Bibliographie

 
 
 
     

 

 

L’Histoire de la Révolution culturelle de Yang Jisheng : brillante analyse d’une utopie sanglante

22 novembre 2020, actualisé 7 avril 2021

 

Yang Jisheng (杨继绳) a publié en décembre 2016 à Hong Kong la première édition, en deux tomes, de sa monumentale Histoire de la Révolution culturelle : « Renverser ciel et terre » (《天地翻覆——中国文化大革命史》). L’ouvrage fait suite à « Stèles » (《墓碑中国六十年代大饥荒纪实), sur l’histoire de la Grande Famine, publié en 2008. Une troisième édition révisée et complétée (de 1160 pages) est parue en mai 2018 [1].

 

Yang Jisheng chez lui, à son bureau (photo New York Times)

 

·         Un patient travail de recherche

 

Le sujet est l’un des plus brûlants : le traiter est considéré par les autorités chinoises comme de la subversion, du « nihilisme historique » tendant à éroder l’autorité du Parti. À sa publication, Yang Jisheng a été prié de ne rien dire de son livre en public, et de ne pas en discuter avec des journalistes étrangers[2]. Il est resté très prudent.

 

Alors que sort la traduction en français, fin octobre 2020 [3], Yang Jisheng va avoir 80 ans. Quand a éclaté la Révolution culturelle, en juin 1966, il était étudiant à Pékin ; il s’est donc lancé dans le mouvement à ses débuts, alors que, à l’instigation de Mao, les jeunes « rebelles » des universités et des lycées partaient à l’assaut pour purger les directeurs des écoles et les cadres du Parti. Plus tard, journaliste travaillant à l’agence Chine nouvelle, il a vu le mouvement dégénérer, puis se fractionner en factions rivales, et finalement se perdre dans un chaos sanglant.

 

Renverser ciel et terre edition 2016

 

De même que pour la Grande Famine, il a cherché à comprendre comment on avait pu en arriver à tant de violence absurde. Il a beaucoup travaillé sur les archives, mais beaucoup lui étaient interdites. Il a donc compulsé des centaines de mémoires, d’histoires et d’études publiés à Hong Kong ou en ligne, et recueilli une masse de témoignages. Il apporte certes, comme pour la Grande Famine, des informations nouvelles sur la période, mais c’est plutôt sa capacité d’analyse et de synthèse qui fait de son ouvrage un document exceptionnel : c’est une période éminemment confuse, où se sont

succédé des mouvements politiques qui en sont arrivés à se chevaucher en multipliant les victimes sans qu’il soit souvent bien aisé de voir dans quel courant se situait la répression.

 

Yang Jisheng est parvenu à reconstituer la trame des événements, mais ce n’est pas une histoire abstraite, c’est l’histoire vécue, décryptée et commentée par l’un de ses témoins, et même un de ses acteurs. Il s’en explique au tout début de son avant-propos :

 

1966年到1967年底,我在清华大学参加文革,此间还到全国十多个城市串连,亲身经历了文革初期的一些事件,感受了文革中的社会气氛。1968年1月,我到新华社任记者。此后几年,采访了一些与文革有关的事情。不过,亲历也好,采访也好,都是“只见树木,不见森林”,对十年文革缺乏全面深入的了解。对文革的深入探究是我多年的愿望。2007年我写完《墓碑》以后,就转向对文革的研究。

« De 1966 à la fin de 1967, j’ai participé à la Révolution culturelle à l’université Qinghua ; pendant toute cette période, je suis allé dans plus de dix villes, dans tout le pays, dans le cadre du mouvement de liaison et d’échange dit chuanlian (串连). J’ai donc une expérience personnelle des événements survenus au début de la Révolution culturelle, j’en ai ressenti l’atmosphère au sein de la société. En janvier 1968, je suis entré à l’agence de presse Chine nouvelle comme journaliste. Pendant les années qui ont suivi, j’ai enquêté sur divers événements en lien avec la Révolution culturelle, mais malgré mes reportages et mon expérience sur le terrain, je ne voyais que « l’arbre et non la forêt », comme on dit : il me manquait une vision d’ensemble, en profondeur. J’ai donc eu pendant des années le désir de mener des recherches approfondies sur la période, mais ce n’est qu’en 2007, quand j’ai eu terminé d’écrire « Stèles », que j’ai enfin pu entreprendre ce travail. »

 

Il s’agit donc d’abord de comprendre, en profondeur, ce qui s’est passé et de le faire comprendre à ceux qui comme lui l’ont vécu, mais partiellement, chacun n’en voyant qu’une mince frange, comme la grenouille regardant le monde du fond de son puits. Au fur et à mesure qu’il avance dans son déroulé des événements et qu’il en cherche les causes, au gré des décisions de Mao, de ses retournements, de ses trahisons, de ses obsessions quasi névrotiques, apparaît un pays voué au chaos par un autocrate à l’autorité sans faille, nourrie de la peur qu’il inspirait autant que du respect pour le mythe qu’il était devenu. Mais la grande force de l’analyse de Yang Jisheng est qu’elle est fondée sur des recherches d’autant plus remarquables qu’elles ont été menées dans des conditions particulièrement difficiles [4] et qu’elle ne laisse pas de place à la déduction improvisée [5].

 

Yang Jisheng n’a pas pour objectif premier d’accuser ou de dénoncer : il cherche à comprendre en décortiquant les faits qu’il tient pour avérés sur la base de ses recherches

et enquêtes ; les conclusions qu’il en tire sont régulièrement synthétisées en des tableaux récapitulatifs qui sont comme des arrêts sur image permettant de faire le point avant de continuer, très souvent sur un retournement soudain de Mao imprimant une nouvelle  orientation, et lançant un nouveau mouvement, une nouvelle campagne, avec de nouveaux acteurs. L’analyse est d’autant plus difficile qu’il n’y a pas de politique définie, juste l’obsession de Mao de sauver et pérenniser à tout prix « sa » Révolution culturelle.

 

·         Des faits à l’analyse : une somme magistrale

 

Les conséquences politiques de la Grande Famine

 

Yang Jisheng reprend où il en était resté : aux lendemains de la Grande Famine. Ce qu’il rappelle d’abord, c’est l’impact qu’a eu sur la suite des événements la mise à l’écart de Mao à partir de 1959 afin de redresser les conséquences désastreuses du Grand Bond en avant. Ceux qui se sont opposés à lui dans ces circonstances seront victimes de sa vindicte par la suite. La conférence du mont Lu (庐山会议), en juillet-août 1959, a montré les conflits internes dans le leadership du Parti. Mao réussit à évincer le maréchal Peng Dehuai (彭德怀), ministre de la défense, qui avait critiqué sa gestion désastreuse, pourtant en termes modérés. Forcé de démissionner de la présidence de la République populaire, Mao se vit remplacé dans cette fonction par Liu Shaoqi (刘少奇) tandis qu’il nommait le maréchal Lin Biao (林彪) pour succéder au maréchal Peng Dehuai.

 

   

Levez haut la bannière rouge de la pensée de Mao Zedong pour mener à bien la Grande Révolution

culturelle prolétarienne. La Révolution n’est pas un crime, se rebeller est justifié.  (coll. Landsberger)

高举毛泽东思想伟大红旗把无产阶级文化大革命进行到底-革命无罪,造反有理

 

Au début des années 1960, pour remettre le pays à flot après la Grande Famine, la majeure partie des politiques économiques ayant mené au désastre furent renversées par les modérés en charge de l’économie : Liu Shaoqi, Deng Xiaoping et Zhou Enlai. C’est ce groupe de modérés caractérisés par leur pragmatisme, à l’opposé des visions utopiques de Mao, que Yang Jisheng nous montre ensuite victimes de la méfiance de Mao, voire de son désir de vengeance, froid et calculé, dans le cas de Liu Shaoqi.

 

La grande peur de Mao était de voir le pays devenir « révisionniste », oublier la lutte des classes et détruire son grand projet utopique de fonder une société parfaite en allant jusqu’à réformer la nature humaine. S’il a lancé la Révolution culturelle, c’est bien pour reprendre le contrôle total du pouvoir, on l’a dit, mais ce que Yang Jisheng ajoute, qui est fondamental, c’est que son idée était de semer le chaos pour détruire la bureaucratie qui était le poids mort s’opposant à son grand projet. Son échec, in fine, se mesure dans le fait que c’est la bureaucratie qui sortira gagnante du chaos et reprendra les rênes du pays comme si rien ne s’était passé.

 

Les deux longs chapitres introductifs (Introduction 导论 et Prélude 第一章.文革前发生的重大事件) montrent que Mao a lancé la Révolution culturelle parce qu’il considérait que les politiques menées pour redresser le pays après le désastre du Grand Bond en avant allaient à l’encontre de ses idéaux, que le Parti était pourri à la base et nécessitait un vaste mouvement politique pour le nettoyer et lui redonner un élan révolutionnaire. Cette idée était claire dans la résolution approuvée lors d’une réunion du 16 mai 1966 qui énonçait sa conviction que la révolution était menacée de l’intérieur. Le document ne fut rendu public qu’un an plus tard, mais ses effets se firent aussitôt sentir. Dans le chaos qui s’ensuivit, tous ceux qui avaient critiqué la position de Mao, ou évité de se prononcer, furent peu à peu éliminés.

 

L’histoire de la Révolution culturelle est d’abord là : dans la manipulation non tant de l’opinion que des proches mêmes de Mao, pour éliminer peu à peu, et au prix de revirements brutaux parfois, tous ceux dont il jugeait qu’ils pouvaient ne pas être en accord avec lui. Il suffisait qu’un proche se soit vu refuser trois fois un entretien avec Mao pour qu’il soit considéré comme condamné, et que son entourage s’éloigne de lui pour ne pas être éliminé avec lui. Le chaos était dans la rue, mais la lutte fondamentale se déroulait au sein du Parti, chacun cherchant d’abord à sauver sa peau.

 

Ce sont ces rouages que Yang Jisheng s’est attaché à mettre à jour, en montrant les effets délétères et à long terme du chaos instauré et soutenu par Mao, massacres compris.

 

Premières éliminations

 

La Révolution culturelle, montre Yang Jisheng, fut une réponse directe de Mao aux critiques qu’il avait subies lors de la « Conférence des Sept Mille » (七千人大会), en janvier 1962, critiques menées par Liu Shaoqi auquel il ne pardonna jamais. C’est Lin Biao qui sauva la mise en l’exonérant de toute responsabilité dans les causes de la famine, les attribuant à des « catastrophes naturelles » [6] - ce qui devint la formule consacrée – et contribuant ainsi à sacraliser son pouvoir. Cela aussi, Mao s’en souviendra.

 

Eté 1966, début du mouvement de chuanlian : un groupe de jeunes avance vers Pékin

en portant le fameux tableau de Lu Chunhua (Le président Mao va à Anyuan 毛主席去安源

comme une icône lors d’une procession religieuse. (affiche de janvier 1971, coll. Landsberger)

Parcourir mille li pour affermir un cœur rouge  千里野营炼红心

 

Il commença par éliminer le maire de Pékin, Peng Zhen (彭真), qui avait été l’un des principaux alliés de Liu Shaoqi à la Conférence des Sept Mille, et ce par le biais d’une attaque contre la pièce « La Destitution de Hai Rui » (《海瑞罢官》) qui avait été écrite par son adjoint à la mairie, Wu Han (吴晗) [7]. Puis ce fut le tour de Luo Ruiqing (罗瑞卿), l’un des « dix grands généraux » de l’Armée de libération, qui avait commis l’erreur de se ranger aux côtés du général He Long (贺龙) car Lin Biao commença à partir de 1962 à souffrir de ses blessures de guerre et à avoir une santé précaire. Luo Ruiqing choisit le mauvais camp… ou ce qui l’était alors. Il tenta de se suicider en sautant d’un immeuble, mais ne réussit qu’à se briser les jambes [8].

 

A bas Peng Dehuai, Luo Ruiqing, Chen Zaidao, Liao Laotan.

打倒彭德怀,罗瑞卿,陈再道,辽老谭!

Affiche de 1967 produite à Wuhan (coll. Landsberger)

 

L’élimination de Luo Ruiqing n’était qu’une étape préalable à celle de Liu Shaoqi, qui ne fut cependant éliminé qu’au 12ème Plénum du 8ème Comité central, en octobre 1968 car il fallait d’abord lui fabriquer tout un dossier de traître et renégat [9]. Pour réussir celle de Luo Ruiqing, Mao avait besoin de l’appui de l’armée, et de soutiens sûrs de ce côté-là. Il joua Lin Biao conte He Long. L’armée jouera un rôle primordial tout au long de la Révolution culturelle : Mao se servira des généraux quand il en aura besoin, mais il se méfiera aussi de l’armée quand elle prendra trop de pouvoir et qu’il craindra l’instauration d’une dictature militaire. C’est un mouvement de balance sur lequel revient constamment Yang Jisheng et qui fait partie de la méthode éprouvée de Mao pour assurer son pouvoir, dès Yan’an : utiliser les dissensions entre clans, jouer des uns contre les autres.

 

Le livre de Yang Jisheng est émaillé des slogans et expressions dont abonde l’histoire de l’époque pour caractériser chaque nouveau mouvement. Pour la purge de mai 1966 (Peng Zhen, Luo Riqing et deux autres), Yang Jisheng cite l’expression utilisée par Zhou Enlai lors de la réunion élargie du Bureau politique de ce mois de mai : la purge de ces quatre éléments était, dit-il, la victoire de la politique consistant à « nettoyer les pousses de bambou » ( bōsǔn zhèngcè 剥笋政策), expliquée comme suit :

“不断地清除修正主义,剥筍’,不断出现,不断清除,出是肯定的,出来后可采取剥筍的政策。

Purger sans cesse le révisionnisme, c’est comme « nettoyer les pousses de bambou », il en repousse constamment, et il faut constamment les éliminer ; leur repousse est inévitable, il faut donc adopter la politique de « nettoyage des pousses ».

Lin Biao ajouta :

不是他们剥掉我们,就是我们剥掉他们,这是你死我活的斗争

         Si ce n’est pas nous qui les nettoyons, ce sont elles qui le feront. C’est une lutte à mort…

 

On a là une belle image de la politique de Mao, et de l’atmosphère qui régnait autour de lui. Qui plus est, Mao craignait pour sa sécurité, il vivait dans la phobie d’un coup d’Etat ourdi par l’Union soviétique et fit renforcer la sécurité de la capitale. La réunion élargie du Bureau politique de mai 1966, ou « Conférence de mai » (五月会议), qui dura 23 jours, fut aussi celle où fut adoptée la circulaire du 16 mai (·一六通知》) qui lançait la Révolution culturelle ; le 28 mai fut mis sur pied un « Groupe central de la Révolution culturelle » (中央文革小组) se substituant au Secrétariat du Comité central, groupe qui allait devenir un acteur majeur des premières années de la Révolution culturelle en regroupant les plus radicaux des supporters de Mao, dont Jiang Qing et ceux qui allaient devenir la « Bande des Quatre ».

 

La voie du 7 mai

 

À partir de là, la situation dégénéra vite, avec des massacres dans toute la Chine, culminant dans les tueries perpétrées en août à Pékin par les Gardes rouges encouragés par Mao au cours de ce qu’on appelle l’ « Août rouge » (红八月). Mao et le ministre de la Sécurité publique Xie Fuzhi (谢富治) interdirent d’arrêter ou même de freiner les étudiants. Le chiffre des morts, des maisons mises à sac et des familles forcées de quitter la capitale est effrayant.

 

En même temps, Mao définissait son entreprise utopique par le biais de deux documents datés du 7 mai, sur la base de son principe « on ne peut rien créer sans détruire » (有破有立). Le premier est une lettre adressée à Lin Biao dont Yang Jisheng donne une copie intégrale, et qui est restée dans les annales comme « la directive du 7 mai » (《五.七指示》) : Mao y donne des instructions pour façonner l’homme communiste de demain, qui passe par une révolution des études, en fait leur quasi-suppression. Et, de l’autre côté, que voulait-il construire, demande Yang Jisheng ? Mao l’explique dans un document complémentaire : un système politique fondé sur les principes de la Commune de Paris ! Système qu’il définit comme un gouvernement de la classe ouvrière permettant de réaliser l’émancipation économique du travail et de mettre en œuvre le mot d’ordre des révolutions bourgeoises : un gouvernement économe ayant supprimé les deux grands postes de dépenses que sont l’armée et les fonctionnaires.

 

Cette « voie du 7 mai » (五七道路) s’est traduite dans la réalité par les écoles de cadres du 7 mai. Quant à la Commune, elle fut expérimentée à Shanghai, et ce fut un échec. En fait, tout cela était complètement utopique et le constat de Yang Jisheng dès ces quatre premiers chapitres est atterrant :

 

毛泽东的这一套设想反映了他理论上的系统错误。毛泽东给中国人带来那么多灾难,都是源于他一套理论上的系统错误,都是源于用强大的政权力量实践他这一套错误的理论。我不怀疑他的真诚。但是,他越真诚,越执着,对中国人危害越大。

毛泽东发动文化大革命,号召群众砸烂旧世界,建立新世界。他的“新世界”是不可能实现的乌托邦,为乌托邦而奋斗的文化大革命,也注定不可能成功。

Ces conceptions de Mao Zedong reflètent ses erreurs globales sur le plan théorique. Les nombreuses catastrophes qu’il a causées en découlent ; elles trouvent leur source dans la force du pouvoir politique dont il a usé pour mettre en œuvre ces théories erronées. Je n’ai aucun doute quant à sa sincérité.

 Mais plus il était sincère, plus il était inflexible, et plus les conséquences étaient catastrophiques pour le peuple chinois.

Mao Zedong a lancé la Révolution culturelle en appelant les masses à « détruire l’ancien monde pourri » et à en construire un nouveau. Mais son « nouveau monde » était une utopie irréalisable ; la Révolution culturelle qui devait lutter pour le concrétiser était donc vouée à l’échec.

 

Pendant que Mao se berçait de ses rêves d’harmonie et de société idéale, les Gardes rouges tuaient à qui mieux mieux et il était interdit de les arrêter car ils étaient justement en train de « détruire le monde ancien ».

 

Le chaos généralisé et l’intervention de l’armée

 

Du chapitre 5 au chapitre 14 [10], Yang Jisheng passe en revue les divers mouvements qui se sont succédé à partir la fin mai 1966, avec apparition de scissions et de luttes intestines entre factions jusqu’à l’établissement d’un « nouveau régime rouge » instauré par les militaires pour tenter de rétablir un semblant d’ordre, en 1968, au bout de trois ans de chaos total (天下大乱). Yang Jisheng décortique dans le détail les différents mouvements de rebelles et d’anti-rebelles, et les dégâts qu’ils ont causés, en termes humains et matériels.

 

Il fait un parcours détaillé des différents mouvements et « incidents » en province, avec des exemples des pires cas d’atrocités commises ici et là. Au milieu de ce chaos, il parvient cependant à distinguer des lignes de force, une tentative de répression des bureaucrates étant vite contrée par Mao, jusqu’à ce qu’il lâche les rebelles. Il n’avait pas prévu qu’il perdrait totalement le contrôle de la situation. Voyant que sa Révolution tournait à la guerre civile, il fit intervenir l’armée. C’est « le camarade Lin Biao » qui en fut chargé :

林彪同志:人民解放军应该支持左派广大群众。

Camarade Lin Biao, l’Armée populaire de Libération doit soutenir les masses révolutionnaires de gauche.

 

Ces instructions étaient couchées en termes parfaitement ambigus, dans un pays où tout le monde se réclamait de la gauche révolutionnaire prolétarienne. Cela donnait toute latitude à l’armée de réprimer les « éléments contre-révolutionnaires ». Suivant une autre instruction de Mao, la Commission des affaires militaires publia le 19 mars une « Décision » précisant l’application de la mission de « soutien à la gauche » dévolue à l’armée, décision qui définissait cette mission en termes de « trois soutiens et deux fonctions » [11] (三支两军) typiques de la langue de bois institutionnelle.

 

La réalité, sur le terrain, fut une sanglante répression contre les rebelles, que détestaient les généraux, sous couvert de « préserver la stabilité sociale ». La quasi-totalité du pays fut placé sous contrôle de l’armée, avec déploiement de près de trois millions de soldats de février 1967 à la fin de 1969.

 

Pendant cette période, d’autres campagne encore vinrent rajouter leur lot de victimes, Mao n’en finissait pas de faire le ménage. La pire des campagnes fut sans doute celle de la « purge des rangs de classe » (清理阶级队伍) [12], de la fin de 1967 jusqu’en 1970, suivie de la campagne « Une attaque, trois anti » (一打三反), contre le sabotage économique, dont la plupart des victimes furent encore des intellectuels, « victimes de l’absurdité ». La directive initiale incitait carrément au meurtre. Les autorités locales profitèrent de toutes ces campagnes pour se débarrasser de leurs ennemis en se livrant, dans certains endroits, à de véritables massacres [13].

 

Yang Jisheng va à l’encontre de l’opinion générale qui a imputé le pire de la Révolution culturelle aux « rebelles » (造反派). En fait, dit-il, une majeure partie des victimes est morte lors de la répression menée par la bureaucratie civile et par l’armée pour rétablir un semblant d’ordre. Il parle cependant pour l’ensemble des dix ans de troubles, pas seulement pour les deux premières années pendant lesquelles, effectivement, reconnaît-il, les rebelles se sont comportés comme des sauvages. Cependant, nuance-t-il, ils ont été utilisés par Mao, puis abandonnés : après les deux années où ils ont fait la loi, une terreur en remplaçant une autre, ils ont subi huit ans de répression, sans compter ce qu’ils ont subi encore après :

 

         造反派是文革最大的受害群体,他们是文革的牺牲品。

Les « rebelles » sont les groupes qui ont le plus souffert de la Révolution culturelle ; ils ont été sacrifiés pour elle.

 

Ce n’est qu’en août 1972 qu’une circulaire du Comité central a mis fin formellement à l’application des « trois soutiens et deux fonctions ». Mais l’armée a joué un rôle essentiel même après cette date, car le soutien des généraux était indispensable à Mao qui redoutait un coup d’Etat ; l’affaire Lin Biao ne fit que renforcer ses craintes, le forçant à louvoyer jusqu’à sa mort entre soutien aux rebelles et soutien à l’armée pour tenter de sauver « sa » révolution.

 

La fuite de Lin Biao, tournant de la Révolution culturelle

 

Selon Yang Jinsheng, Mao se méfiait de Lin Biao car il le soupçonnait de collusion avec d’autres généraux et cette méfiance ne fit que croître après le 9ème Congrès du Parti, tenu à Pékin du 1et au 24 avril 1969, où était programmée la révision des statuts du Parti. Un vif débat a ouvert une brèche dans l’unité des rangs du Parti, non tant pour l’adoption de la théorie de la révolution permanente sous la dictature du prolétariat, qui fut inscrite dans les statuts, mais pour la désignation du successeur de Mao. Lin Biao fut finalement désigné comme « intime compagnon d’armes et successeur du camarade Mao Zedong », mais Chen Boda et lui étaient opposés à la révolution permanente pour donner la priorité au redressement de l’économie ; ils furent désavoués.

 

Slogan de 1970 : Mao était persuadé de la menace d’une invasion par l’Union soviétique

Préparez-vous au combat, préparez-vous à la famine, pour le peuple (coll. Landsberger)

备战、 备荒、 为人民

 

Chen Boda sera éliminé le premier. Le désaccord entre Mao et Lin Biao éclata lors du 2ème Plénum du 9ème Comité central en août-septembre 1970, autour d’un débat autour de la présidence de la République dont Yang Jisheng montre tous les subtils sous-entendus. Finalement, Mao suggéra de supprimer carrément la présidence, ce qui évitait qu’elle aille à Lin Biao comme il aurait été normal. Mais du coup, Lin Biao était rayé de la succession. De la même manière, c’est par une habile manipulation de la vice-présidence de l’ALP que Lin Biao cessa d’être seul commandant des forces armées.

 

Yang Jisheng renouvelle sa brillante analyse des forces en présence pour le 2ème Plénum du 9ème Comité central où la situation fut explosive. Mais le Plénum se termina sur l’adoption de la suppression de la présidence et Mao mit l’accent sur l’unité. Il attendit désormais l’occasion d’éliminer Lin Biao qui s’enferma dans le mutisme au lieu de faire l’autocritique qu’on lui demandait. C’est finalement son fils qui le perdra en tentant stupidement de manigancer un coup d’Etat qu’il n’était pas capable de mener à bien. On ne sait même pas si Lin Biao était au courant.

 

Yang Jisheng conclut qu’on ne saura sans doute jamais ce qui s’est passé et si Lin Biao tentait vraiment de gagner l’Union soviétique quand, le 13 septembre 1971, son avion s’est écrasé en Mongolie. L’avion n’avait pas de boîte noire. Ce qui est sûr, c’est que l’annonce de sa mort fut un choc pour tout le pays aussi bien qu’à l’étranger ; beaucoup de Chinois perdirent alors ce qu’il leur restait de foi en Mao.

这给中国人以强烈的震动。这一震动粉碎了文革以来官方制造的一切谎言。

Ce fut pour les Chinois un choc violent qui fit voler en éclats tous les mensonges officiels fabriqués depuis le début de la Révolution culturelle.

 

Yang Jisheng ajoute pour conclure :

这样的惊天丑闻,在民主制度下是不会发生的,它是极权制度阴谋政治的产物。正是极权制度阴谋政治,这个事件给人们留下的种种疑问,恐怕永远也不会有答案。

… un scandale aussi retentissant ne pourrait se produire dans un système démocratique ; il est le produit de la politique de complots typique d’un régime totalitaire. C’est pourquoi, j’en ai peur, les multiples questions qu’il nous laisse n’auront jamais de réponse.

 

Chronique d’une fin annoncée

 

La disparition de Lin Biao entraîna une nouvelle campagne de critiques, la fameuse campagne « Critiquer Lin Biao, critiquer Confucius » (批林批孔运动). Zhou Enlai lui aussi fut l’objet de critiques, tout simplement parce qu’il faisait de l’ombre à Mao.  Ce qui était pratique, dit ironiquement Yang Jisheng, c’est qu’on pouvait réutiliser des slogans qui avaient été utilisés pour les prédécesseurs. Mais Zhou Enlai était indispensable.

 

1974 : campagne Pi Lin Pi Kong

Critiquer Lin, critiquer Kong. Se fixer à la campagne et y faire la révolution

批林批孔, 扎根农村,干革命

 

Cependant, Mao ne lui faisait pas confiance. Finalement, il fit revenir Deng Xiaoping qui fut réintégré dans ses fonctions de vice-Premier ministre par une Décision du Comité central diffusée le 10 mars 1973. Il s’attacha dès lors à relancer l’économie qui était dans une situation catastrophique, ce qui eut pour effet de susciter un nouveau virage à gauche de Mao. En ces dernières années de sa vie, alors que sa santé déclinait, Yang Jisheng le montre préoccupé de l’avenir de « sa » révolution, bien plus que du sort du pays. Alors qu’il lui restait à régler sa succession, il caressa longtemps le désir de choisir Zhang Chunqiao (张春桥), du Groupe central de la Révolution culturelle et membre de la Bande des Quatre [14].

 

Juillet 1973 : en famille 家庭 (coll. Landberger)

Le peuple est fatigué du chaos, l’affiche cherche à donner une impression de paix, de

sérénité et d’intimité familiale : à la même table, dans un décor sobre, mais qui n’a rien

de pauvre,  l’homme lit le journal, la femme coud, les enfants lisent et dessinent.

 

Les dernières années sont donc le reflet de la lutte interne de Mao, partagé entre un désir d’unité et un certain pragmatisme et celui d’éviter que sa révolution ne sombre après lui. La mort de Zhou Enlai, en avril 1976, suscitant un déluge de ferveur populaire fermement réprimée, révéla à quel point la population était fatiguée d’un aussi long chaos et n’aspirait qu’à pouvoir reprendre une vie normale. La mort de Mao, cinq mois plus tard, fit couler des larmes, mais c’était, pour beaucoup, autant de soulagement que de tristesse.

 

Mai 1977 : affiche montrant Mao Zedong aux côtés de Zhou Enlai place Tian’anmen en

discussion avec de jeunes Gardes rouges. Un an plus tôt, la mort de Zhou Enlai avait causé un

vaste mouvement de ferveur populaire, étouffé par les autorités. (coll. Landsberger)

Le président Mao et le premier ministre Zhou sont avec nous

毛主席周总理和我们在一起

 

Il restait à éviter que Jiang Qing et la Bande des Quatre ne prennent le pouvoir. L’affaire de leur arrestation a été rondement menée. La passation de pouvoir se passa même en douceur, sans hiatus, avec d’abord Hua Guofeng (华国锋), dernier successeur désigné par Mao, comme Secrétaire général du Comité central. En fait, c’est justement cette transition en douceur, sans remise en cause du système dans ses grandes lignes, sauf pour ce qui concerne l’économie, qui sera le plus lourd de l’héritage de Mao.

 

C’est ce qu’analyse rapidement Yang Jisheng dans son chapitre conclusif, montrant que personne n’a osé remettre en cause les fondements du régime : le rôle dirigeant du Parti et la pensée de Mao. Il s’est perpétué, chacun brodant sur la trame de base ; les problèmes sont entiers :

 

面对数量增多、规模扩大的群体事件,从中央政府到地方政府都把维持社会稳定作为第一任务。 “维稳”,不是从根本上解决社会矛盾,而主要是对维权者实行权力强制和暴力镇压。政府“维稳”的支出越来越大,在国家财政支出中,“维稳”费用已经超过了军费。老百姓的维权和政府的维稳,成了一对尖锐的矛盾。…

Face à l’augmentation [des incidents dus à l’injustice sociale et à l’absence de mobilité vers le haut], le première tâche que se fixent les autorités, tant centrales que locales, c’est le maintien de la stabilité sociale. Cependant, cela ne signifie pas la résolution de fond des contradictions sociales, mais l’utilisation violente de moyens coercitifs pour réprimer par la force ceux qui défendent leurs droits. Les dépenses de « maintien de la stabilité » dans le budget de l’Etat sont en constant accroissement, et ont même déjà dépassé les dépenses militaires. La défense de ses droits par le peuple et la préservation de la stabilité sociale par le gouvernement sont aujourd’hui entrées dans une phase de contradiction aiguë…

 

Yang Jisheng en conclut que, la répression ne pouvant étouffer le besoin de justice, le risque d’explosion sociale est plus fort que jamais.    

 

·         Réflexions sur le livre et la traduction

 

Un livre fondamental, écrit d’abord pour les Chinois

 

Ecrire un tel ouvrage relève d’un engagement moral et d’un courage qui suscitent un profond respect. Comme l’a souligné l’auteur, il est écrit d’abord pour les Chinois, à la mémoire de toutes les victimes de cette catastrophe humaine, venant après tant d’autres, mais aussi pour l’édification des jeunes générations qui sont élevées dans l’ignorance de leur histoire et ne sont donc pas à même de résister avec discernement au lavage de cerveau dont ils sont quotidiennement l’objet. Cependant, Chinois ou pas, nous sommes tous concernés ; la lecture du livre sème l’effroi et suscite la réflexion, et d’autant plus dans les circonstances actuelles.

 

2016, année de la publication du livre, était le 50ème anniversaire de la Révolution culturelle : elle s’est passée dans un silence médiatique total, à deux exceptions près, mais significatives :  un éditorial du Quotidien du peuple qui, citant la résolution de 1981 condamnant la Révolution culturelle comme une erreur (错误) [15], demandait au peuple chinois de s’unir derrière le président Xi Jinping et sa ligne politique, en assurant qu’on ne recommencerait pas « l’erreur » de la Révolution culturelle ; l’autre exception fut un commentaire du Global Times (环球时报) [16] écartant d’un revers de plume la possibilité d’un retour à la Révolution culturelle et incitant le peuple chinois à se concentrer plutôt sur les réalisations du Parti [17], c’est-à-dire en gros les réalisations économiques, l’élévation du niveau de vie général et, en conséquence, la reconquête par la Chine d’une place de premier plan sur l’échiquier mondial.

 

Mais le manque de transparence du pouvoir, l’absence de contre-pouvoirs, de système judiciaire indépendant et de liberté d’expression contribuent à perpétuer les caractéristiques même du régime chinois qui ont mené aux errances répétées que le pays a connues depuis un demi-siècle, sous une forme ou une autre. L’histoire ne se répète jamais à l’identique, mais elle se répète.

 

Le culte du pouvoir personnel dans un contexte opaque, lié à l’élimination des rivaux, réels ou potentiels, et à un contrôle accru de la population rendu possible par les technologies modernes, semble aussi inquiétant aujourd’hui qu’hier, surtout quand le régime se pose en modèle planétaire et cherche à étendre son influence, y compris par une présence militaire renforcée. Il est bien de rappeler les tragédies du passé, afin d’en tirer des leçons et d’éviter qu’elles se répètent, et pas forcément de la même manière.

 

C’est là que le livre de Yang Jisheng est remarquable. Ce n’est pas une simple histoire factuelle. Il ne suit même pas un ordre chronologique [18] ; il s’attache plutôt à suivre chaque campagne, chaque épisode de cette tragique période, en en recherchant les causes, en en décrivant l’engrenage et le déroulement et en en détaillant les conséquences avant d’en tirer des conclusions. C’est cette analyse poussée qui est intéressante pour comprendre les rouages internes de l’histoire, rouages humains qu’il montre soumis à la pensée malade d’un démiurge vieillissant, hanté par une utopie et dépassé par les événements qu’il a lui-même déclenchés.

 

C’est bien là le plus effrayant, car cette pensée est toujours le fondement du régime, et les luttes entre factions restent son mode de fonctionnement interne. La Chine est toujours conditionnée par les compromis politiques effectués au lendemain de la Révolution culturelle, par peur de rompre avec l’héritage maoïste, aussi lourd soit-il. L’une de ces conséquences est que la légitimité du Parti est fondée sur la seule croissance économique, toute réforme politique restant bloquée.

 

Yang Jisheng se montre inquiet du contrôle répressif accru que nécessite le maintien de la stabilité sociale dans ces conditions. Mais aujourd’hui, cinq ans plus tard, le régime a tendu une autre corde à son arc : l’incitation à un nationalisme exacerbé, qui tente d’orienter vers l’extérieur les mécontentements et frustrations de la population. Ce nouvel esprit belliqueux, lié à un total mépris des règlements internationaux, est bien plus dangereux que celui des Gardes rouges de la fin des années 1960 car il menace le monde entier.

 

Une traduction remarquablement claire

 

Faisant suite à « Stèles » et traduit en français par le même traducteur, « Renverser terre et ciel » nous arrive en français dans une version un tantinet allégée, révisée par l’auteur lui-même à l’intention des lecteurs occidentaux. Il a supprimé certaines redites, et des détails redondants pour des lecteurs qui ont déjà du mal à comprendre une histoire aussi complexe. C’est cette même version qui est celle traduite en anglais, à paraître en janvier 2021.

 

Avec son accord, l’éditeur français a également préféré que soient supprimés trois chapitres concernant l’économie, afin de resserrer l’analyse autour des questions politiques. On a donc 29 chapitres sur les 32 originaux [19], mais on aurait aussi bien pu supprimer celui sur les relations internationales, car l’essentiel du sujet de Yang Jisheng concerne la politique interne, les quelques développements sur les relations avec l’Union soviétique et les Etats-Unis n’intervenant que pour expliquer les relations de pouvoir entre Mao et ses ministres ; le livre est en ce sens remarquablement homogène.

 

Renverser ciel et terre,

traduction française

  

Il faut louer le traducteur de s’être attelé à une traduction malgré tout assez ingrate car il ne s’agit pas de rendre un beau texte dans une belle langue, mais de traduire exactement les infinies variations des slogans sur des formats semblables (un ceci, trois cela -  etc…), autant de formules mnémotechniques qui tiennent de l’expression concise de la poésie, mais dans un format standardisé et banalisé voué à être imprimé en gros caractères sur des affiches et des bannières, et scandé en chœur par la foule. Les formules en quatre caractères sont parfois aussi difficiles à traduire qu’un vers de poésie classique, mais sans avoir la beauté du poème.

 

Difficile aussi, la traduction des multiples factions, toutes rouges et révolutionnaires, toutes inspirées par la pensée de Mao, mais se distinguant par un anti, un contre, la mention d’un lieu d’appartenance… Il faut également comprendre la réalité des luttes de faction pour arriver à traduire sans se tromper. On a parfois du mal à suivre la logique des événements, surtout quand ils n’en ont pas, la plupart du temps.

 

On aurait rêvé d’un glossaire complet en annexe, car les slogans et mots d’ordre sont souvent inspirés de citations classiques, ou marxistes, parfois prises à contre-sens. Yang Jisheng redresse aussi quelques idées fausses, et citations erronées : par exemple la fameuse phrase de Deng Xiaoping sur le chat comme symbole de pragmatisme [20] – à l’origine, nous apprend Yang Jisheng, le chat selon Deng était noir ou jaune, c’est Mao qui a changé le jaune en blanc, pour que ce soit plus frappant [21]. Mais il est vrai qu’un tel glossaire aurait pu nourrir un tome entier.

 

Telle qu’elle est, la traduction de ce livre est à ranger aux côtés de celle de « Stèles » comme ouvrage de référence sur un pan occulté de l’histoire de la période maoïste [22]. Il en reste d’autres…

 

 

Renverser ciel et terre, la tragédie de la Révolution culturelle,

trad. Louis Vincenolles, éditions du Seuil, 2020, 912 p.

 


 

À lire en complément

 

L’analyse critique de Séverine Bardon (7 avril 2021)

https://www.en-attendant-nadeau.fr/2021/04/07/revolution-culturelle-yang-jisheng/

        

 

 

 


[1] Voir le texte original chinois (à télécharger) :

http://minzhuzhongguo.org/MainArtShow.aspx?AID=83113

[2] Le New York Times, par exemple, n’a pu avoir qu’une brève conversation téléphonique avec lui après la sortie du livre à Hong Kong. Voir l’article du 21 janvier 2017 :

https://www.nytimes.com/2017/01/21/world/asia/china-historian-yang-jisheng-book-mao.html

[3] Renverser ciel et terre, la tragédie de la Révolution culturelle, trad. Louis Vincenolles, éditions du Seuil, 2020, 912 p.

[4] Yang Jisheng a été attaqué dès 2008, après la publication de l’édition originale de « Stèles » à Hong Kong. En juillet 2016, il a été poussé à démissionner de son poste de rédacteur en chef de Yanhuang Chunqiu (《炎黄春秋》), un mensuel d’orientation libérale sur l’histoire chinoise.

[5] Ce sérieux et cette profondeur dans la recherche et l’analyse sont le point fondamental qui distingue l’ouvrage de Yang Jisheng d’autres livres parus ces dernières années sur la Révolution culturelle, dont les auteurs n’ont pu avoir accès aux documents et témoignages qu’il a réunis ou qui relèvent de la volonté subjective de prouver une thèse ou une autre.

[6] Alors que le rapport de Liu Shaoqi adopté le 25 avait conclu que la catastrophe était à 70 % due à des erreurs humaines (三份天灾,七分人祸”), Lin Biao martela que les causes en étaient « une catastrophe naturelle d’ampleur inédite, des catastrophes naturelles en chaîne qui ont dévasté certaines régions » (特大的自然灾害、连续的自然灾害,有些地方受到毁灭性的自然灾害).

[7] Peng Zhen survécut et fut réhabilité par Deng Xiaoping en 1979, Wu Han mourut en prison en 1969.

[8] Placé en résidence surveillée, il fut soumis à un traitement inhumain : privé d’eau, de chauffage et de médicaments pour son diabète ; il mourut en 1969 après avoir été hospitalisé, des injections de glucose ayant aggravé son diabète. C’est ainsi que furent traités nombre d’opposants à Mao victimes de purges, et en particulier Liu Shaoqi, emprisonné dans des conditions atroces, attaché sur son lit pour éviter qu’il se suicide et mort privé de soins, de diabète doublé d’une pneumonie, en novembre 1969.

[9] Voir le chapitre 20 (19 de la traduction) : Le 12ème Plénum du 8ème Comité central et l’élimination de Liu Shaoqi 八届十二中全会:彻底清除刘少奇.

[10] Chapitre 13 dans la traduction car le chapitre 12 a été sauté.

[11] Traduction reprise au traducteur du Seuil : soutien aux forces de gauche et aux paysans -ouvriers, fonctions de contrôle et formation militaire.

[12] Chapitre 17 (16 de la traduction). Yang Jisheng donne en particulier les noms des grands intellectuels qui ont été victimes de cette purge (paragraphe 4 : les groupes sociaux les plus divers étaient ciblés 不同社会群体的人都受到打击), ainsi que les cas les plus graves de fausses accusations.

[13] Chapitre 19 (18 de la traduction) : Les massacres perpétrés par les autorités 掌权者施行的集体屠杀.

[14] En fait, comme l’explique Yang Jisheng, le terme a été inventé par Mao lui-même : il mit un jour Jiang Qing en garde, en l’engageant à ne pas constituer une « bande de quatre » au Comité central.

[15] C’est-à-dire : 中共中央1981年《关于建国以来党的若干历史问题的决议》 « Résolution sur certains problèmes historiques du Parti depuis la fondation de la République populaire » votée à l’unanimité à l’issue de la 6ème réunion plénière du 11ème Comité central, le 27 juin 1981, résumée en 《决议》« La résolution ».  Elle a dit une fois pour toute et de manière irréfutable que Mao Zedong a commis « de graves erreurs », à la fin de sa vie ((晚年犯了严重错误)), mais qu’elles sont secondaires : ce qui est fondamental, ce sont ses contributions (功绩是第一位的,错误是第二位的), non seulement à la Chine, mais au monde entier.

Texte : http://www.gov.cn/test/2009-10/14/content_1438653.htm

[16] Quotidien nationaliste, dépendant de l’agence Chine nouvelle et spécialisé plutôt dans l’actualité internationale, dont le rédacteur en chef est Hu Xijin (胡锡进), ancien manifestant de la place Tian’anmen devenu un fidèle de Xi Jinping. Il a pourtant lui aussi des souvenirs douloureux de la Révolution culturelle : pour le 50ème anniversaire, justement, il en a posté quelques-uns sur weibo, disant que la maison de ses grands-parents à Pékin avait été mise à sac parce qu’ils étaient classés « propriétaires fonciers » ; sa grand-mère avait été renversée et frappée – il avait six ans et était terrorisé. Il a été conspué sur internet et traité d’hypocrite.

 Une version anglaise du Global Times a été lancée en avril 2009, légèrement moins offensive que la version chinoise.

[17] “文革已被彻底否定 : « la Révolution culturelle a été totalement reniée », titre l’article, signé Dan Renping (单仁平), l’un des pseudonymes de Hu Xijin, renvoyant lui aussi à « la résolution ».

[18] Son histoire n’est pas exhaustive. Par exemple, il passe quasiment sous silence l’envoi des jeunes à la campagne, il en fait juste brièvement mention vers la fin.

[19] Manquent :
-
Chapitre 11. La tragédie des défenseurs des droits économiques 经济维权者的悲剧

                        (droits des travailleurs et autres)

- Chapitre 29. Le grand nettoyage après la Révolution Culturelle 文革后的大清查

(avec la campagne de purge des « trois sortes de personnes » (清理“三种人”) lancée en mai 1981 qui ciblait les anciens rebelles et mafieux de toutes sortes qui auraient pu freiner la politique de Réforme et ouverture – c’est la perpétuation des méthodes arbitraires de la Révolution culturelle)

- Chapitre 30. L’économie nationale pendant la Révolution Culturelle 文革期间的国民经济

(chapitre fondamental sur un sujet rarement traité : la crise économique générée par les destructions et le chaos générés par la Révolution culturelle, avec le constat de pauvreté générale (Les familles ouvrières et paysannes n’ont que leurs quatre murs 农民家徒四壁) expliquant en partie le mécontentement latent de la population)

[20] Peu importe qu’un chat soit noir ou blanc, s’il attrape les souris, c’est un bon chat (“不管黑猫白猫,能捉到老鼠就是好猫). La phrase date de 1962, au moment où, avec Liu Shaoqi, Deng Xiaoping cherchait à relancer l’économie pour redresser les effets de la Grande Famine.

[21] Dernières lignes du chapitre 26 (25 de la traduction).

[22] Il est dommage que l’éditeur ait choisi un sous-titre - La tragédie de la Révolution culturelle- qui dramatise le propos en le banalisant, au risque de l’affaiblir. Fort heureusement ce n’est que le sous-titre.

 

 

     

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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