Histoire littéraire

 
 
 
     

 

 

Brève histoire du wuxia xiaoshuo

VII. Les auteurs à travers les siècles

par Brigitte Duzan, 7 août 2026

 

Si les origines du xia  () remontent à l’époque des Royaumes combattants, les deux premiers romans que l’on peut considérer comme étant à la source des romans de wuxia datent du 14e siècle : ce sont les deux grands romans des Ming classés parmi les « quatre livres extraordinaires » (四大奇书) de la littérature chinoise, romans nés de l’art des conteurs, attribués à Shi Nai’an (施耐庵) et Luo Guanzhong (罗贯中).

-     « Au bord de l’eau » (Shuihuzhuan (《水浒传》) : histoire d’une rébellion de bandits poussés au brigandage et à la révolte par la nécessité, le roman lègue le concept de jianghu (江湖) , le monde parallèle « des rivières et des lacs » qui opère selon ses propres lois, comme une confrérie ;

-     Le « Roman des Trois Royaumes » (Sanguo Yanyi《三国演义》) : sur fond d’histoire, le roman a contribué comme le précédent à la tradition des descriptions détaillées de combats liés à des stratégies élaborées.

 

1. Sous les Qing (19e siècle)

 

a) Sous les Qing se développe des romans mêlant récits d’enquêtes (gong’an  xiaoshuo公案小说) et wuxia, dont émerge Shi Yukun (石玉昆), qui était un conteur, mais dont les récits ont été consignés par écrit. Il est l’auteur du roman « Les trois redresseurs de tort et les cinq justiciers » (Sanxia wuyi《三俠五義》), dont la publication date de la fin du 19e siècle, et qui a été réédité après révision, mais sans modifications notables du récit, sous le titre « Les sept redresseurs de tort et les cinq justiciers » (Qixia wuyi《七俠五義》)[1].

 

Parmi les trois (ou sept) héros sont passés à la postérité les deux héros « du nord » et « du sud » : Zhan Zhao (展昭), le héros du sud  (Nanxia 南俠), opposé à Ouyang Chun (歐陽春), le héros du nord (Beixia 北俠). Mais on peut aussi voir dans les personnages des deux héros jumeaux (双俠) Ding Zhaolan (丁兆兰) et Ding Zhaohui (丁兆蕙) une source d’inspiration pour Jin Yong (金庸) entre autres.

 

b) En même temps, les récits de wuxia gong’an se teintent d’histoires d’amour selon la tradition des romans « de belles et de lettrés » (Caizi jiaren 才子佳人) hérités des chuanqi des Tang comme l’histoire de Yingying (《莺莺传》). Tandis que, dans les chuanqi des Tang, les nüxia sont totalement dénuées de sentiment, les romans de wuxia évoluent à partir du début du 19e siècle vers des histoires dont l’amour n’est pas exclu, tel le roman « Pivoine vert » (Lü mudan 《绿牡丹》) publié en 1800[2] ; issu de la tradition orale, il est anonyme.

 

Le roman de wuxia se fond alors dans le genre du roman populaire en plein essor, aux côtés des romans de « canards mandarins et papillons ». De là naît une tradition qui évolue vers les romans plus élaborés du 20e siècle.

 

2. Période républicaine (années 1910-1940)

 

Cette période des années 1910-1940 voit le début du wuxia moderne, favorisé par le développement de la presse et de l’imprimerie commerciale, et répondant à la demande d’une classe moyenne émergente dans les grands centres urbains.

 

a)       Deux pionniers « du nord et du sud »

 

On retrouve ici dans la réalité les deux héros « du nord » et « du sud » nés sous la plume de Shi Yukun.

 

- Xiang Kairan (向恺然), alias Pingjiang Buxiaosheng (平江不肖生), auteur du roman « Etranges chevaliers errants des rivières et des lacs » (Jianghu qixia zhuan《江湖奇侠传》), publié en feuilleton à partir du début de l’année 1923 ;

- et Zhao Huanting (赵焕亭), auteur la même année d’un roman similaire :  « L’extrême loyauté des étranges chevaliers errants » (Qixia Jingzhong Zhuan 《奇侠精忠传》).

 

Ils sont catalogués comme « Xiang du sud et Zhao du nord » (南向北赵), à l’image de Zhan Zhao et Ouyang Chun. Zhao Huanting est moins connu, mais il a laissé des concepts innovants qui ont été systématiquement repris dans les romans de wuxia : le point de pression dianxue (点穴), point d’acupuncture aux extrémités des membres et des articulations qui permet de produire des effets paralysants sur l’adversaire, l’énergie gangqi (罡气), le perfectionnement intérieur neigong (内功) ou encore l’art de la légèreté qinggong (轻功) – autant de techniques d’essence taoïste que l’on retrouve comme attributs des héros de Gu Long (古龙), en particulier.

 

 

Qixia Jingzhong Zhuan 《奇侠精忠传》

 

 

- Au même moment, un dénommé Gu Jingcheng (顾景程) qui écrivait des romans populaires est entraîné par la vogue des romans de wuxia et commence lui aussi à en écrire, en adoptant le nom de plume de Gu Mingdao (顾明道). À partir de 1928, il publie en feuilleton dans le supplément littéraire Kuaihuo lin (《快活林》) du Xinwen bao (《新闻报》) de Shanghai l’un des romans de wuxia les plus innovants de la période : « L’Héroïne de la rivière sauvage » (Huangjiang Nüxia《荒江女侠》), une héroïne martiale qui a en outre des sentiments amoureux. Le roman a été adapté au cinéma, et le film, une série de 13 épisodes, a eu encore plus de succès que le roman lui-même.

 

 

Huangjiang Nüxia《荒江女侠》

 

 

b)       Les Cinq maîtres de l’École du Nord 北派五大家

 

Si les wuxia pian sont interdits en 1931, les années 1930 ont été l’âge d’or du wuxia littéraire, centré sur Tianjin et représenté par cinq auteurs baptisés pour cette raison « les cinq grands maîtres de l’École du nord de wuxia » (北派武侠五大家). Nés à la toute fin du 19e siècle ou dans les premières années du 20e siècle, ils sont morts pour la plupart dans les années 1960 et sont considérés, chacun dans un genre bien particulier, comme des pionniers qui ont influé sur la génération suivante.

 

- Bai Yu (白羽 1899-1966), nom de plume de Gong Baiyu (宫白羽) : pionnier du courant de satire sociale (社会反讽派) qui utilise le roman de wuxia pour attaquer la corruption et autres dérives sociales. C’est l’auteur de wuxia de la « vieille école » que Liang Yusheng (梁羽生) admirait le plus.

 

- Huanzhu Louzhu (还珠楼主 1902-1961) : maître du xianxia (仙侠), monde fantastique de combattants aux pouvoirs magiques luttant contre monstres, revenants et démons, donnant des histoires « de dieux et de démons » (shenmo xiaoshuo 神魔小说).

 

- Zheng Zhengyin (郑证因 1902-1960) : auteur d’un courant d’histoires de luttes entre clans et sociétés secrètes d’arts martiaux (banghui jiji pai帮会技击派) dont il décrit minutieusement les différentes techniques de combat.

 

- Zhu Zhenmu (朱贞木 1906-1948) rattaché au groupe du Nord car il a fait toute sa carrière à Tianjin, incité par le succès du premier roman de son ami Huanzhu Louzhu à se mettre lui-même à écrire. Il combine histoires d’amour et histoires d’enquête en un courant de « romances étranges et raisonnements par déduction » (jiqing tuilǐ pai 奇情推理派) aux qualités narratives innovantes.

 

- Wang Dulu (王度庐 1909-1977) : maître des « tragiques romans d’amour chevaleresques » (beiju xiaqing pai悲剧侠情派) illustrés par sa pentalogie de la Grue de fer (鹤铁五部作), dont le célèbre roman adapté au cinéma par Ang Lee (李安) : « Tigre et Dragon » (《卧虎藏龙》).

 

Ce courant de wuxia est mis en sommeil après l’invasion japonaise de la Chine, en 1937.

 

c)       Au sud : les maîtres de l’école cantonaise

 

Parallèlement à l’école « du Nord » s’est aussi développée à la fin des Qing une école cantonaise dite du Guangdong ou Guangpai (广派) autour de la région de la Rivière des Perles, avec ses propres héros, dont ceux de Shaolin. Cependant, dans les années 1930, c’est autour du personnage de Huang Feihong (黄飞鸿) que se forme un courant littéraire qui évolue ensuite sous diverses plumes, dans une langue originale et des dialogues truffés d’expressions cantonaises.

 

- Deng Yugong (邓羽公) lance le mouvement avec un « Récit du combat mortel des héros de Shaolin » (《少林英雄血战记》), mais surtout sa « Véridique histoire de Huang Feihong » (《黄飞鸿正传》) adapté au cinéma à Hong Kong en une série de films à partir de 1949.

 

- Gao Xiaofeng (高小峰) lui emboîte le pas avec un « Huang Feihong » (《黄飞鸿》) publié en 1938.

 

Et leurs émules :

-  Cuizhen Louzhu (萃文楼主), nom de plume de Chen Guang (陈光), qui revendique dans ce nom sa filiation avec l’auteur du nord Huanzhu Louzhu (还珠楼主),

- Woshi Shanren (我是山人 1916-1974), nom de plume, de Chen Jin (陈劲), qui signifie « je suis de (Fo)shan), c’est-à-dire la ville de Huang Feihong.

- Zhu Yuzhai (朱愚斋 1892-1984), spécialiste d’arts martiaux disciple de Huang Feihong sur lequel il a écrit une série de récits dont certains adaptés au cinéma cantonais de Hong Kong [3].

 

 

 

Zhu Yuzhai et ses histoires de Huang Feihong

 

3.  La « nouvelle école » de wuxia : de Hong Kong à Taiwan (années 1950-1970)

 

La « nouvelle école de wuxia » (新派武侠) a émergé à Hong Kong au tout début des années 1950, d’un combat historique de deux écoles rivales d’arts martiaux : c’est la publication en feuilleton dans le Xinwan Bao (《新晚报》), le 20 janvier 1954, du roman de Liang Yusheng (梁羽生) « Le combat du tigre et du dragon dans la capitale » (《龙虎斗京华》) qui en marque symboliquement le début.

 

Cette nouvelle école est représentée par trois chefs de file éminents qui ont inspiré une deuxième génération.

 

a)       Les trois maîtres de la « nouvelle école » 

 

- Liang Yusheng (梁羽生 1924-2009) en est donc le fondateur. En choisissant son nom de plume, dont le deuxième caractère est un hommage à Bai Yu (白羽), il signifie son rattachement à la vieille école, tout en apportant des innovations narratives : ses histoires se déroulent dans des périodes historiques réelles comme la Révolte des Taiping ou la transition entre les dynasties Ming et Qing, et s’y mêlent héros fictifs et personnages historiques, dans une langue marquée par sa formation en poésie classique.

 

Avec 35 romans, c’est le plus prolifique des auteurs de wuxia de la nouvelle génération, et lui aussi bat des records d’adaptations à l’écran.

 

- Jin Yong (金庸 1924-2018) : chronologiquement deuxième auteur de la « nouvelle école », son premier roman « The Book and the Sword » (《书剑恩仇录》) ayant commencé à être sérialisé en 1955 à la suite du succès du roman de son ami Liang Yusheng, il est cependant considéré comme le maître de la nouvelle école. En 14 romans et une novella, il a redéfini le genre du wuxia, en faisant de l’Histoire un facteur déterminant de ses narrations et en y intégrant des éléments de la culture traditionnelle chinoise, poésie, calligraphie, médecine et autres, qui définissent les caractères de ses personnages.

 

- Gu Long (古龙 1938-1985) : inspiré par les romans de Jin Yong, mais aussi par ceux des auteurs de la génération précédente, dont Huanzhu Louzhu (还珠楼主), il s’en démarque par des récits dégagés de tout contexte historique et influencés tout autant par les samouraïs japonais ou les romans policiers d’Agatha Christie. Ses intrigues tournent autour de mystères à résoudre, ses personnages étant caractérisés très souvent par des identités ambiguës, la levée de l’ambiguïté menant à la résolution des énigmes.

 

À leurs côtés, mentionnons Ni Kuang (倪匡 1935-2022), connu comme auteur de science-fiction, a cependant aussi apporté sa contribution à la littérature de wuxia par son travail de scénariste pour les grands réalisateurs de Hong Kong à partir de 1967. Il est célèbre pour avoir ajouté des compléments au roman « Demi-Gods and Semi-Devils » (《天龙八部》) de Jin Yong alors que celui-ci était à l’étranger, mais ses ajouts ont été dûment révisés par la suite.

 

b)       Les auteurs de la « nouvelle école » à Taiwan

 

Contemporains des précédents, ces auteurs se sont inspirés d’eux. Ils se sont établis à Taiwan après 1949 et ont contribué, avec Gu Long (古龙), à la vague de publications de wuxia à Taiwan dans les années 1960 et 1970. Le gouvernement taïwanais a interdit en 1959 la publication de romans de wuxia en feuilleton dans la presse, ce qui a obligé les écrivains à imaginer de nouveaux modes de publication et d’autres thèmes et ainsi à innover.

 

- Wolong Sheng (卧龙生, 1930–1997) : auteur d’une trentaine de romans, dont la série Feiyan Jinglong (《飞燕惊龙》) – L’hirondelle en volant effraie le dragon – sérialisée à partir de 1959, a été l’une des plus populaires des années 1960.

 

 

Feiyan Jinglong《飞燕惊龙》

 

 

- Sima Ling (司马翎, 1933–1989) : auteur de romans aux intrigues complexes et combats intégrant pensée bouddhiste et taoïste, admiré autant par Jin Yong que par Gu Long.

 

- Zhuge Qingyun (诸葛青云, 1929–1996) : autre auteur prolifique, dont la caractéristique est son style classique.

- Dugu Hong (独孤红 1932–2000), auteur d’une soixantaine de romans sur près de 40 ans, combinant intrigues complexes sur fond historique en mettant l’accent sur le contexte culturel et politique.

- Liu Canyang (柳残阳 1930–2005), auteur de récits caractérisés par la violence, l’ambiguïté morale et les dures réalités de la vie dans le jianghu, à l’opposé de l’idéalisme de la plupart des auteurs de wuxia.

 

Ces cinq auteurs constituent ce qu’il est convenu d’appeler « les Cing Tigres du wuxia taïwanais » (台湾武侠五虎). On peut leur adjoindre :

- Chen Qingyun (陈青云 1928–1999) : le grand maître de « l’école des revenants » (gui pai 鬼派), auteur de plus de 30 romans à partir de 1963, alliant wuxia traditionnel et éléments d’horreur macabre dans une atmosphère de terreur gothique, comme ce qui est considéré comme son chef-d’œuvre : « Le Château hanté » (《鬼堡》), publié en 1964.

 

 

Le Château hanté » (《鬼堡》

 

 

L’âge d’or de la littérature de wuxia s’achève au début des années 1980 : Jin Yong a cessé d’écrire en 1972 ; Liang Yusheng publie son dernier roman en 1983 ; Gu Long meurt en 1985. Le genre s’essouffle, et évolue sous l’impulsion d’auteurs nés dans les années 1950 qui le croisent avec des genres différents.

 

4. La transition (années 1980-1990)

 

a)   La transition émerge sous la plume d’un auteur né en Malaisie et évolue dans les années 1980 et 1990 en mêlant wuxia et science-fiction, puis d’autres genres hybrides.

 

- Wen Rui’an (温瑞安 1954-) ou Woon Swee Oan, est né en 1954 en Malaisie d’une famille hakka originaire du Guangdong. Au début des années 1970, il commence à publier dans des journaux taïwanais et son premier roman de wuxia paraît à Hong Kong dans la revue Wuxia Chunqiu (《武俠春秋》). En 1973 il s’installe à Taiwan mais, accusé de promouvoir le communisme, il est emprisonné en 1980 pendant trois mois et expulsé en Malaisie, d’où il doit partir à Hong Kong pour les mêmes raisons. C’est donc là, dans le Ming Pao, à partir de 1981, qu’il publie sa série de romans « Héros de Shenzhou » (Shenzhou Qixia《神州奇俠》) tout en écrivant des scénarios pour la télévision. De 1990 à 1998, il publie aussi en Chine continentale.

 

- Huang Yi (黄易, 1952–2017), ou Wong Yik, est un écrivain hongkongais, auteur du premier roman chinois de voyage dans le temps (Xun Qin Ji 《寻秦记》) publié en 1994. S’inspirant du xianxia (仙侠) de Huanzhu Louzhu (还珠楼主), il insuffle un rythme nouveau aux romans de wuxia en mêlant des thèmes de culture traditionnelle à des éléments de surnaturel et de science-fiction sur fond d’épopée historique comme dans son roman le plus connu, et le plus long, « La chronique des deux dragons des Tang » (Da Tang Shuang Long Zhuan 《大唐双龙传》), publié en feuilleton à partir de janvier 1996.

 

 

La chronique des deux dragons des Tang 《大唐双龙传》

 

 

b)   Cependant, le roman de wuxia renaît aussi en Chine continentale, dans la Chine de l’ouverture, sous la plume de l’un des maîtres du roman manuscrit, cette littérature qui circulait sous le manteau pendant la Révolution culturelle, dans les années 1970 (手抄本小说) ; mais d’autres écrivains s’y essaient aussi, créant un mouvement qui s’essoufflera malgré tout assez vite. On en retiendra deux auteurs.

 

- Zhang Baorui (张宝瑞), né en 1952 à Pékin, a commencé à écrire, jeune instruit à la campagne, en 1969 et ses manuscrit ont circulé à partir de 1971 sous différents noms de plume. Il écrit au début des romans populaires traditionnels, avec un zeste de suspense et de revenants. Mais, à partir du début des années 1980, il se tourne vers le wuxia, avec un grand succès : sa série de « Récits d’arts martiaux de la capitale » (《京都武林长卷》) est inspirée des romans de Liang Yusheng (梁羽生) et de Jin Yong (金庸) comme l’indique déjà le titre.

 

- Yu Hua (余华) lui-même a écrit une nouvelle de wuxia, « Fleurs de prunus ensanglantées » (《鲜血梅花》), publiée dans un recueil de nouvelles en 1989, c’est-à-dire à la fin de sa période d’écriture avant-gardiste. De manière caractéristique, Yu Hua y reprend le thème classique de la vengeance (un fils part venger son père), mais le subvertit en le noyant dans l’illusoire et l’absurde. Le recueil est régulièrement réédité.

 

 

Fleurs de prunus ensanglantées  《鲜血梅花》 rééd. 2018

 

  

5. Le wuxia nouveau (années post-2000)

 

a)       Les auteurs de wuxia hybride à Taiwan

 

- Xiao Se (萧瑟) dont le pseudonyme est issu d’une riche tradition littéraire, à commencer par les Chants de Chu (Chu ci 楚辞) ou la poésie de Cao Cao, Du Fu et autres, évoquant une atmosphère de désolation liée ici au déclin irréversible de la tradition des arts martiaux et de la littérature qui leur est liée. Son premier roman, initialement paru en 1965 en 36 chapitres, « L’aigle d’or aux yeux de jade » (《碧眼金雕》), est le premier d’une série mêlant thèmes traditionnels de wuxia et éléments de xianxia. Il est revenu sur le devant de la scène à la fin des années 1990.

 

- Mo Ren (莫仁 né en 1970), pionnier du sous-genre né de la fusion du wuxia et de la fantasy (huan wu 幻武) avec sa série Wuyuan shiji (《無元世紀》) débutée en 1998 avec « Le héros de la guerre des étoiles » (Xingzhan yingxiong《星戰英雄》) – série inspirée de l’univers de la série américaine « Star Wars », la « space fantasy ».

 

- Shen Mo (沈默 né en 1976), également poète et critique littéraire, auteur de romans expérimentaux dans le monde du wuxia, dont « La trilogie de l’homme solitaire » (《孤獨人三部曲》) ou la série du  « Quintette du Grand Vide » (《大虚空五部曲》). Il se proclame silencieux (shenmo 沈默), mais il est très disert, citant des références littéraires comme on manie des armes. Pour lui, « le wuxia est l’art d’explorer les limites de l’humanité » (武侠是处理人性极限的艺术), et il en est le héros, forcément rebelle et résolument subversif.

 

 

La fièvre des héros 《英雄熱》, de Shen Mo

 

 

b)       Les auteurs de Chine continentale

 

En Chine continentale, les auteurs de wuxia sont plus rares et sont peu à peu relayés par des auteurs qui publient sur internet en faisant dériver le genre vers la fantasy. Cependant, un auteur a apporté une contribution de première importance au renouveau du genre, en replongeant aux sources.

 

- Xu Haofeng (徐浩峰 né en 1972) a redonné vie, et un nouveau classicisme, à la littérature de wuxia par sa connaissance des arts martiaux, son étude des textes anciens, ses recherches auprès de maîtres et son érudition. Ses publications à partir de 2005 lui ont valu en 2009 d’être reconnu par le China Daily comme maître de la « Nouvelle école de romans de wuxia » (“新派武侠小说”). Cependant, ce sont les films, adaptés de ses romans, qui lui ont valu la célébrité : ceux des autres, comme « « Monk Comes Down the Mountain » (《道士下山》) de Chen Kaige  en 2015, ou les siens, et surtout le dernier,  « The Master » (《师父》), sorti fin 2015, qui se passe à Tianjin dans les années 1930.

 

 

Le moine descend de la montagne, éd. 2009

 

 

On peut encore citer deux autres auteurs de Chine continentale :

 

- Yan Leisheng (燕垒生 né en 1970), l’un des auteurs sur internet qui mêle wuxia, fantasy et horreur, membre de l’Association des écrivains sur internet du Zhejiang (fondée début 2025). Mais il est aussi poète, auteur d’un poème en style ancien publié en 2017, « La Stèle des sept meurtres » (《七杀碑》), lié à l’épisode de suppression des « bandits » du Sichuan à la fin des Ming [4].

 

- Feng Ge (凤歌 né en 1977), rédacteur en chef depuis 2007 de la revue « Le chuanqi d’hier et d’aujourd’hui – édition wuxia » (Jingu chuanqi-wuxia ban 《今古传奇·武侠版》), auteur des romans « Kunlun » (《昆仑》) et « Canghai » (《沧海》), les deux premiers de sa série du « Livre des monts et des mers » ("Shanhaijing" xilie山海经系列) où Kunlun représente les montagnes, et Canghai les mers – le tout, bien sûr, revisitant le grand classique éponyme.

 

c)       Les écrivaines de wuxia

 

Elles sont rarissimes avant les années 2000, à l’exception de Fang Ezhen (方娥真), compagne de l’écrivain Wen Rui’an (温瑞安), née comme lui en Malaisie et en 1980 arrêtée avec lui par le Guomingdang à Taiwan ; mais elle est surtout connue pour ses poèmes.  

 

On peut citer plusieurs écrivaines de renom qui ont émergé dans les années 2000, mais qui sont, pour la plupart, surtout connues pour les adaptations télévisées de leurs romans.

 

- Piao Deng (飘灯 née en 1982), dont le nom de plume signifie « la lampe flottante », évoquant la fragile lumière éclairant les pas de ses héros, dans le monde complexe du jianghu qui est celui de son œuvre. Elle a commencé à publier en 2007, la série de « La légende de Su Kuang » (《苏旷传奇》系列), son style évoluant de récits d’aventures à des thèmes plus profonds de critique sociale reflétant les angoisses modernes.

 

- Bu Feiyan (步非烟 née en 1981 à Chengdu), diplômée de l’Université de Pékin, en littérature chinoise ancienne – son nom de plume est lui-même révélateur : c’est le nom d’un personnage d’un chuanqi de Huangfu Mei (皇甫枚), actif au 9e siècle, à la fin des Tang [5]. Les récits de Bu Feiyan sont dans un style baroque, mêlant thèmes de wuxia et éléments de mystère liés à la cosmologie bouddhiste ou issus de la littérature populaire. Elle a écrit plus de 25 romans, dont une demi-douzaine de séries.

 

- Cang Yue (沧月 née en 1979) est diplômée en architecture de l’université du Zhejiang, mais fan depuis ses années de lycée de Jin Yong et Gu Long. Ses études l’ont sensibilisée aux structures spatiales et ont développé son imagination visuelle, ce qui apparaît dans l’univers de sa série des « Nuées sauvages » (Yun Huang 云荒), avec ses paysages urbains aux détails architecturaux élaborés. Elle mêle dans ses romans des thèmes de wuxia typiques à des histoires d’amour qui lui assurent un lectorat féminin. Elle est écrivain professionnel depuis 2013 et membre de l’Association des écrivains du Zhejiang.

 

- Shen Yingying (沈璎璎 née en 1979) est médecin, diplômée du Union Medical College de Pékin. Elle a émergé avec Cang Yue dans le courant du néo-wuxia au début des années 2000 et elles sont célébrées toutes les deux comme « les deux fleurs » ("两生花") de cette littérature matinée de fantasy.

L’une de ses nouvelles a été traduite en anglais, par Emily Xueni Jin, et publiée sous le titre « Dragonslaying » dans l’anthologie « The Way Spring Arrives and Other Stories » (Tordotcom Publishing, 2022).

 

- Murong Wuyan (慕容无言), originaire de Tianjin, est l’un principaux auteurs de la revue « Le chuanqi d’hier et d’aujourd’hui – édition wuxia » (Jingu chuanqi-wuxia ban 《今古传奇·武侠版》) de Feng Ge. L’une des caractéristiques de ses romans est d’être centrés sur la vie des petites gens et non de héros, tout un petit peuple tentant de survivre dans des temps troublés. Son approche plutôt réaliste, dans des contextes historiques, est donc en opposition à la tendance au wuxia-fantasy de beaucoup de ses contemporaines.

 

- Chu Xidao (楚惜刀) est membre de l’Association des écrivains de Shanghai, auteur de plusieurs séries de wuxia, dont la série des « Chants de demain » (Mingri Ge xilié 《明日歌》系列), publiée à partir de 2013.

 

- Jiang Shengnan (蒋胜男 née en 1973) est l’auteure plutôt de romans historiques, comme « La légende de Xiao Chuo » (Yan Yun Tai《燕云台》) qui se passe sous la dynastie des Liao (à la fin du 10e siècle) et qui a été adapté en feuilleton télévisé diffusé en 2020.

 

Le wuxia a tendance à se fondre dans divers genres populaires, mais se renouvelle constamment.

 


 


[1] D’après la traduction de Charles Bisotto, dans « La brève histoire du roman chinois » de Lu Xun, Gallimard/Connaissance de l’Orient, 1993, pp. 354-359.

[2] Finement analysé par Margaret B. Wan dans son ouvrage « Green Peony and the Rise of the Chinese Martial Arts Novel », State University of New York Press, 2009.

[3] Pour plus de détails, voir La brève histoire du wuxia xiaoshuo, VI. Le wuxia xiaoshuo au 20e siècle.

[5] Contemporain et voisin de la poétesse Yu Xuanji, auteur du recueil des  « Documents mineurs des trois rivières » (Sanshui xiaodu《三水小牍》).

 

     

 

 

 

 

     

 

 

 

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