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« Les enfants du docteur Béthune » : un roman de Xue Yiwei entre les spectres du passé

par Brigitte Duzan, 17 octobre 2018

 

« Les enfants du docteur Béthune » (《白求恩的孩子们》) est l’un des romans les plus célèbres et les plus intéressants de Xue Yiwei (薛忔沩), tant du point de vue du fond que de la forme. C’est aussi, parmi ses écrits, l’un de ceux qui lui sont le plus cher.

 

Genèse : pourquoi le docteur Béthune ?

 

Un précurseur de la médecine humanitaire

 

Le docteur Norman Bethune est un médecin canadien né en 1890 qui s’est illustré par ses innovations dans le domaine chirurgical, mais aussi pour avoir été un précurseur de la médecine sociale au Canada. S’il est resté mondialement célèbre, cependant, c’est pour son action humanitaire, et d’abord chez lui, à Montréal. Idéaliste choqué par l’injustice sociale et la pauvreté d’une partie de la population de la ville,

 

Les enfants du Dr Béthune, édition chinoise

il donne des soins médicaux gratuits et se rapproche du Parti communiste du Canada. Il est médecin militaire dans l’armée britannique puis en France pendant la Première Guerre mondiale, puis s’engage aux côtés des Républicains en Espagne pendant la guerre civile espagnole.  

 

Norman Bethune en Chine en 1938 avec le général

Nie Rongzhen (au centre) et un interprète

 

Devenu persona non grata en Espagne, il part en Chine en mai 1937, avec une cargaison de matériel médical, rejoint la Huitième armée de route à Yan’an, pendant l’été 1939 est nommé conseiller médical auprès du général Nie Rongzhen (聂荣臻), organise des antennes mobiles médicales en suivant la guérilla avec du matériel transporté à dos de mulet. Il forme aussi aux soins d’urgence des infirmiers et des médecins, précurseurs des médecins aux pieds nus.

 

En 1939, alors qu’il opère sans gants chirurgicaux un soldat blessé, il se coupe la main ; la blessure s’infecte et, faute de pénicilline, entraîne une septicémie. Il meurt le 12 novembre 1939.

 

Immortalisé par Mao

 

Apprenant sa mort, Mao rédige aussitôt un hommage qu’il prononce le 21 décembre 1939 : « A la mémoire de Norman Bethune » (《纪念白求恩》). Le texte figure dans ses œuvres complètes ; avec les deux grands discours « Servir le peuple » (《为人民服务》) et « Comment Yugong déplaça les montagnes » (《愚公移山》), prononcés respectivement les 8 septembre 1944 et 11 juin 1945, c’est l’un des « trois textes vénérables » (老三篇), que tous les écoliers chinois ont eu à apprendre par cœur dans leur enfance.

 

Lien entre deux mémoires

 

Xue Yiwei l’a appris lui aussi et en a gardé une vénération pour le personnage, dont il a retrouvé les traces à Montréal quand il est arrivé là. Il a donc cherché à établir les liens existants entre la mémoire du Dr Béthune en Chine et celle préservée au Canada, et dès le départ en écrivant une fiction, non une biographie.

 

Une inspiration soudaine lui est venue un jour de novembre 2007, alors qu’il passait place du 6-décembre-1989, appelée ainsi en mémoire de la « tuerie » qui a eu lieu ce jour-là à l’Ecole polytechnique de Montréal : un homme a ouvert

 

Statue de Norman Bethune à Pékin

le feu sur un groupe de jeunes, tuant quatorze étudiantes et blessant quatorze autres personnes avant de se suicider. Acte à caractère misogyne, sans grand rapport avec les événements tragiques de Tian’anmen, il a cependant créé en Xue Yiwei un déclic du même ordre que la pomme de Newton. 1989 est devenue la date pivot autour de laquelle s’est organisée sa réflexion, et son roman. 

 

Il a commencé à écrire son roman en novembre 2007 comme travail final de sa classe d’écriture créative à l’université de Montréal : il a rédigé dans ce cadre les sept premières histoires, plus la préface et l’épilogue. Il a ensuite peu à peu ajouté les autres chapitres au cours des années suivantes.

 

Une forme originale

 

Forme épistolaire

                                               

Le livre est écrit, par un narrateur double de l’auteur, sous la forme d’une longue lettre fictive au docteur Béthune, qui reste pour eux une formidable icone de tout l’idéalisme d’une époque. Eclatée en 32 épisodes, la lettre évoque des épisodes marquants de la vie du narrateur ainsi que les événements mondiaux qui forment la toile de fond du récit.

 

Statue de Norman Bethune à Montréal (place Norman Bethune)

  

L’un des épisodes personnels importants, dans l’histoire, pour le narrateur, est le suicide de son camarade de classe de treize ans, Yangyang, un an avant la mort de Mao. Yangyang avait deux raisons de se suicider : d’une part il était désespéré de ne trouver personne autour de lui qui soit aussi vertueux, aussi dévoué à la cause du peuple que le Dr. Béthune ; et d’autre part, il était un vrai disciple, habité par une foi aveugle, et n’avait qu’un désir : se retrouver avec son héros dans l’autre monde.

 

Yangyang est l’une des deux personnes à qui le livre est dédié, l’autre étant Yinyin, qui a été sauvée par l’Armée rouge du tremblement de terre (celui de Tangshan, juste avant la mort de Mao), mais a été tuée par un soldat des années plus tard. Cependant, ces deux personnages sont fictifs. De la même manière que Xue Yiwei a bien souligné que le narrateur n’est pas lui – il serait plutôt Yangyang, dit-il, car comme lui le jeune garçon a perdu ses illusions et son idéalisme à peu près au moment de la mort de Mao.

 

Jeux de miroirs

 

Cependant, si Xue Yiwei n’est pas le narrateur, celui-ci a beaucoup de points communs avec lui. Il y a donc un effet de miroir qui donne toute sa profondeur à ce qui est un roman très original, divisé en 32 brefs chapitres comme autant de bribes de souvenirs, comme il l’annonce dans le premier chapitre : il ne peut pas reconstituer une biographie complète et chronologique du Dr. Béthune, il ne peut qu’en donner des souvenirs épars, comme des morceaux d’un puzzle à reconstituer.

 

Chacun des chapitres a un titre très court qui commence par l’article indéfini un [1]. Mais ce un se dédouble comme l’auteur forme un double avec le narrateur, et comme chacun forme un double avec le Dr. Béthune, comme si la réalité n’était pas une, mais diffractée telle la lumière dans un prisme. Le roman est bâti sur les dualités, les coïncidences et les contrastes, entre le visible et l’invisible [2].

 

Il l’est aussi sur les liens, les connexions que l’on peut établir, et qui rejoignent parfois les coïncidences. 1989, en ce sens, est un motif essentiel dans la trame du récit, puisque l’année a une semblable aura tragique dans l’histoire de la Chine et dans celle du Canada, et forme un lien au-delà de l’histoire entre l’auteur et son narrateur. Par ailleurs, celui-ci et le docteur sont également liés par leur solitude : Béthune isolé dans un Chine coupée du monde, qui envoie lettre sur lettre sans recevoir de réponse, et le narrateur vivant seul, incapable de briser sa solitude après la mort de sa femme.

 

« Les enfants du docteur Béthune » tisse une trame faite de récits fragmentaires qui finissent par se rejoindre, histoires d’amour et de perte, de folie et de trahison, de souvenirs et de trous de mémoire, d’espoirs vains et d’illusions perdues, sur fond de grande histoire et de politique entre Est et Ouest.

 

Yourcenar plus que Calvino

 

Le style est très personnel, et dès l’abord fait penser aux « Mémoires d’Hadrien » de Marguerite Yourcenar. L’apostrophe « Cher docteur Béthune » qui ouvre le roman trouve son double dans le « Mon cher Marc » qui ouvre celui de Yourcenar.

 

Les deux premières phrases, ensuite, se répondent :

- Mémoires d’Hadrien : Je suis descendu ce matin chez mon médecin Hermogène qui vient de rentrer à la Villa après un assez long voyage en Asie…

- Les enfants du Dr. Béthune : Je viens juste de rentrer de l’hôpital, etc…

 

C’est comme une dédicace, ou un hommage.

 

Problèmes de publication

 

A la lecture du manuscrit, les grandes revues littéraires Shouhuo (《收获》) and Huacheng (《花城》) ont crié leur enthousiasme, mais, après mûre réflexion, en janvier et février 2011, ni elles ni aucun éditeur n’a voulu prendre le risque de publier le roman, à cause de son traitement trop « innovant » de l’histoire chinoise récente, et du portrait du docteur, comme personnage instrumentalisé par le pouvoir chinois pour en servir la cause, alors que, comme le souligne le narrateur, le régime a abandonné la poursuite de l’idéal qui avait été le sien pour se lancer dans la voie d’un développement de type capitaliste.

 

Un éditeur de Pékin est allé jusqu’à présenter à Xue Yiwei un plan détaillé pour expurger du roman les références insidieuses à Tian’anmen et à la Révolution culturelle. L’auteur a donc renoncé à une publication en Chine continentale et a trouvé son bonheur à Taiwan.

 

Le roman a été accepté par la revue trimestrielle taïwanaise

 

Les enfants du Dr Béthune, édition anglaise

New Land Literature (Xindi《新地》文學季刊), qui l’a publié en trois numéros spéciaux à partir de mars 2011. Il a ensuite été publié en entier, toujours à Taiwan, en 2014. Il y a peu de chance qu’il puisse être publié en Chine continentale dans le proche avenir.

 

Xue Yiwei est en train de préparer un recueil d’essais sur une série de personnages en lien avec le Dr Béthune.

 


 

Traduction en anglais

 

Dr Bethune’s Children, tr. Darryl Sterk, Linda Leith Publishing, 2017

 


 

Traduction en français

 

Deux extraits (chap. 1 et 3), tr. Brigitte Duzan, Jentayu n° 9 (janvier 2019)

 


 

[1] Les 32 chapitres :
Un étranger 一个异乡人 / Un chien 一只狗 / Un spectre 一个幽灵 / Un texte 一篇作品 /

Un homme précieux pour le peuple一个有益于人民的人”/ Un « grand sauveur » 一个大救星”/

Une soirée 一个夜晚 / Un séparatiste 一个分离主义者 / Un carnet de notes 一个笔记本 /

Un faisceau de lumière 一束光 / Une torche électrique 一支手电筒 / Un mensonge 一个谎言 /

Une statue 一座雕像 /Un contraste 一个对比 /Un héros 一个英雄 /Une jeune épouse 一个新娘 /
Une actrice 一个女演员 /Une fillette 一个女孩 /Une note 一张字条 /Une célébration一次庆祝/

Une mère 一位母亲 / Une scène 一个舞台 / Un secret 一个秘密 / Un père 一位父亲 /

Une guerre 一场战争 / Un silence 一种沉默 / Une classe de chinois 一堂汉语课 /

Une question 一个问题 / Un accident 一次事故 / Un miracle 一个奇迹 /

Un ticket de loterie 一张彩票 / Un appel longue distance 一个长途

[2] L’une des sources d’inspiration de Xue Yiwei pour ce roman est le livre d’Italo Calvino « Les Villes invisibles », sur lequel il a d’ailleurs écrit un essai.

 

 

     

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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