Gu Shi
顾适
Présentation
par
Brigitte Duzan, 1er septembre 2026
Née en
décembre 1985, Gu Shi (顾适)
est l’une des principales représentantes de la nouvelle
science-fiction chinoise, une science-fiction féminine plus
« soft » et plus sensible que celle des auteurs masculins.
En une dizaine d’années, elle a glané deux prix Galaxy (银河奖)
et trois prix Nebula (星云奖)
et elle fait figure de chef de file de la nouvelle
science-fiction chinoise, au féminin. Ses nouvelles sont
d’ores et déjà des classiques.
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Gu Shi en
2023 (photo sohu) |
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Une
science-fiction sous influence
Gu Shi est
diplômée de l’université Tongji (同济大学)
de Shanghai. Elle a ensuite obtenu un master de l’Institut
chinois de recherche en planning et design urbain (中国城市规划设计研究院),
à Pékin, où elle travaille depuis 2012 dans le département
de planification urbaine.
Elle a
commencé à écrire dès ses années de collège. Le cours de
géographie sur la structure interne de la terre avait
commencé à lui faire imaginer des récits qu’elle écrivait
dans le cadre du cours de chinois. Puis, quand elle était à
l’université est sorti en Chine le premier épisode (dans
l’ordre chronologique) de « Star Wars » : « La Menace
fantôme » (《星球大战I:魅影危机》)
.
Cela a enflammé son imagination.
C’est
alors qu’elle a écrit ses premiers récits de
science-fiction. Le premier a été publié en 2008 sur
internet, dans la catégorie « Science-fiction, fantasy et
romance » de la plateforme « Cité littéraire Jinjiang » (晋江文学城).
Puis, en 2011, elle a publié sa première nouvelle,
« Entretien spécial » (《特约访谈》),
dans la revue « Science-fiction nouvelle » (《新科幻》)
.
Ses
premières nouvelles sont directement influencées par la
science-fiction occidentale, tout en étant aussi liées à la
culture chinoise : ainsi « Chercher le jade » (《得玉》),
en 2013, est l’histoire d’un eunuque qui, sur ordre de
l’impératrice Cixi, part à la recherche du jade dont parle
une légende, dans une île inconnue – il est dénommé Deyu (得玉),
c’est-à-dire celui qui obtient le jade, mais bien sûr il n’y
parviendra pas, gardant conscience d’avoir échoué dans sa
mission et de ne pas mériter son nom . Il y a une atmosphère
à la Pu Songling dans cette histoire.
Gu Shi
peut partir d’une intrigue énigmatique. Ainsi, la nouvelle
de 2016 « Le continuum spatio-temporel de Mobius » (《莫比乌斯时空》)
part d’un accident de voiture dans lequel le protagoniste
survit, mais paralysé ; l’intrigue se noue quand son
compagnon lui dit de ne pas désespérer : il doit considérer
son handicap comme une opportunité…
Mais Gu
Shi s’est peu à peu dégagée de ces recherches de départ pour
adopter une optique plus personnelle, avec des thèmes
chinois, mais surtout une écriture d’un point de vue
féminin : des histoires dont les personnages sont des femmes.
Une
science-fiction au féminin
L’une de
ses dernières nouvelles, « Choix de ville » (《择城》),
parue en 2023, est caractéristique : elle traite du thème
écologique actuel de la montée du niveau des eaux en le
liant à la légende du contrôle des crues par le personnage
mythique de Yu le Grand (大禹),
premier souverain légendaire de la dynastie des Xia, à la
fois divinité taoïste et l’un des trois rois sages du
confucianisme. Elle est partie d’une question qu’elle s’est
posée en lisant la légende : mais que fait sa femme pendant
tout le temps que Yu passe à ériger et contrôler les
digues ? On n’en parle pas…
Dans la
nouvelle, Dayu est devenu le nom d’un système d’IA destiné à
aider la population à échapper aux crues. Mais le choix du
titre est aussi un dilemme moral suscité par les choix de
l’IA qui sauve en priorité les enfants en abandonnant à leur
sort les vieillards et les malades : lorsque l’humanité doit
faire face à une crise induite par le changement climatique,
doit-on l’affronter en commun, ou donner la priorité à ceux
qui sont plus à même de survivre ? Il y a aussi, derrière
cette problématique, celle, très réelle, de la spécialiste
de planification urbaine.
Il y a
toujours un problème moral quelque part dans les histoires
de Gu Shi. Ainsi, dans la nouvelle « Jouer sur le cerveau »
(《赌脑》)
publiée dans le recueil « Le continuum spatio-temporel de
Mobius » en 2020, elle propose une réflexion sur les
avantages et les dangers de connecter les cerveaux (comme on
connecte des ordinateurs entre eux) : gains productifs, mais
perte d’autonomie identitaire. On est là aux limites de ce
qu’il est possible d’envisager en termes politiques dans le
contexte chinois, car il s’agit, de manière implicite, de
contrôle des cerveaux, donc de la pensée.
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Le recueil
« Le continuum spatio-temporel de Mobius »
《莫比乌斯时空》
New Star
Publishing House
新星出版社,
mars 2020 |
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Cependant,
en même temps que Gu Shi explore la réalité chinoise en la
dépassant par l’imagination, elle s’attache à développer des
thématiques universelles auxquelles tous les lecteurs
puissent s’identifier, dans un monde moderne où les
problèmes humains se rejoignent. C’est le cas de la nouvelle
publiée en 2020 : « Introduction à l’Ouverture 2181,
réédition » (《2181序曲》再版导言)
– l’Ouverture en question étant une référence à l’Ouverture
1812 de Tchaïkovski.
C’est une
narration complexe qui déroule une histoire de sommeil
artificiel conçu pour permettre à tout individu qui le
souhaite de se mettre en hibernation, très souvent pour
pouvoir attendre les progrès de la science afin de soigner
une maladie incurable ; mais l’histoire se complique quand
ce sommeil artificiel est non seulement banalisé pour les
traitements médicaux, mais aussi institutionnalisé, en
quelque sorte, pour permettre l’exploration spatiale et
l’installation humaine sur des planètes très lointaines,
avec en parallèle une foule de problèmes juridiques et
pratiques. Mais le récit devient personnel et joue sur les
émotions quand, à la fin, la narratrice se confond avec
l’autrice, et que la fiction se fond dans la réalité.
C’est une
histoire dont les protagonistes sont féminins. Mais Gu Shi
joue également des contours identitaires flous qui sont un
thème de plus en plus courant dans la littérature mondiale :
ainsi dans l’un de ses récits,
les deux protagonistes changent de genre à volonté grâce à
leurs pouvoirs surnaturels ; leurs identités restent floues
dans les premières pages, puis le thème est développé au
défi des stéréotypes. En même temps, l’histoire est conçue
sur fond de mythologie chinoise.
On n’est plus vraiment dans la science-fiction au sens
classique (kēhuàn
科幻),
plutôt dans ce que les anglophones appellent « fantasy » (qíhuàn
奇幻).
Mais il s’agit en fait d’une nouvelle forme de réalisme dans
la littérature chinoise, la réalité en Chine étant elle-même
souvent très proche de la science-fiction.
Adaptation cinématographique
Sa
nouvelle « Épreuve de force » [en anglais "Strength Test"] (《强度测试》),
parue dans le recueil « Le Continuum spatio-temporel de
Mobius » (《莫比乌斯时空》),
a été adaptée au cinéma en 2021, en un court métrage
d’animation. C’est une histoire pleine d’humour (noir) sur
l’IA. Le court métrage a été coproduit par quatre étudiants
de l’Institut des Beaux-arts de Chine, à Pékin (中国美术学院)
et de l’université de Nottingham à Ningbo (宁波诺丁汉大学).
Principales publications
2013
- La
dernière sauvegarde (《最终档案》)
- Chercher
le jade (《得玉》)
-
Réflexion (《倒影》)
2014
- La mort
de Nana (《娜娜之死》)
2015
- Chimère
(《嵌合体》).
Prix Nebula de la meilleure novella.
2016
- Le
Continuum spatio-temporel de Mobius (《莫比乌斯时空》).
Prix Galaxy de la meilleure nouvelle.
2020
-
Introduction à l’Ouverture 2181, réédition (《2181序曲》再版导言)
(texte
chinois en ligne).
Prix Nebula.
- Personne
à l’embarcadère sauvage (《野渡无人》).
- Jouer
sur le cerveau (《赌脑》)
- Le
Continuum spatio-temporel de Mobius (《莫比乌斯时空》).
Recueil de
15 nouvelles
de
Gu Shi publiées depuis 2013, plus un essai de Ken Liu.
2023
- Choix de
ville (《择城》)
Traductions en anglais
1.
Traductions de nouvelles et novellas parues dans la
revue Clarkesworld, à lire en ligne :
-
Chimera
(《嵌合体》),
novella, tr. S. Qiouyi Lu et Ken Liu, n° 114 (March 2016)
-
Möbius Continuum
(《莫比乌斯时空》),
nouvelle, tr. S. Qiouyi Lu, n° 132 (Sept. 2017)
-
No One at the Wild Dock
(《野渡无人》),
nouvelle, tr. S. Qiouyi Lu, n° 184 (Jan. 2022)
-
Introduction to 2181 Overture, second edition
(《2181序曲》再版导言),
novelette
,
tr. Emily Jin, n° 197 (Feb. 2023)
2.
Autres :
- City of
Choice (《择城》),
novelette, tr. Ken Liu, in : The Climate Action Magazine,
Nov. 28, 2023.
3.
Traductions de nouvelles publiées dans des anthologies
:
-
Reflection (《倒影》),
tr. Ken Liu, in Broken Stars, recueil de 16 nouvelles
devenues des classiques de la science-fiction chinoise
contemporaine, édité et traduit par Ken Liu, Tor Books,
2019.
- The Last
Save (《最终档案》),
in Sinopticon, A Celebration of Chinese Science Fiction,
translated and edited by Xueting Christine Ni, Solaris,
2021.
- To Procure Jade (《得玉》),
tr. Wang Yilin (王艺霖),
in The Way Spring Arrives and Other Stories, edited
and collected by Yu Chen and Regina Kanwu Wang, Tordotcom
Publishing, 2022.
- The MagiMirror Algorithm (《魔镜算法》),
tr. Florence Taylor, in The Book of Beijing, Comma
Press, 2023.
À lire en complément
Femininity and Chinese Identity: Sci-Fi Novelist Gu Shi’s
Captivating Journey,
par Mia Fan (avril 2025)
崎岖的路 广阔的路 (Route
tortueuse, mais vaste route)
:
détails autobiographiques (en chinois) sur ses principales
nouvelles et leur publication, sur le site
chinawriter.com.