Textes divers

 
 
 
     

 

 

Xu Zechen : J’écris des nouvelles moyennes parce que j’ai du mal à comprendre[1]                     

徐则臣: 我写中篇,因为我有疑难

par Brigitte Duzan, 10 mars 2018

 

对中篇这个文体,好多年里我都心有忌惮。小说要么短,短如短篇,半小时二十分钟看完,内心妥帖,或者惊出一身冷汗,你得到个启示、遭遇一个谜、听见两嗓子尖叫或者一声叹息;要么长成长篇,浩浩荡荡的生活和历史,无数人登上台又下去,在他们的时代、现实或者寓言里命运跌宕,峰回路转,那是一曲漫长的交响乐,是一部绵延的清明上河图,图穷时间现,如同一个时代结束了,另一个时代又开始了。大有大的雄壮磅礴之美,像青铜和群山;小也有小的精致尖锐,像根雕和刺。短和长我都能想象出它们的模样,既具体又抽象,我知道它们应该是个什么样子,但我拿不准中篇该是什么长相。在两者之间的叫中篇的东西,我差不多写了五年小说之后才开始小心翼翼地碰它,那五年里,我狂热地写一个又一个短篇,甚至也开始了长篇,对中篇,我只有好奇和忌惮。这样一个文体,它承担的任务是什么?它能够解决的问题是什么?

 

Pendant des années, j’ai ressenti beaucoup d’appréhension à l’égard de la nouvelle moyenne. Ou une histoire est brève, et c’est une nouvelle courte, qu’on lit en vingt minutes-une demi-heure, avec un sentiment de satisfaction ou des sueurs froides, où l’on trouve inspiration ou mystère, en y entendant un cri aigu ou un soupir étouffé. Ou une histoire est longue, et c’est un roman, vaste fresque historique pleine de vie, avec d’innombrables personnages apparaissant et disparaissant de la scène, aux destins tortueux qui tiennent autant de la réalité que des fables ; c’est une longue symphonie, une peinture en continu comme le fameux tableau des bords du fleuve le jour du festival de Qingming [2], donnant le sentiment que, quand une époque s’achève, la suivante est prête à commencer. Longs, les romans sont d’une infinie beauté empreinte de majesté, telles des chaînes de montagne coulées dans le bronze ; courts, ils ont la délicatesse raffinée d’une broderie ou d’une gravure. Je conçois très bien ces différences de longueur, de manière concrète aussi bien qu’abstraite, et je sais le résultat que cela peut donner. En revanche, je n’ai pas autant de certitudes en ce qui concerne la nouvelle moyenne. Je sais bien sûr que c’est quelque chose entre la nouvelle courte et le roman, mais il m’a fallu près de cinq ans à écrire des histoires avant de m’y hasarder, prudemment. Pendant ces cinq années, j’ai écrit avec enthousiasme nouvelle courte sur nouvelle courte, et j’ai même commencé un roman ; mais, même si elle suscitait ma curiosité, je gardais une certaine appréhension à l’égard de la nouvelle moyenne, ne sachant trop quelle mission elle pouvait assumer ni quels problèmes résoudre.

 

当然,你完全可以说,所有短篇和长篇能承担的,所有短篇和长篇能解决的,它都能解决。这我相信。我想知道的是,作为中篇,一个在形式上有其高度特殊性的文体,它的功能和要求的特殊性在哪里。它绝不会只是字数和篇幅上的规约和限定。在我最初的想象里,它对一个小说写作者来说,毫无疑问是个巨大的挑战。然后我开始尝试写作中篇,直到现在,我越发认定当初的想象,中篇是个巨大的挑战。

 

Bien sûr, il est tout à fait possible de dire que ce que l’on peut envisager de résoudre avec une nouvelle courte ou un roman, on peut le faire de même avec une nouvelle moyenne ; j’en suis persuadé. Mais ce que je voudrais éclaircir, c’est quelles sont les caractéristiques qui font de la nouvelle un genre distinct, quelles sont ses fonctions et ses exigences. Cela ne peut tenir uniquement aux règles limitatives en termes de longueur, mesurée en nombre de caractères.  Au début, j’ai considéré qu’en écrire une était indubitablement un défi de taille. Et maintenant, après en avoir fait l’essai, je le pense encore plus.

 

短篇比中篇纯粹,短平快,在形式和意蕴的经营上更需要匠心。短篇是游击战,打一枪换一个地方;是攻坚战,典型的速战速决。长篇要浩瀚的容量、细节和辽阔的时间跨度,需要万马奔腾大兵压境,攻与防都轰轰烈烈,要持久战。中篇只能是阵地战,时间短了拿不下来,久了身子骨扛不住,它的那口气要憋得适中。这口气的把握,在我的理解里,对中篇至为关键。因为很难。仓促地憋,一定短,钻进水底下两分钟不到就得浮上来,即使你为此写了三万字五万字,也只能是个拉长了的短篇。若是肺活量超大,一不小心憋过了头,泥沙俱下源远流长,枝枝杈杈皆要从容听我道来,让文字和意蕴都在滚雪球,那这个中篇势必要胀破——胀破了的中篇已经不是中篇了。

 

La nouvelle courte est plus pure que la nouvelle moyenne ; plus courte mais aussi plus rapide, elle demande dans le fond comme dans la forme l’ingéniosité d’un artisan. La nouvelle courte relève de la guérilla, on change d’endroit après avoir tiré un coup de feu ; c’est comme se lancer à l’assaut de lignes fortifiées, tout est dans la rapidité de l’action. Le roman, au contraire, doit avoir un cadre de grande envergure, tant du point de vue de la durée que des détails de la narration ; il nécessite une importante armée pour mener les vastes opérations d’attaque et de défense d’une guerre d’usure. La nouvelle moyenne, quant à elle, tient plutôt de la guerre de tranchées : on ne peut remporter très vite la victoire, et on ne peut pas non plus combattre trop longtemps, l’important est de savoir maîtriser son souffle. Pour moi, c’est là l’essentiel pour écrire des nouvelles moyennes. Or, il est aussi difficile de retenir sa respiration pendant longtemps que pendant un court instant : si vous êtes pressé et que, après moins de deux minutes sous l’eau, vous êtes sur le point d’étouffer et devez vite remonter à la surface, vous aurez écrit 30 à 50 000 caractères, mais ce ne sera tout au plus qu’une nouvelle courte un peu étirée en longueur. Si, en revanche, vous avez une vitalité formidable et n’avez pas peur de vous asphyxier, vous parviendrez à garder la tête immergée bien plus longtemps ; vous aurez le temps d’amasser un texte comme on fait d’une boule de neige, mais avec tellement de contenu qu’elle sera au bord de l’explosion – et la nouvelle, dans ce cas, ne sera plus une nouvelle moyenne.

 

——这口气就是小说的的大小,最终决定了它是短篇、中篇还是长篇。所以,我一直怀疑被目为“高度敬业”的一种说法:某人经过节俭和苛刻,最终把中篇压榨成了短篇;或者类似,把长篇缩水成了中篇。如果能压榨和缩水,那一定就不是可靠的中篇或长篇。鞋子跟脚走,能穿小鞋的不可能是大脚——你还能把骨头给压缩了?

 

Ce sens du souffle est le « noyau » même du récit de fiction. C’est la taille de ce « noyau » qui détermine si le récit est une nouvelle, courte ou moyenne, ou un roman. J’ai des doutes sur les procédés que l’on dit, avec le plus grand respect, mus par un désir de frugalité ou de rigueur, et qui consistent à compresser une nouvelle moyenne pour en faire une courte, ou, de manière semblable, partir d’un roman pour le réduire à une nouvelle moyenne. Mais si l’on peut presser ou comprimer, c’est qu’il ne s’agit pas d’une nouvelle moyenne ou d’un roman. Si vous voulez avoir des chaussures qui vous aillent bien, vous ne pouvez pas mettre des petits souliers si vous avez des grands pieds – impossible de comprimer les os.

 

那适宜中篇的究竟得要多大?太小和太大不必赘言,归起类来很方便;麻烦的是介于大和小之间的那个过渡地带,如何让它们在中篇这一文体里及时地获得身份和意义,分寸难以精确地拿捏。在浅薄的实践之后,我和大多数写作者一样,只能说:跟着感觉走。没办法,这东西实在不能量化。

 

Mais quelle est la taille idoine de ce « noyau » pour une nouvelle moyenne ? Inutile de discuter de celles qui sont trop courtes ou trop longues, on arrive facilement à les classer ; ce qui est problématique, c’est la zone de transition entre le court et le long : comment parvenir à donner une identité et une signification à la notion de « moyen » ; c’est difficile à définir avec précision. Après quelques tentatives superficielles, j’aurai tendance à dire comme beaucoup d’autres écrivains : laissons-nous guider par ce que nous ressentons. C’est un problème qui ne peut être quantifié.

 

兜了一个大圈子好像什么都没说,其实我明白的都说了。想不明白的,我可能会选择用中篇这一文体本身来说。

 

Finalement, j’ai l’impression d’avoir tourné en rond sans dire grand-chose, mais en fait j’ai dit tout ce que j’ai compris. Et ce que je n’ai pas compris, c’est peut-être, justement, dans un texte « moyen » que je choisirai d’en parler.

 

去年我检点自己的小说,发现有关北京的系列小说里,一例是中篇,既无短篇也无长篇;而关于故乡和花街的小说,长中短俱全。也就说,关于后者,我可以因势赋形,什么合适来什么,但在北京,我只能用中篇——为什么在这里我只能用中篇?

因为我想不明白。《啊,北京》,《我们在北京相遇》,《西夏》,《三人行》,《伪证制造者》,《跑步穿过中关村》,《天上人间》;当下,现在进行时,飘泊,焦虑,面向未知的命运和困境,城市与人的关系,这些都表明我在探寻、发掘、质疑和求证,在摸着石头过河,对所有的故事我都不知道结果,不知道如何到达人物可能去的地方,不知道他们,包括我,与这个城市的复杂、暧昧关系究竟在哪里。如果想清楚了,我可以挑出针尖和麦芒,那些最锋利的地方,用最锋利的短篇来迅速解决掉——这个意义上短篇其实是一种确证。当然,短篇也同样解决未知,但这未知更接近艺术,你可以四两拨千斤,以务虚来务实。而长篇,我总觉得是个已知大于未知的文体,山势连绵也许你看不清每一座山的真切面目,但大体走势你明白,根据这个路线图,你用故事作长途旅行。中篇不那么即兴,也非经年累积的困惑,一辈子都想不明白的事大概不会有人愿意用中篇来求解,它的肺活量和包容度不够——

 

L’année dernière, j’ai révisé quelques-unes de mes nouvelles, et j’ai remarqué que celles qui ont Pékin pour thème sont toutes des nouvelles moyennes, il n’y a ni nouvelles courtes ni romans ; en revanche, si je prends les récits concernant mon pays natal et la Rue des Fleurs, il y a de tout, des nouvelles courtes et moyennes et des romans. Ce qui signifie que, dans le deuxième cas, j’ai pu choisir une forme adaptée au contenu. Pour Pékin, en revanche, je n’ai pu écrire que des nouvelles moyennes : pourquoi ?

Parce que j’ai le sentiment de ne pas comprendre Pékin. Que ce soit « Ah, Pékin » (《啊,北京》), « Nous nous sommes rencontrés à Pékin » (《我们在北京相遇》), « Xixia » (《西夏》), « Trio »  (《三人行》), « Le faussaire » (《伪证制造者》), « La traversée au pas de course de Zhongguancun » (《跑步穿过中关村》) ou encore  « Le Paradis sur terre » (《天上人间》), tous ces récits sont écrits au présent et dépeignent les heurts entre l’homme et la ville, et des dérives pleines d’angoisse face à un avenir incertain ; ils reflètent tous une quête, une exploration, une poursuite de preuves, des questionnement et des tâtonnements ; pour aucune de ces histoires je ne connaissais initialement la conclusion ; je ne savais pas quelle destination finale serait celle de mes personnages ni comment y arriver, et ne savais pas non plus quelles étaient réellement les relations complexes et ambiguës qu’ils (et moi aussi) entretenaient avec cette ville. Si j’en avais eu une idée plus claire, j’aurais pu viser à en décrire les traits les plus acérés et en écrire, très vite, une nouvelle courte des plus incisives – en ce sens, la nouvelle courte est une sorte d’authentification. Bien sûr, c’est aussi un moyen de dissoudre l’inconnu, mais l’inconnu est proche de l’art, on peut faire beaucoup avec peu de moyens, et user de l’abstrait pour parvenir à la réalité. J’ai toujours pensé que le roman est la forme littéraire qui traduit le mieux le connu ; regardez une chaîne de montagne : dans le lointain vous n’en distinguez pas clairement chaque sommet, mais vous en percevez bien l’aspect général. C’est la même chose en littérature : un récit vous offre un voyage lointain. La nouvelle moyenne ne laisse pas de place à l’improvisation, ce n’est pas non plus une accumulation déroutante de faits sur des années ; on ne va certainement pas écrire une nouvelle moyenne pour tenter de résoudre les questions que toute une vie ne réussit pas à résoudre, elle n’en a ni le pouvoir ni la capacité.

 

中篇是你阶段性的三天两头遭遇的同一个疑难,是介于伤口开裂和痼疾之间的钝痛,不需要尖叫,也来不及过完一生才回头解决,也许你怎么想都想不明白,但你不得不去想,于是开始写中篇,用它来推理和演绎。

 

Dans la nouvelle moyenne, on trouve les difficultés rencontrées régulièrement, au quotidien ; c’est une douleur sourde, entre blessure ouverte et maladie chronique, ni une douleur vive à crier, ni une douleur lancinante qui ne s’achève qu’en fin de vie ; peut-être que plus l’on y pense et moins on arrive à comprendre, mais on ne peut pas ne pas penser, alors on commence à écrire une nouvelle moyenne, et on essaie, par ce biais, de raisonner et de faire des déductions.

 

就是在一个个不得不中我写了一个又一个中篇,即使最终仍旧无法看清,我还是想看;我会有接踵而至的疑难,我会坚持不懈地去看。

 

C’est ainsi, avec de tels « on ne peut pas ne pas », que j’ai écrit une série de nouvelles moyennes, l’une après l’autre, et même si, au bout du compte, je n’y vois pas plus clair, je préfère quand même continuer à observer. J’aurai certainement des difficultés à poursuivre, mais je continuerai résolument.

 

假若如此理解中篇还不算太离谱,那我想说,这应该是一个中篇的时代。因为当下,因为瞬息万变,因为你不能一下子把世界看明白,因为你经常看不懂,因为我们没有足够的时间和耐心等盖棺再论定,因为尘埃久久不能落下来。

当然,如果我们都能沉住气,那最好,因为文学不必和时间赛跑,归根结底它是慢的。

 

S’il ne semble pas excessif de l’expliquer ainsi, il faut dire aussi que notre époque est celle de la nouvelle moyenne : parce qu’on vit une ère de changements rapides et qu’il est impossible de saisir instantanément le monde autour de nous, parce qu’on ne comprend pas ce qu’on voit, très souvent, et qu’on n’a ni le temps ni la patience d’attendre que la poussière soit retombée pour juger, parce qu’elle met très longtemps à le faire – alors on écrit des nouvelles moyennes.

 

Bien sûr, le mieux est de rester calme, parce que la littérature n’est pas une course contre le temps ; son essence, au contraire, est la lenteur.

 


 

[1] Postface au recueil de nouvelles « Feux parmi les hommes » 《人间烟火》

Source : le blog de l’auteur, entrée du 13 juillet 2008

http://blog.sina.com.cn/s/blog_4c8783e10100a5qb.html

[2] Le jour de Qingming au bord de la rivière (Qingming shanghe tu 清明上河图) très célèbre peinture attribuée à Zhang Zeduan (张择端), peintre de la dynastie des Song du Nord, représentant avec minutie la vie quotidienne dans la capitale impériale de son temps, dans la première moitié du 12e siècle.

 

 

     

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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