Histoire littéraire

 
 
 
     

 

 

Histoire littéraire

Brève histoire du xiaoshuo et de ses diverses formes

V. Li Yu et Pu Songling

V.A/ Li Yu 李渔 et le Théâtre du silence

 

2. Une œuvre originale, entre théâtre et prose

par Brigitte Duzan, 23 août 2026

 

Li Yu (李渔) est longtemps resté censuré, honni de beaucoup mais connu de peu, ne serait-ce que parce que ses écrits étaient difficiles à trouver. Il faut attendre le début du 20e siècle pour qu’il soit remis à l’honneur, par Lu Xun [1] et Lin Yutang entre autres. En Occident, c’est Patrick Hanan qui lui a consacré une première étude approfondie dont les premiers résultats sont publiés en 1981 dans un chapitre de son ouvrage sur la nouvelle en langue vernaculaire, « The Chinese Vernacular Story », avant de les développer dans un livre entier paru sept ans plus tard, et intitulé fort à propos « The Invention of Li Yu » (Harvard University Press, 1988). Mais l’auteur restait dans l’ombre, témoin cette remarque d’André Lévy dans son introduction à son recueil de traductions de nouvelles des Tang paru en 1992 [2] où il fait l’éloge de Pu Songling pour avoir fait redécouvrir le chuanqi, devenu le genre noble de la nouvelle, teinté à plaisir de merveilleux, sinon de fantastique.

 

Or, justement, on ne trouve ni merveilleux ni fantastique chez Li Yu, il s’en défend : il brosse le quotidien tel qu’il est, ou du moins tel qu’il le voit, avec un humour iconoclaste qui fait fi des discours confucéens, en particulier sur les femmes, et s’il y a du surnaturel dans ses récits, c’est pour pourfendre la crédulité du peuple. Malgré Patrick Hanan, il reste à découvrir.

 

Prolifique autant qu’originale, son œuvre est malheureusement surtout connue pour son unique roman, « La Chair comme tapis de prière » (Rouputuan《肉蒲團》), publié en 1657, classique de la littérature érotique chinoise qui lui a été attribué pour être proche de ses idées et de son style sans que l’on ait été longtemps très sûr qu’il soit bien de sa plume [3]. Il faut dire que l’ironie latente du propos est bien du style de Li Yu : il est question d’un lettré en quête d’une extase spirituelle qui passe par la quête du plaisir érotique, avec une foule de personnages usuels dans les romans vernaculaires, bandits, marchands, moines et autres, animant le récit où se mêlent anecdotes gaillardes et leçons de morale décalées. Mais cela ressemble presque à un exercice de style, joyeusement mené et plus drôle que le Jinpingmei (《金瓶梅》) auquel le Rouputuan fait inévitablement penser.

 

Il faut plutôt se pencher sur ce que Li Yu a écrit par ailleurs, à commencer par ses récits de fiction et ses pièces de théâtre, en rappelant ce qu’il a lui-même sans cesse souligné : la valeur primordiale de l’originalité en littérature, libérée des stéréotypes.

 

Ø  Théâtre

 

1. Pour lui, toute pièce devait d’abord être intelligible, pour un vaste public, et pour cela être bien construite, et surtout écrite dans un langage simple, en évitant les allusions littéraires et en utilisant au besoin des expressions dialectales dans les dialogues, qu’il est le premier dramaturge chinois à avoir développés comme supports de l’intrigue.

 

Dans sa théorie sur le théâtre (戏曲理论), énoncée dans la section sur la musique et l’écriture théâtrale (Ciqu bu《词曲部》) de ses « Notes au gré d’humeurs oisives » (《闲情偶寄》) [4], il insiste sur la construction (jiegou di yi  结构第一”) et fait une distinction entre le théâtre et la prose classique : celle-ci est plus particulièrement destinée aux lettrés, les pièces de théâtre, en revanche, s’adressent à tout le monde, y compris aux illettrés, dont les femmes. Mais cette simplicité ne doit pas tomber dans la vulgarité, elle doit préserver « le pinceau de l’homme éduqué » (wenren zhi bi 文人之笔), avec toujours une touche d’humour car il conçoit le théâtre comme divertissement : sans larmes ni pathos. Tout son art est dans ce défi permanent.

 

Il a écrit dix pièces de théâtre, six pendant qu’il était à Hangzhou, et les quatre dernières après son déménagement à Jinling (Nankin). Il en a lui-même publié un recueil, « Les dix pièces de Liweng » (《笠翁十种曲》), édité par sa librairie du Jardin-grain de moutarde, richement illustré de 72 gravures.

 

   

Les dix pièces de théâtre de Liweng 《笠翁十种曲》

 

 

Parmi les dix pièces, deux sont particulièrement célèbres : « L’erreur du cerf-volant » (Fēngzhēng wù《风筝误》), classée parmi les dix grandes comédies classiques chinoises, et, pour son sujet, « La compagne parfumée » (Lián xiāng bàn 《憐香伴》). Toutes deux ont été adaptées en opéras, ainsi que deux autres : « Inéluctable destin » (Nàihé tiān《奈何天》) et « Une union idéale » (Yìzhōng yuán《意中缘》) [5]. La plupart sont adaptées de récits du « Théâtre du silence » (《无声戏》) et des « Douze pavillons » (《十二楼》).

 

2. La plus moderne et la plus célèbre est « La compagne parfumée » (Lián xiāng bàn 《憐香伴》), écrite en 1651 et adaptée d’un récit du « Théâtre du silence ». Le sujet – l’homosexualité féminine – est d’une étonnante actualité, tout en restant d’une grande originalité par la manière dont il est traité, tout simplement parce que c’est un sujet inexistant dans la littérature chinoise classique, contrairement à l’homosexualité masculine qui était courante dans les milieux lettrés – ce qui n’a pas empêché Li Yu de la brocarder avec un plaisir évident dans son « Théâtre du silence » [6].

 

« La compagne parfumée » n’est pas la seule pièce dans laquelle Li Yu met en scène deux protagonistes féminines qui s’entendent comme larrons en foire. C’est le cas aussi dans « Une union idéale » (Yìzhōng yuán《意中缘》) : dans cette satire allègre du mariage romantique de la tradition narrative des « nobles lettrés et jeunes beautés » (caizi jiaren 才子佳人), Yang Yunyou (杨云友) et Lin Tiansu (林天素) sont deux jeunes femmes de talent, capables d’imiter à la perfection les peintures et calligraphies de Dong Qichang (董其昌) et de Chen Jiru (陈继儒). Yang Yunyou vient d’une famille pauvre, Lin Tiansu est une courtisane ; toutes deux vivent de leurs peintures. Dong Qichang et Chen Jiru découvrent ces superbes plagiats de leurs œuvres dans une boutique. Stupéfaits mais ravis, ils partent à la recherche des deux femmes et, après mille péripéties, dont l’enlèvement de Lin Tiansu par des pirates, ils finiront par les prendre comme concubines [7].

 

Une autre savoureuse histoire de Li Yu, dans le « Théâtre du silence », met en scène non deux, mais trois femmes rebelles et complices contre un mari riche, mais aussi laid que stupide, Que Lihou (阙里侯). Pour ne pas avoir à le subir, la première s’enferme dans la bibliothèque dont elle fait un lieu de dévotion à Guanyin, et où s’enferme bientôt avec elle la deuxième épouse aussi belle et rebutée qu’elle par les dehors répugnants du mari. Seule la troisième, concubine vendue par une épouse jalouse, et qui a plus les pieds sur terre que les deux autres, les convaincra de faire contre mauvaise fortune bon cœur, en organisant le ménage à leur gré. C’est cette histoire qui a donné la pièce de théâtre intitulée « Inéluctable destin » (Nàihé tiān《奈何天》).

 

« La compagne parfumée » est beaucoup plus iconoclaste en mettant ouvertement en scène une liaison homosexuelle : l’amour de la jeune Cui Jianyun (崔笺云) pour Cao Yuhua (曹语花) rencontrée lors d’une sortie dans un temple où elle est allée brûler de l’encens pour fêter son premier mois de mariage ; elle est envoûtée par l’extraordinaire parfum de la jeune fille, tandis que celle-ci admire son talent poétique. Elles se jurent fidélité, même au-delà de la tombe. Ne supportant pas l’idée d’être séparée d’elle, Cui Jianyun persuade son mari Fan Jiefu (范介夫) de la prendre pour concubine, pour qu’elles puissent « rêver ensemble la nuit et se vêtir ensemble à l’aube, leurs visages se réfléchissant dans le même miroir comme deux fleurs écloses » (“宵同梦,晓同妆,镜里花容并蒂芳… ”). Le père de Cao Yuhua ayant refusé avec rage que sa fille devienne une concubine, Fan Jiefu la prend comme deuxième épouse, et les deux femmes partagent de concert la chambre nuptiale.

 

La pièce a été inspirée à Li Yu par sa propre histoire : en 1945, on lui a « offert » une concubine du nom de Cao, qui, selon ses propres dires, s’est remarquablement bien entendue avec son « épouse de la montagne ». C’est l’une de ses pièces les plus célèbres, surtout dans ses adaptations en opéras.

 

Elle a été adaptée en opéra de Pékin en 1954, représenté à Pékin par la troupe n°3 de l’Opéra de Pékin ; cependant, dans cette version, Cui Jianyun n’est pas l’épouse de Fan Jiefu, mais sa sœur, qui lui arrange son mariage avec Cao Yuhua ; de la sorte, la liaison amoureuse entre les deux femmes était évacuée, mais en outre, le mariage traditionnel un mari/plusieurs épouses et concubines était supprimé, conformément aux exigences de l’époque, dans le contexte de la campagne accompagnant la loi sur le mariage. Cet opéra n’a qu’une valeur historique.

 

Bien plus intéressante est l’adaptation en opéra kunqu. En 2010, c’est cette pièce qui a été choisie pour célébrer le 400e anniversaire de la naissance de Li Yu, dans son adaptation en kunqu mise en scène par Stanley Kwan (关锦鹏) et représentée en mai à Pékin au théâtre Poly (保利剧院) puis dans d’autres villes par la troupe du Théâtre d’opéra kunqu du Nord (北方昆曲剧院). La troupe a repris l’opéra plusieurs fois encore, en 2023 et 2024, dont plusieurs représentations dans la petite salle du Grand Théâtre national à Pékin (国家大剧院) en décembre 2024.

 

 

La compagne parfumée (Lián xiāng bàn), opéra kunqu, extraits

 

Les pièces de théâtre de Li Yu sont pour la plupart adaptées, comme « La compagne parfumée », de ses récits écrits à Hangzhou dans les années 1650 et publiés en deux volumes sous le titre « Le Théâtre du silence » (Wushengxi  《無聲戲》/《无声戏》) [8].

 

Ø  Le Théâtre du silence

 

Il ne reste aucune des éditions originales des deux volumes ; les récits ne nous sont parvenus que regroupés dans diverses éditions ultérieures, dont plusieurs conservées au Japon. Ils étaient initialement dix-huit, il nous en est parvenu douze. Chacun est introduit par un poème et un prologue.

 

 

Le Théâtre du silence, édition chinoise 2004

 (car. simplifiés)  中华书局

 

 

Ce sont des comédies, dont le sujet est inspiré de la vie, dans un souci primordial d’originalité, avec très souvent au cœur de l’histoire le renversement d’un stéréotype littéraire ou social, ou la parodie d’une histoire très connue de la littérature vernaculaire.

 

Ainsi le premier récit, celui qui a donné la pièce « Inéluctable destin » (《奈何天》), renverse le stéréotype du couple « lettré talentueux, jeune beauté » (才子佳人) : un mari riche, mais aussi laid que stupide, épouse tout à tour trois femmes belles et intelligentes ; révoltées contre le personnage, elles se liguent contre lui et finissent par gérer la maisonnée à leur guise, mais avec un grand sens pratique, en ménageant la chèvre et le chou. En ce sens, elles ne peuvent échapper à leur destin, mais elles l’aménagent pour le rendre vivable.

 

Ce récit est typique de l’art de conteur de Li Yu, toujours au plus près de la réalité du quotidien, mais avec une touche d’humour iconoclaste. Ici la charge est contre la beauté des femmes, non parce qu’elle mène l’homme à la ruine, mais, comme il est dit dans le prologue, parce qu’elle mène la femme au désastre : c’est la pire des calamités, étant une punition karmique pour des fautes commises dans une vie antérieure selon le principe « joli minois, triste destin » (hóngyán bómìng 紅顏薄命). De toute façon, dit ironiquement le même prologue, seuls les canards mandarins ont des couples unis (只有鴛鴦無錯配).

 

Les thèmes sont très variés, traités à contre-pied des usages courants et des idées reçues : ainsi, dans le deuxième récit, un magistrat rend un jugement inique, non parce qu’il est corrompu, mais parce qu’il est incorruptible, et aveuglé par un moralisme excessif ; et comme il est incorruptible, il est impossible de mettre son jugement en question. Le 4e récit – une histoire extrêmement complexe de marchands, de prêteurs et de brigands –  est sur le thème des apparences (xiàng ) après le thème du destin (mìng ) dans le récit précédent [9] ; mais ces deux thèmes sont liés dans la nature humaine, dit Li Yu en annonçant dans le prologue : c’est parce que le monde valorise les apparences qu’il peut recéler des héros cachés dans la poussière. (虧得世入皮相好,能容豪傑隱風塵。)

 

Quant au 5e récit, il a pour protagoniste, une fois n’est pas coutume, une paysanne illettrée, mais astucieuse, qui survit à un enlèvement. Le récit est un contrepoint plein d’humour, et de scènes un rien scabreuses, aux histoires de femmes qui préfèrent se suicider plutôt que risquer de se faire violer par des bandits.

 

La religion n’est pas en reste, avec une charge contre la foi populaire dans les miracles : dans le 9e  récit, Li Yu se moque des prières adressées au boddhisattva Guanyin, par un marchand de sel qui avait réussi à gagner pas mal d’argent, mais dont l’épouse n’arrivait pas à lui donner un fils ; finalement, à 60 ans, il prend une concubine et, après multiplication des dons, Guanyin finit par l’exaucer : la concubine tombe enceinte ; le marchand cesse alors de donner son argent à tort et à travers ; l’enfant naît… ni fille ni garçon, ni yin ni yang : hermaphrodite (shinü 石女), alors notre brave homme fait don de tous ses biens et l’enfant devient peu à peu un enfant mâle …

 

La différence avec Pu Songling, par exemple, et les auteurs de chuanqi en général, est que Li Yu raconte bien des histoires d’où le surnaturel n’est pas absent, mais c’est pour montrer qu’il n’y a de surnaturel que dans l’esprit des gens, ceux qui croient à la fatalité ou aux miracles. Li Yu reste résolument les pieds sur terre. Et comme dans son théâtre, il excelle dans les constructions narratives, ce qui est également le cas, sinon plus, des autres récits vernaculaires du recueil publié un peu plus tard : « Les douze pavillons » (Shí’èr lóu《十二楼》).

 

Ø  Les douze pavillons

 

La seule indication de date que l’on ait pour ce recueil est celle de la préface : 1658. Il est moins connu que le précédent, ayant été moins adapté et moins traduit ; il mérite pourtant le détour de lecture [10].

 

 

Les douze pavillons, édition 2004 中华书局

 

 

Ces récits sont construits en plusieurs chapitres, et structurés autour de l’idée de lóu , qui désigne un bâtiment à étages, et peut ici être traduit par « structure » [11]. Ce lóu, différent pour chaque récit, est choisi pour en symboliser le sens, chaque bâtiment, et jardin, représentant l’esprit et la philosophie de la vie de celui qui l’a conçu, idée conforme au bâtisseur que fut Li Yu toute sa vie, comme le furent bien des poètes avant lui ; il cite Wang Wei (王维), on pourrait citer aussi Du Fu (杜甫). En même temps, comme dans le « Théâtre du silence », chacun des récits est prétexte à satire sociale et pastiche littéraire.

 

Ainsi, dans le premier récit, le « Pavillon des images unies » (héyǐng lóu 合影楼) [12], deux éminents personnages voisins ont épousé des femmes de la même famille, mais, étant très différents, ont élevé des murs autour de leurs maisons ; or l’un a une fille, l’autre un fils, et ils tombent amoureux en voyant leur reflet dans l’eau de l’étang commun aux deux jardins, par-dessus le muret qui le divise en deux ; comme les amoureux de la tradition, ils échangent des poèmes, en les faisant flotter sur des feuilles de lotus. La structure de la propriété murée est donc bien ici symbole de l’histoire d’amour que Li Yu nous conte, en multipliant les tentatives de mariage par l’entremise d’un ami commun, jusqu’à ce que les parents finissent par se réconcilier, et à faire tomber leurs murs. 

 

Le 3e récit en est un autre exemple, tout en étant en outre une histoire mystérieuse, mais avec une explication parfaitement sensée, comme toujours chez Li Yu. Le titre lui-même (sān yǔ lóu  三与楼) est un mystère qui ne se comprend qu’en lisant le récit. L’histoire est celle d’un certain Yu Suchen (虞素臣) dont le seul plaisir dans la vie est de construire et reconstruire pavillons et jardins pour y goûter poésie et vin en solitaire. Il finit tellement endetté qu’il est obligé de vendre sa propriété à un riche voisin, en ne gardant que le bâtiment principal qui résume toute sa philosophie de reclus en marge de la société pour lequel n’importent que trois choses : la maison où il vit, le lit dans lequel il dort et le cercueil où il sera enterré. Le bâtiment qu’il se garde est aussi construit sur trois étages ayant chacun son emploi : le premier pour « se mettre à l’école des hommes » (“与人为徒”) ; le deuxième pour « se mettre à l’école du passé » (“与古为徒” ) ; le dernier, muni simplement d’un brûleur d’encens et d’un classique taoïste, est réservé à la méditation, pour « se mettre à l’école du Ciel » (“与天为徒). On comprend ainsi la signification du titre que l’on pourrait traduire « le pavillon des trois écoles » [13], comme niveaux hiérarchiques du rapport à l’univers.

 

Le reste de l’histoire ajoute une ultime leçon : le riche voisin qui a prêté de l’argent à Yu Suchen pour lui permettre de satisfaire ses fantaisies finit par obtenir la maison principale au rabais. Il entreprend alors d’y ajouter des éléments de son cru qui en ruinent la beauté…

 

Les autres récits du recueil sont, un peu de la même manière, parfaits dans leur construction sans que l’on puisse rien y ajouter. Ils ne sont pas tous aussi personnels, sauf le 12 dont le prologue est en grande partie autobiographique ; beaucoup sont des portraits de personnages stéréotypés et des satires des relations hommes-femmes de la littérature. Ils expriment la philosophie de la vie de Li Yu.

 

Outre le 3e, le 9e récit, « Le retour de la grue » (鹤归楼), est sans doute celui qui expose le mieux cette philosophie. L’histoire est celle de deux lauréats des examens mandarinaux auxquels l’empereur Huizong des Song a donné en mariage deux de ses concubines. Mais l’empereur le regrette ensuite et envoie les deux époux en mission auprès des Jürchen qui les jettent en prison. Au moment du départ, l’un se répand en larmes et fait des promesses extravagantes ; l’autre, Duan Yuchu (段玉初), est ferme et résolu, incitant sa femme à ne pas l’attendre et à se remarier. Résultat, quand ils reviennent, la femme du premier est morte de tristesse et de faim, tandis que celle de Duan Yuchu a mené une vie chaste mais sans espoir ; elle est plus belle que jamais. Son mari lui explique qu’il a feint l’indifférence, que cela l’a aussi aidé à supporter les sévices subis et que la lettre cruelle qu’il lui a écrite en captivité était en fait un palindrome à lire à l’envers, exprimant une véritable déclaration d’amour…

 

Ces textes sont des contes philosophiques. Au soir de sa vie, Li Yu a écrit un recueil d’essais sur sa philosophie de la vie : ses « Notes au gré d’humeurs oisives » (Xianqing ouji《闲情偶寄》) [14].

 

Ø  Notes au gré d’humeurs oisives 

 

Li Yu dépeint là un quotidien d’une grande simplicité et d’une apparente banalité, mais qui recèle en réalité des surprises inattendues, le grand art étant de « faire surgir l’extraordinaire de l’ordinaire », selon l’expression de son traducteur Jacques Dars [15].

 

 

Notes au gré d’humeurs oisives, éd. chinoise 2011

 

 

Il y aborde les thèmes les plus divers, de l’art du jardin à l’art culinaire, des principes de composition à l’art de la scène, du charme des femmes aux beautés de l’architecture ; il peut aussi bien expliquer la bonne manière de balayer que décrire ses inventions, fauteuil chauffant ou alcôve parfumée, le tout avec le même souci de l’originalité que celui professé pour son théâtre et ses nouvelles. C’est tellement personnel qu’il sous-titre ces essais les « carnets secrets du vieil homme au chapeau de paille » (笠翁秘书). Mais cet art de vivre fait penser à celui de cet autre artiste épicurien de la vie simple, un siècle plus tard : Shen Fu (沈復).

 

Ces « carnets secrets » ont été redécouverts au début du 20e siècle, avec l’auteur lui-même, et loués par des critiques aussi divers que Hu Shi (胡适), Zhou Zuoren (周树人) et Lin Yutang (林语堂), ce dernier en faisant un « guide de l’art de vivre des Chinois » (“中国人生活艺术的指南” ).

 


 

Traductions

 

Extraits du Théâtre du silence

 

- À mari jaloux, femme fidèle, cinq récits tirés du « Théâtre du silence », traduits et présentés par Pierre Kaser, éd. Philippe Picquier, 1990, Picquier Poche 1998[16].

1. La laideur récompensée (醜郎君怕嬌偏得艷) ;

2. Une vraie Chen Ping (女陳平計生七出) ;

3. A Mari jaloux, femme fidèle (清官巧斷家務事) ;

4. Reine de cupidité (人宿妓窮鬼訴嫖冤) ;

5. Le Maître ès jalousie (妒妻守有夫之寡, 懦夫還不死之鬼). 

 

- Silent Operas, six stories edited (and partially translated) by Patrick Hanan, Chinese University of Hong Kong, Research Centre for Translation, 1990.  

                1. An Ugly Husband Fears a Pretty Wife But Marries a Beautiful One

                2. A Handsome Youth Tries to Avoid Suspicion but Arouses It Instead

                3. The Female Chen Ping Saves her Life with Seven Ruses

                4. A Male Mencius’s Mother Raises Her Son Properly by Moving House Three Times

                5. A Daughter is Transformed into a Son Through the Boddhisattva’s Ingenuity

                6. An Actress Scorns Wealth and Honour to Preserve her Chastity.

 

Extraits des Douze pavillons

 

- Tower for the Summer Heat, six short stories from the Shi’er lou collection, translation, notes and presentation by Patrick Hanan, Columbia University Press, 1998.

1. A Tower for the Summer Heat
2. Return-to-Right Hall
3. House of Gathered Refinements
4.
The Cloud-Scraper
5. Homing Crane Lodge
6. Nativity Room.

 

Extraits des Notes au gré d’humeurs oisives

 

- Les Carnets secrets de Li Yu. Au gré d'humeurs oisives, extraits du Xianqing ouji (《闲情偶寄》), présentés, traduits, annotés et illustrés par Jacques Dars,  Philippe Picquier, 2003, Picquier Poche, 2014.


 

[1] Mais Li Yu n’est pas même mentionné dans sa « Brève histoire du roman chinois » (《中国小说史略》) qui est histoire du xiaoshuo (et non du roman à proprement parler) mais où ne figure que Pu Songling.

[2] Histoires d’amour et de mort dans la Chine ancienne, Chefs-d’œuvre de la nouvelle (Dynastie des Tang), traduction et présentation d’André Lévy, GF Flammarion, 1992. 

[3] Controverse initiée par le sinologue américain James R. Hightower, mais aujourd’hui réfutée.

[4] Les deux sections sur l’écriture et sur l’interprétation, y compris la mise en scène, les costumes, etc (Ciqu bu 《词曲部》et Yanxi bu 《演习部》) ont ensuite été publiées séparément, sous les titres Li Liweng quhua (《李笠翁曲话》) et Liweng julun (《笠翁剧论》).

[5] Les autres étant : Un mirage《蜃中楼》/ Phénix cherche compagnon《凰求凤》/La limande《比目鱼》/ L’épingle à cheveux de jade《玉搔头》/ Habile réunion《巧团圆》/ Un couple prudent《慎鸾交》.

[6] Dans le savoureux 6e récit, « Un père déménage trois fois à des fins d’éducation, telle la mère de Mencius » (男孟母教合三遷) - où le père en question est un lettré du Fujian où est répandu un mode de vie que Li Yu attribue, ironiquement, au vent du sud (南風一事) – sachant que le vent du sud est, dans les traités de médecine traditionnelle, un vent porteur de miasmes qui déclenche des maladies. En l’occurrence, le lettré en question a une première épouse qui lui a donné un fils ; sa descendance assurée, il a pris un jeune garçon beau comme un dieu pour deuxième épouse…

[7] Dong Qichang et Chen Jiru étaient très connus à la fin des Ming. Beaucoup ont cru qu’il s’agissait d’une histoire vraie…

[8] Sans doute parce que ces pièces étaient faites pour être lues en silence, contrairement aux pièces destinées à être représentées. Le titre viendrait du terme « poésie silencieuse » désignant les poèmes inscrits sur un tableau, ou la peinture elle-même.
Les textes originaux chinois sont en ligne (avec une traduction littérale en anglais) :

en caractères composés et en caractères simplifiés.

[9] Où, le destin étant fixé dès la naissance par les huit caractères qui en définissent le moment, il faudrait pouvoir les changer pour changer son sort… C’est toute l’histoire de ce 3e récit.

[11] Comme l’a fait Patrick Hanan dans son chapitre sur Li Yu dans « The Chinese Vernacular Story », Harvard University Press, 1981, chap. 8, pp. 165-190. Mais il l’a aussi traduit par "tower" dans sa traduction parue en 1998. La traduction par "pavillon" est de Pierre Kaser.

[12] Héyǐng 合影 désigne aujourd’hui une photo de groupe.

[13] Le du titre étant juste un élément de sa construction grammaticale, donc impossible à traduire littéralement.

[14] Texte chinois en ligne, en 35 chapitres et une préface.

[15] Qui n’en a malheureusement traduit que des extraits, traduction, en outre, cataloguée sous le nom de Jacques Dars y compris à la BnF, ce qui contribue à invisibiliser Li Yu en le faisant disparaître derrière sont traducteur.

[16] Compte rendu d’André Lévy (Études chinoises, 1990/9-2).

 

 

     

 

 

 

 

     

 

 

 

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