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武 wǔ : étymologie contrastée, faire la guerre ou baisser les armes ?

par Brigitte Duzan, 29 octobre 2026

 

Le caractère 武 wǔ est composé de deux éléments :

-     止 zhǐ : une trace de pas, un pied qui avance et s’arrête, d’où la signification d’arrêter.

-     戈 gē : une arme ancienne avec manche, hallebarde ou lance.

 

 

Le caractère wǔ, un soldat portant une lance

 

  

Ce qui permet une double interprétation du caractère.

 

Ø  Double interprétation

 

Interprétation classique

 

Dans les textes anciens comme le Zuo Zhuan (《左传》), le terme est interprété comme signifiant « arrêter la lance » (止+戈), avec l’idée (morale) que la force militaire et la pratique martiale ne doivent pas servir à faire la guerre en agressant l’ennemi,  mais au contraire à réprimer la violence en privilégiant la paix.

 

C’est par exemple le propos du roi Zhuang de Chu (楚庄王) appelant à déposer les armes après sa victoire sur l’État de Jin (晋国) à l’issue de la bataille de Bi (邲之戰) en 597 avant J.C. (an 12 du duc Xuan) [1], victoire qui marque le renversement de l’équilibre des forces en sa faveur [2]. À son ministre Pan Dang (潘黨) qui lui proposait de rassembler en un monticule les cadavres des soldats morts pour les exposer, le roi répondit qu’il n’y comprenait rien :

               

楚子曰:「非爾所知也。夫文,止戈為武。武王克商,作《頌》曰:『載戢干戈,載櫜弓矢。我求懿德,肆于時夏,允王保之,又作《武》,其卒章曰:『耆定爾功。』其三曰:『鋪時繹思,我徂維求定。』其六曰:『綏萬邦,屢豐年。』夫武,禁暴、戢兵、保大、定功、安民、和眾、豐財者也。故使子孫無忘其章。今我使二國暴骨,暴矣,觀兵以威諸侯,兵不戢矣,暴而不戢,安能保大猶有晉在,焉得定功所違民欲猶多,民何安焉無德而強爭諸侯,何以和眾?

… cesser les hostilités, tel est le sens de wǔ. Lorsque le roi Wu des Zhou a vaincu les Shang, il a composé un chant disant : « Remettez dans leurs étuis les lances et les arcs, et rangez-les » […]  Le véritable sens de wǔ est de réprimer la violence, d’arrêter les hostilités, de préserver la grandeur, de consolider les exploits, de pacifier le peuple, d’harmoniser la multitude et d’enrichir les ressources du pays. Il faut s’assurer que nos descendants n’oublient pas ces principes. … En exposant les ossements des soldats morts, nous usons de violence, et si nous faisons étalage de notre force militaire pour intimider les seigneurs féodaux, cela signifie que nous n’en avons pas fini de la guerre. Dans ce cas, comment préserver notre grandeur ? Comment consolider nos exploits alors que nous allons à l’encontre des désirs du peuple ? Comment le peuple pourrait-il trouver la paix ? Et sans vertu, en privilégiant les hostilités, comment se concilier les masses ?...

 

Interprétation historique

 

Il s’agit là d’une vision symbolique et idéalisée, qui tient de la rhétorique. L’histoire a retenu une interprétation concrète plus prosaïque du caractère : celle du fantassin qui avance résolument au combat (止) une arme à la main (戈), donc l’image d’une armée en marche.  

 

Ø  La guerre : wǔ 武 et wén 文

 

Finalement, comme le suggère le roi Zhuang de Chu au début de sa harangue, le wén 文 n’est pas être opposé au wǔ 武 : il en est le complément [夫文,止戈為武。]. On baisse les armes quand on s’est assuré que l’on a bien anéanti l’adversaire ; on peut alors se poser en défenseur de la paix. La guerre, du temps des Printemps et Automnes, c’est aussi l’art du discours.

 

Quand guerre il y a, ce n’est jamais un simple choc d’armées en présence, les joutes verbales, fondées sur la rhétorique et l’art du discours, sont tout aussi importantes. Ces joutes étant codifiées, elles sont empreintes d’allusions et de citations qui ont donné un grand nombre d’expressions idiomatiques.

 

- Exemple 1 : la promesse diplomatique

 

Plusieurs années avant la bataille de Chengpu, l’année 23 du duc Xi (僖公二十三年), Chong Er (重耳), le futur duc Wen de Jin (晉文公), alors en exil, est accueilli par le roi Cheng de Chu (楚成王) qui le traite avec déférence et courtoisie comme un hôte de marque mais cherche à le sonder : si je vous laisse retourner dans votre État et en prendre le contrôle, quelle sera ma récompense ?  La réponse de Chong Er est d’une redoutable habileté : Chu est très riche, je ne peux rien vous offrir que vous n’ayez déjà, mais …

            晋楚治兵,遇于中原,其辟君三舍。

si les troupes de Jin et de Chu devaient se rencontrer dans la plaine centrale, je ferais reculer mes troupes à trois marches de vous [3].

 

Et si vous poursuiviez malgré tout le combat, alors :

            其左執鞭弭,右屬櫜鞬,以與君周旋。

je prendrais mon fouet de la main gauche, le fourreau de mon arc de la main gauche, et je vous affronterais.

 

Au début de la bataille de Chengpu, Chong Er ordonna effectivement à son armée de reculer de la distance promise ; ce respect de la parole diplomatique lui permit ensuite de rejeter la responsabilité du conflit sur le général de Chu, Zi Yu (子玉), qui refusa de ne pas avancer, mais en avançant priva l’armée de Chu de la position stratégique qu’elle occupait. Vaincu, Zi Yu se suicida.

 

C’est de là que vient l’expression idiomatique :

Reculer de trois marches (tuisbì sān shè  退避三舍)

 

 

Tuìbì sānshè

 

  

- Exemple 2 : la courtoisie avant la bataille

 

Selon les règles rapportées par le Zuo Zhuan, la guerre ne devait pas exclure la courtoisie et l’élégance, en particulier dans les déclarations et messages.

 

Ainsi, avant la bataille de Chengpu, Zi Yu envoie un message à Jin en ces termes :

 

子玉使鬥勃請戰,曰:「請與君之士戲,君馮軾而觀之,得臣與寓目焉。」晉侯使欒枝對曰:「寡君聞命矣。楚君之惠,未之敢忘,是以在此。為大夫退,其敢當君乎?既不獲命矣,敢煩大夫,謂二三子。『戒爾車乘,敬爾君事,詰朝將見。』

Zi Yu envoya Dou Bo demander le combat en disant : « Permettez à nos deux souverains de faire s’exercer leurs soldats, vous pourrez observer le combat de votre char, et moi je ferai de même. » Le seigneur de Jin envoya Luan Zhi répondre : « Mon maître a bien entendu votre requête. Nous n’avons pas oublié la bienveillance dont Chu a fait preuve à notre égard, c’est pourquoi nous sommes ici.

Etc etc. Préparez vos chars, soyez diligents dans l’application des ordres de votre souverain. Nous nous rencontrerons demain matin. »

 

La chute est splendide dans sa concision.

 

- Exemple 3 : la négociation par la poésie

 

Au milieu du 6e siècle, les deux États de Chu et de Jin tentent de mettre fin aux guerres incessantes en organisant des sortes de conférences de paix pour décider de trêves (mǐ bīng 弭兵). Ce sont des banquets au cours desquels les ministres faisaient passer leurs messages au moyen de citations du Classique des poèmes (le Shijing《詩經》). Il s’agissait de comprendre les allusions ; toute erreur était considérée comme une défaite diplomatique, l’inculture étant ipso facto la marque d’un défaut de légitimité[4].

 

L’exemple sans doute le plus fréquemment cité est celui des codes poétiques utilisés par Shuxiang (叔向) de Jin ou Yangshe Xi (羊舌肸) dans des propos subtils destinés à contenir les ambitions de Chu, mais pas seulement… l’une des anecdotes les plus célèbres le concernant est celle où il plaide pour sauver sa peau (《叔向谏杀竖襄》) . C’est un exemple de l’art de la remontrance typique de l’époque des Printemps et Automnes (春秋谋臣的谏言艺术), le discours l’emportant sur les armes, le wen sur le wu. C’est ce que le lettré Chu Xin (储欣) de la dynastie des Qing a appelé « méthode de remontrance madrée [5] » (jué jiàn fǎ  "谲谏法").

 

L’histoire est contée par Zuo Qiuming (左丘明), historien de l’État de Lu auteur (présumé) du Zuo Zhuan ; elle figure dans le Guoyu ou « Discours des États » (Guoyu. Jinyu 《国语·晋语》). Pendant une chasse, le duc Ping de Jin (晋平公) tire sur une caille et la rate, elle est juste blessée ; il envoie son assistant Shuxiang s’en emparer, qui revient bredouille. Furieux, il se retourne contre Shuxiang avec l’intention de l’exécuter pour avoir manqué la proie. (平公射鴳,不死,使竖襄搏之,失。公怒,拘将杀之。叔向闻之,夕,君告之。)

 

叔向曰:“君必杀之。昔吾先君唐叔射兕于徒林,殪,以为大甲,以封于晋。今君吾先君唐叔,射鴳不死,搏之不得,是扬吾君之耻者也。君其必速杀之,勿令远闻。”君忸怩,乃趣赦之。

Shuxiang lui dit : « Oui, votre majesté doit impérativement le tuer. Autrefois, feu notre ancêtre Tang Shu a tué un rhinocéros d’un seul coup dans la forêt de Tu, et de sa peau a fait une grande armure, ce qui lui a valu d’être fieffé à Jin. Or aujourd’hui, Majesté, vous ne parvenez pas à tuer une caille, parce que Shuxiang ne vous a pas bien assisté. C’est un véritable déshonneur pour vous, il faut absolument le tuer pour que la nouvelle ne se répande pas ! » En entendant cela, le prince fut submergé par la honte ; il gracia immédiatement Shu Xiang.

 

Les remontrances, bien sûr, ne seront pas toujours d’une telle subtilité [6], ni d’une telle efficacité, valant souvent la mort, et au mieux l’exil, à leurs auteurs.

 

Ø  De la courtoisie à la stratégie, et du wen au wu

 

Le Zuo Zhuan est marqué par une tension constante entre des comportements rituels privilégiant la courtoisie et la culture que l’on pourrait dire littéraire des princes, de leurs ministres et généraux, et la prédominance croissante de l’art des stratèges décidant du sort des guerres. En ce sens, il marque la transition d’une époque où les rituels qui devaient préserver l’harmonie et la paix commençaient à perdre de leur poids, et la période des Royaumes combattants où a fini par dominer la pure efficacité de la stratégie.

 

On retrouve cette tension, et l’accent mis sur la valeur du verbe, dans les plus belles pages du Shuihuzhuan (《水浒传》), mais aujourd’hui encore, on la retrouve en filigrane dans le discours officiel soulignant la valeur de la « civilisation » contre la violence, et le désir d’assurer la paix (et la sécurité) pour la population, tout en préparant éventuellement à la guerre pour faire rentrer les « provinces » exogènes dans le giron de la mère patrie. Comme disaient les Romains : « Si vis pacem, para bellum », si tu veux la paix, prépare la guerre [7].


 

[1] Texte lu lors du séminaire de lecture du Zuozhuan animé par Damien Chaussende, dans la cadre du programme de recherche "Histoires et historiens de la Chine ancienne et médiévale" du Centre de recherche sur les civilisations de l'Asie orientale (https://www.crcao.fr/recherche/histoires-et-historiens-de-la-chine-classique/).

[2] Alors que la victoire du duc Wen de Jin (晋文公) à la bataille de Chengpu (城濮之戰) en 632 avant J.C. (an 28 du duc Xi) lui avait conféré l’hégémonie.

[3] Calculé d’après le pas d’un fantassin. Environ 45 kilomètres.

[4] Voir l’utilisation dans le Han Feizi d’anecdotes moralisatrices de ce genre tirées du Zuo Zhuan :

Han Feizi and the Earliest Exegesis of Zuozhuan, par Yuri Pines (2022).

[5] Jué impliquant une astuce ironique, que l’on pourrait dire futée si ce n’était aussi grave.

[6] Ainsi le « Mémoire scellé sur la situation de l’empire » (Wushen fengshi 《戊申封事》) de Zhu Xi (朱熹), présenté en 1188 à l’empereur Xiaozong des Song (宋孝宗) : réquisitoire implacable contre la corruption et l’incurie du système politique qui relève de la franchise brutale plutôt que de l’ironie subtile.

[7] D’après un traité de l’art militaire datant du 4e siècle, donc de la décadence de l’empire romain, que l’on peut mettre en parallèle, toutes proportions gardées, avec la décadence de l’empire des Zhou.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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