« Beau
temps » : un dixième roman de Su Tong entre réalisme et
surnaturel
par
Brigitte Duzan, 3 novembre 2026
Dixième
roman de
Su Tong (苏童),
« Beau temps » (《好天气》)
est arrivé en tête de la sélection des
dix meilleurs
romans de 2025
publiée par le journal
Asiaweek (Yazhou Zhoukan《亚洲周刊》).
Initialement paru le 19 avril 2025 dans la revue Shouhuo,
dans son numéro spécial consacré aux romans (《收获·长篇小说》),
le roman a été publié le mois suivant aux éditions Fenghuang
du Jiangsu (江苏凤凰文艺出版社).
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Beau temps Hao
Tianqi
《好天气》mai
2025 |
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Histoire de lutte ville-campagne
Su Tong a
mis plus de dix ans à l’écrire : il l’a commencé en 2014,
aussitôt après la publication du « Dit du loriot » (Huangque
ji
《黄雀记》).
Il y mêle ses souvenirs d’enfance à Qimen (齐门),
à la porte, littéralement, de Suzhou, et des éléments
fantastiques, comme tirés du Liaozhai, pour dépeindre
la lutte entre campagne et ville de 1975 à la fin des années
1990. C’est comme une guerre perdue d’avance vue a
posteriori, telle une absurde allégorie, par les fantômes du
lieu au centre desquels la grand-mère.
Le récit
se situe dans une petite ville nommée Xianshuitang (咸水塘),
c’est-à-dire « étang d’eau salée », localité symbolique avec
en son centre un étang, bordé d’un côté par la campagne, de
l’autre par la ville. Cet étang près de Suzhou, sépare le
village de Tangxi (“塘西村”),
à l’ouest – la campagne – du quartier de Tangdong (“塘东街道”),
à l’est, la ville, industrielle. C’est fictif sans l’être.
Su Tong a reconstruit l’histoire, en partant d’une parfaite
symétrie entre Tangxi (塘西)
et Tangdong (塘东),
entre l’odeur des engrais d’un côté et celle des usines
chimiques de l’autre.
Le roman
était à l’origine intitulé « Histoire de de Xianshuitang » (《咸水塘史》),
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Le
schéma de Xianshuitang dessiné par Su Tong
太阳是从烟囱里升起的
Le soleil se lève des cheminées
(d’usines) |
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Contée à
la première personne, l‘histoire est celle de deux femmes
qui portent le même nom, Zhaodi (“招娣”),
et qui accouchent le même jour, déclenchant une querelle de
famille sur trois générations. Les bouleversements,
économiques et sociaux, incluent des éléments chers à Su
Tong, à commencer par de superbes personnages féminins, mais
aussi la réforme de la crémation et de la culture funéraire ; ils incorporent aussi, comme à son
habitude, des éléments récurrents de surnaturel (魔幻),
indissociables de la mentalité populaire et de l’histoire
locale.
Le
surnaturel est partout dans le roman : des oies fantômes
empêchent la noyade de deux sœurs, le cercueil de la
grand-mère devient cercueil ambulant, le fils de l’une des
deux Zhaodi disparaît de manière inexplicable, et reparaît
de même… Comme
chez Pu Songling,
l’étrange est intimement mêlé au réel.
C’est le
cas, par exemple, du Fléau des papillons blancs (白蝴蝶之灾),
événement qui s’est réellement passé en 2002, puis de
nouveau en mai 2005, dans toute la région de Shanghai : des
nuées de papillons blancs se sont abattues en divers
endroits, comme une tempête de neige, le fléau n’étant pas
tellement les papillons eux-mêmes mais leurs larves, des
chenilles qui s’attaquent aux plantes comme les choux ou les
radis et ruinent les récoltes. Le surnaturel, en ce sens, ne
l’est pas vraiment ; on est remonté aux sources du phénomène
et on en a expliqué les raisons, pour mieux les combattre.
Tout est question du regard porté sur la nature.
Le récit
de Su Tong reste en deçà de l’explication, dans une
atmosphère surréelle qui englobe la vision des vieilles
usines et de leurs fumées pestilentielles – souvenir vivace
de son enfance.
Écriture métaphorique mais réaliste
Le roman a
fait l’objet d’une intense campagne promotionnelle. Dès sa
parution dans Shouhuo, Su Tong a participé à une
rencontre à la librairie Duoyun (朵云书院),
au sommet de la tour de Shanghai, avec l’éditeur Chen
Yongxin (程永新),
le critique Zhang Xuexin (张学昕)
et la jeune universitaire Ye Zi (叶子).
Chen Yongxin a dit du roman que c’était une version chinoise
du « Maître et Marguerite » et Zhang Xuexin que c’est la première fois
que l’on va déterrer et ouvrir des tombes ancestrales.
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Su
Tong présentant son livre à la librairie Duoyun |
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Puis,
le 4
juillet suivant, Su Tong a pris part, dans le cadre de
l’émission « Apprendre en discutant · La Parole du maître »
(众说学习·师说苏童专场),
à une discussion sur le thème « Après les intempéries, dans
la vie, le beau temps finit toujours par venir » (“人生风雨后,终有好天气”),
émission enregistrée au théâtre Poly de Suzhou et diffusée
en direct sur plusieurs plateformes.
Surnaturel
Éditeur
comme critique ont souligné l’importance du surnaturel dans
le roman : la manière de mêler absurde et réalité offre une
perspective intéressante pour jeter une regard rétrospectif
sur l’histoire et permettre au lecteur de mieux comprendre
« l’esprit national », qui semble être autant esprit local.
Zhang Xuexin a souligné qu’il y avait dans le roman un
véritable « code surnaturel » qui sous-tend la tension
narrative et permet de dépasser l’opinion commune et
l’expérience populaire pour appréhender d’autres dimensions
du monde dans lequel nous vivons.
En même
temps, Su Tong s’attaque aux idées reçues sur la place des
femmes et leur statut dans la société. Si l’une des lignes
directrices de la narration est la recherche du fils, avec
une vision critique de la préférence des fils, justement, le
thème du surnaturel, lui, est essentiellement féminin,
presque par définition – le surnaturel est yin, qui
est monde des ombres et des esprits.
Et
réalisme
Cependant,
le regard rétrospectif est celui, très réaliste, de
l’écrivain se remémorant son passé, en remontant à ses
souvenirs d’enfance : les gens qui ont connu cette époque
pensent que j’ai écrit un documentaire, dit-il. Tout est
vrai, même si c’est enrobé de métaphores : les usines de
ciment, d’acide sulfurique, de carbone, qui empestaient
l’air. « J’ai grandi dans une odeur d’anhydride phtalique, »
dit-il. C’est la matière première qui sert à fabriquer des
résines synthétiques et des colorants, mais surtout, à son
époque, on en faisait des boules de naphtaline… C’est
éminemment toxique. Et c’est l’air qu’ils respirait.
Alors il y
avait « le temps noir » (“黑天气”),
le « temps blanc » (白天气”),
le « temps acide » (“酸天气”),
correspondant aux fumées d’usines et à leur environnement :
usine de noir de carbone (炭黑厂),
usine de ciment toute blanche (水泥厂)
et usine de sulfate aux fumées chargées d’acide sulfurique (硫酸厂).
Ce qui donne tout son sens au titre du roman : hao tianqi
(《好天气》),
pas seulement « beau temps », mais aussi « air pur », dans
un sens à la fois réaliste et métaphorique.
De la même
manière que l’air, on a pu dire que l’écriture de Su Tong
atteint avec ce roman la culmination, ou l’apogée, de son
œuvre.
Quelques critiques malgré tout
Le roman
restera certainement, pour les années 2020, l’un des grands
romans de la génération de Su Tong.
Il n’est
cependant pas unanimement acclamé. Les critiques sont
doubles. D’une part, la récurrence des éléments surnaturels
et métaphoriques finit par lasser en donnant une impression
d’artificiel. Mais surtout, le roman est simplement jugé
beaucoup trop long : c’est fatigant, on finit par s’y
perdre, disent beaucoup de lecteurs. Su Tong l’a pourtant énormément réduit, mais
il reste bien plus long que la moyenne des romans chinois
contemporains et que ses propres romans : 470 000 caractères
après révision, contre 200 000 pour ses romans précédents.
On est là
à l’opposé de la tendance actuelle, dans la littérature
chinoise, à revenir vers des formes narratives plus courtes,
plus percutantes. Su Tong reste le maître de la nouvelle,
nouvelle courte ou novella. D’ailleurs, il est
significatif que certains lecteurs aient vu dans son roman…
une série déguisée de nouvelles.