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Xu Zechen 徐则臣

Présentation

par Brigitte Duzan, 22 avril 2012, actualisé 20 décembre 2015

          

Xu Zechen (徐则臣) fut l’une des révélations de la Foire du Livre de Francfort, en 2009, et, en avril 2012, il a été l’un des écrivains de la délégation chinoise invitée à la Foire du Livre de Londres. En Chine, il est aujourd’hui reconnu comme l’un des meilleurs auteurs de la génération « d’après 70 ».

           

Sa biographie courante est des plus succinctes. Né en 1978, à Donghai, au nord de la province du Jiangsu (江苏东海), il est diplômé de littérature chinoise de l’université de Pékin (北京大学中文系). A sa sortie de l’université, il a enseigné pendant deux ans avant de devenir rédacteur de la revue littéraire « Littérature du peuple » (人民文学杂志社编辑).

          

On découvre le reste en lisant ses nombreuses nouvelles qui constituent la majeure partie de son œuvre. Il

 

Xu Zechen (source China Daily)

considère en effet que la nouvelle est la pierre de touche de l’art d’un écrivain, de sa technique en particulier.

           

Un monde de marginaux perdus dans la jungle urbaine

          

Traversée au pas de course

du village de Zhongguang

 

A trente-quatre ans, Xu Zechen a déjà publié un nombre impressionnant de nouvelles, plus ou moins longues. Les nouvelles sont en effet la forme où il excelle ; il n’a écrit

que deux véritables romans (小说), l’un en 2002, « Le fleuve coule vers l’ouest » (《河水向西》), et l’autre plus récemment, en juin/juillet 2010, et encore celui-ci reprend-il un thème qu’il a traité dans des nouvelles antérieures : « Le livre du bord de l’eau » 《水边书》.

          

Ce roman a en effet pour thème une rue qui émerge de ses souvenirs d’enfance et d’adolescence : la rue des Fleurs (花街). Il lui a consacré une nouvelle qui en porte le nom, et une autre encore a cette rue pour cadre : « La pluie des prunes » (《梅雨》).

          

C’est là une caractéristique de Xu Zechen : il y a des thèmes récurrents dans son œuvre qui permettent de regrouper certaines nouvelles par le biais de leur 

thématique pour en faire un livre cohérent. C’est le cas, par exemple, de l’un de ceux publiés en 2008 : « La traversée au pas de course du village de Zhongguan » (跑步穿过中关村). Le livre ainsi intitulé est en fait un recueil de trois longues nouvelles (中篇小说) publiées auparavant dans des revues (1).

          

La première nouvelle, « Xixia » (《西夏》), est l’histoire d’une petite fille muette ainsi prénommée, et de ses relations avec un libraire. La seconde nouvelle, « Ah, Pékin ! » (《啊,北京》), raconte l’histoire dramatique d’un poète qui est aussi un faussaire, Bian Hongqi (边红旗). Enfin, la troisième nouvelle, celle qui a donné son titre

au recueil, est l’histoire d’amour d’un pauvre diable qui vend des DVD piratés pour essayer de survivre à Pékin.

          

Bian Hongqi (边红旗) est aussi l’un des tristes héros d’une nouvelle qui raconte un peu la même histoire, mais sous une autre forme, « Notre rencontre à Pékin » (《我们在北京相遇》). La rencontre en question est celle du doctorant en littérature Mu Yu (穆鱼) avec le poète, ainsi qu’avec un doctorant en droit, Sheng Yiming (孟一明), et son épouse Shaxiu (沙袖). Ils vont partager le même appartement, les mêmes illusions, les mêmes problèmes, et l’histoire finit mal.

 

Hello Beijing

          

La nouvelle a été adaptée au cinéma en 2005, par le réalisateur Jin Chen (金琛), sous le titre « Hello Beijing » (《北京你好》). Elle est typique de l’univers de marginaux souvent dépeints par Xu Zechen, vendeurs de faux en tous genres, fausses antiquités, DVD piratés, faux témoignages. Pas étonnant,

a-t-il expliqué  (2) :

"其实我写他们也是在写我自己,我就在他们中间。虽然我从事的并非边缘职业,但心态是边缘的。”  

En fait, quand je parle d’eux, je parle de moi-même, car je fais partie du même monde. Bien que je n’aie pas une occupation de marginal, je suis fondamentalement un marginal.

         "在城市我们都是一种漂的状态  

         En ville, nous sommes tous des

         êtres flottants, en quelque sorte.

 

Le paradis sur terre

          

Cela fait partie, au départ, de son expérience d’étudiant à Pékin. Mais il a depuis lors mûri, et ses nouvelles témoignent d’une évolution à la fois stylistique et thématique.

          

Evolution stylistique et thématique

          

Il a commencé à écrire très jeune, à la fin des années 1990, alors qu’il était encore étudiant. Il écrivait alors avec une sorte de frénésie.

           

Evolution stylistique

            

Il reconnaît lui-même qu’il écrivait très vite, trop vite – c’est ce qu’il explique dans un de ses textes plein d’humour, intitulé « pour créer, il faut balbutier » :

 

Train de nuit

          

二十四岁之前写小说,怕慢,提起笔就像抱机关枪,不哒哒哒一口气扫光不痛快。…一天写不完三五千字,就要在心里害怕自己不是块写小说的料。

Avant mes vingt-quatre ans, quand j’écrivais, j’avais peur d’aller trop lentement ; quand je prenais ma plume, c’était comme si je prenais une mitraillette, si je ne balayais pas le paysage d’un coup, tatatata, je n’étais pas content. […] Si je n’avais pas écrit trois à cinq mille caractères  en une journée, je craignais ne pas avoir la trempe d’un écrivain. […]  现在不行了,怕快。…事实上写作的速度也的确慢了下来,并且尝到了慢下来的甜头。…再回头看过去那些飞跑的文字,觉得它们就是一群狂奔的摩托车… 我就想,那个时候我怎么跑得那么快?为什么就不能慢一点?想了半天才发现,…最重要的原因(是):那时候还不具备慢下来的能力。

Maintenant, au contraire, ce dont j’ai peur, c’est d’aller trop vite. […] Effectivement, ma vitesse d’écriture a diminué, mais, en outre, je goûte la douceur d’aller lentement. […] Quand je considère tous ces textes écrits à la course, j’ai l’impression d’une horde de motos lancées à toute allure…

Alors je me demande pourquoi je voulais aller si vite, pourquoi je ne ralentissais pas un peu…. Après avoir beaucoup réfléchi, j’ai réalisé, … la raison essentielle est que je n’avais pas alors la capacité d’aller lentement.

把所有的文字都落实 让它们说话,我就听到了吞吞吐吐的声音。

… je veux que chaque caractère soit bien assuré … qu’en les prononçant, j’entende comme le bruit d’un balbutiement.

          

Il faut entendre ici le chinois : 吞吞吐吐 tūntūn tǔtǔ, c’est-à-dire des syllabes claires, nettement prononcées, à intervalle. Cela n’est pas un bégaiement indistinct. C’est l’hésitation volontaire de celui qui veut se donner le temps de réfléchir, et de poser ses mots comme l’orateur pose sa voix.

          

Tout Xu Zechen est dans ce texte, dans cette langue imagée, cette imagination foisonnante : c’est une excellente introduction à son œuvre. Le style est fondamentalement réaliste :

           

虚构的成分固然有,但更多的是真实,实实在在的生活的真实。我要将这些人物落实到具体的生活细节中去。比如写假古董的那个小说,我是亲身买过假古董的,现在那玩意还在我书房里放着…。

Il y a, je l’admets, une partie d’imagination [dans ce que j’écris], mais bien plus importante est la réalité, la réalité de la vie telle qu’elle est. Je veux rendre jusqu’au moindre détail de la vie concrète de mes personnages. […] Ainsi, pour écrire cette nouvelle qui traite de vendeurs de fausses antiquités, je suis allé moi-même en vendre, j’ai encore ces trucs dans mon bureau….

 

La porte de minuit

          

Mais il y a eu un tournant, qu’il indique comme étant 2002. Ensuite, on a l’impression qu’il reprend ses thèmes pour mieux les travailler, tel ce roman de 2002 révisé en 2004 : « Le fleuve coule vers l’ouest » (《河水向西》). Son style a aussi évolué sous l’influence de deux séjours aux Etats-Unis, comme écrivain en résidence à l’université Creighton, à Omaha (Nebraska), en 2009, puis, en 2010, à l’université de l’Iowa.

           

Ses thèmes eux-mêmes ont évolué parallèlement, tout comme sa vision de la réalité.

           

Evolution thématique

          

Le tournant thématique est venu d’un retour sur ses souvenirs d’enfant et d’adolescent, marqué par des nouvelles dont les personnages sont souvent des enfants,

 

Comment les canards s’envolent vers le ciel

et qui évoquent un passé dans une petite ville, plus rurale

qu’urbaine. La nostalgie liée à ce passé est exprimée dans le titre d’un recueil d’essais publié en 2007 : « « A l’approche du pays natal » (《近乡》).

          

La référence est un poème de Song Zhiwen (宋之问), poète du début de la dynastie des Tang qui fut exilé dans le sud, dans l’actuel Guangxi. Quand il réussit à revenir chez lui, fou de joie mais plein d’angoisse en approchant de sa vieille demeure,  il écrivit ce poème, intitulé « En traversant la rivière Han » (《渡汉江》) :

       岭外音书断,经冬复历春。
      
近乡情更怯,不敢问来人。

        Aucune nouvelle d’au-delà des montagnes, après

l’hiver encore un autre printemps.

        Appréhension en approchant du pays natal, pas le courage d’interroger les passants.

 

Les tracas de la vie ici-bas

          

Le livre du bord de l’eau

 

C’est un poème que Xu Zechen avait lu et appris enfant, sans le comprendre. A cet âge, le monde se limitait à la chaîne de montagnes autour de lui ; au-delà, il avait entendu dire que les rues étaient très larges, et que la nuit était aussi claire que le jour.

           

Des années plus tard, passé la trentaine, ayant fait

l’expérience de la ville, il revient sur son passé, et, le revisitant, le pose non tant en opposition à la ville qu’en point de départ obligé, source d’une sensibilité qui

s’exprime dans des nouvelles pleines d’émotion contenue, de la brume légère du souvenir, et d’une douce nostalgie qui perce à travers les lignes (3)

           

Xu Zechen est reconnu comme l’un des jeunes écrivains chinois, aujourd’hui, qui possède l’une des voix les plus authentiques et le plus grand potentiel.

          

          

Notes :

(1) C’est la première nouvelle de Xu Zechen à avoir été traduite, en allemand, après la foire de Francfort. La traduction en anglais, par Eric Abrahamsen, est sortie en juillet 2014 sous le titre « Running Through Beijing ».

(2) Les citations de cet article sont extraites de son blog : http://blog.sina.com.cn/xuzechen

(3) Mais l’évocation du passé peut être cruelle, témoin cette nouvelle, publiée début 2005 dans la revue « Littérature de Shanghai » et traduite en anglais par Nicky Harman :

http://wordswithoutborders.org/article/throwing-out-the-baby

Nota : Le titre original, Qìyīng 《弃婴》, est le terme désignant la tradition chinoise d’abandonner les bébés indésirables, tradition tellement ancrée dans les mœurs qu’elle bénéficiait d’une expression consacrée.

             


           

Principales œuvres publiées :

           

Roman (小说)

2010 :         « Le livre du bord de l’eau »《水边书》
2014 :
          « Jérusalem » 《耶路撒冷》

 

Nouvelles moyennes (中篇小说)

2007           « La porte de minuit »  《午夜之门》

2009           « Le train de nuit » 《夜火车》

        « Le paradis sur terre »  《天上人间》

        « Voyage au long cours » 《长途》

           

Recueils de nouvelles (中短篇小说集)

2008           « La traversée au pas de course de Zhongguancun » 跑步穿过中关村 (trois

                 nouvelles)

                 « Les mille tracas de la vie ici-bas » 人间烟火  (six nouvelles)

           

Recueils d’essais (散文集):

2007           « En approchant du pays natal » (《近乡》)

Nov. 2011    « Aller jusqu’au monde » (《到世界去》)

          


          

Traductions en anglais :

          
Wheels are round, nouvelle traduite par Eric Abrahamsen, in “Shi Cheng: Short Stories from Urban China”, edited by Liu Ding, Carol Yinghua Lu et Ra Page, Comma April 2012, pp 115-136.

       

Running Through Beijing, traduit par Eric Abrahamsen, Two Lines Press, juillet 2014.
          


          
A lire en complément :
          
Deux nouvelles traduites en anglais
- par Nicky Harman : Throwing out the Baby (《弃婴》) :
http://wordswithoutborders.org/article/throwing-out-the-baby
- par Helen Wang : Galloping Horses (《奔马》)
Texte chinois sur le blog de Xu Zechen : http://blog.sina.com.cn/s/blog_4c8783e10100095l.html
Traduction (publiée dans The Guardian, avril 2012) : http://www.guardian.co.uk/books/2012/apr/12/galloping-horses-xu-zechen-short-story
          

Une nouvelle courte de 2007 :  « La pluie des prunes » (《梅雨》)

                    

  

 

 

 

 

     

 

 

 

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