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« Ecrire, ce n’est pas transmettre, c’est appeler. » Pascal Quignard

 
 
 
     

 

 

Dong Xi  东西

Présentation 介绍

par Brigitte Duzan, 18 mars 2010

 

Dong Xi est né en 1966, dans la province méridionale du Guangxi. Son vrai nom était Tian Dailin (田代琳)

, Dong Xi étant évidemment un nom de plume, ce qui constitue un premier rébus à déchiffrer pour mieux comprendre l’auteur qui se cache derrière.

 

Trois symboles pour commencer

 

On peut en effet voir dans ce nom de plume une double signification symbolique.

 

Il est, d’abord, une référence implicite au film culte de Wong Kar-wai « Ashes of Time » (东邪西毒Dōngxié Xīdú), qui est une brillante improvisation sur les

 

personnages d’un célèbre roman d’arts martiaux de Louis Cha (ou Jin Yong 金庸) : « La légende des héros chasseurs d’aigles » (射雕英雄传)(1). 东邪Dōngxié et 西毒 Xīdú  sont les deux personnages principaux de cette histoire fantasmatique, deux chevaliers errants au soir de leur vie, réfugiés en plein désert, et torturés par le souvenir. Or, il y a un caractère commun à tous les personnages du film : ce sont des êtres solitaires et blessés, au passé lourd, dont la survie dans ce désert en marge du monde est, d’une manière ou d’une autre, liée à une attitude de refus : refus de l’autre pour anticiper son refus, et éviter d’être soi-même rejeté, éliminant ipso facto toute relation affective, d’amour ou d’amitié.

 

Ce désert affectif aussi bien que physique, peuplé de fantômes du passé, où la survie est une cause individuelle, est un trait symbolique que l’on retrouve dans l’œuvre de Dong Xi. Quant à la seconde signification de ce nom de plume, elle est complémentaire : c’est une allusion à l’aliénation de l’individu dans la société actuelle.

 

Si cette double symbolique concerne le contenu de l’œuvre, sa thématique, on trouve par ailleurs un troisième symbole, de son style cette fois, dans l’illustration de la couverture de plusieurs de ses recueils de nouvelles, des peintures signées Fang Lijun (方力钧). Ce peintre, né en 1963, fait partie des figures de proue de l’avant-garde chinoise : initiateur du mouvement pictural appelé « réalisme cynique », né aux lendemains des événements de la place Tian’anmen, en juin 1989, et en réaction à la répression qui s’en est suivie, il s’est rendu célèbre par ses tableaux de personnages chauves, aux visages déformés par des hurlements de douleurs ou de rire. Sur les couvertures des recueils de Dong Xi, c’est le rire qui prédomine, un rire où vient se dissoudre la douleur.

 

On a ainsi une image assez nette de l’univers des nouvelles de Dong Xi : un univers sombre, aux confins de l’absurde, traversé de souvenirs douloureux, mais dépeint sans effets de manche excessifs, les événements tragiques étant désamorcés par une touche d’humour, mais souvent noir, tandis que les moments de joie et de bonheur ne sont jamais dénués de tristesse, voire d’un sentiment de tragédie imminente. La vie telle qu’elle est, en quelque sorte…

 

L’écrivain scénariste du Guangxi

 

Des débuts modestes

 

Dong Xi est né au début de la Révolution culturelle, dans une famille pauvre du district de Tian’e (天峨), dans le nord-ouest du Guangxi ; sa scolarité s’en est trouvée sapée ; il n’est entré dans le secondaire, au collège de Tian’e, qu’en 1979, puis, en 1982, est allé étudier à la préfecture, Hechi (河池师), passant ses nuits à lire pour oublier le froid et tromper la faim. En 1984, il commence à publier des articles dans le journal de la société littéraire locale, puis, en 1985, publie sa première œuvre, un poème, dans le ‘Quotidien de Hechi’ (河池日报), poème pour lequel il reçoit huit yuans. Il est alors nommé professeur de chinois au collège de Tian’e. Ses poèmes et ses premières nouvelles, influencées par Faulkner, l’écrivain « du sud », lui aussi, font de lui, peu à peu, une célébrité locale.

 

 

Il a dit, dans ses essais autobiographiques时代的孤儿(L’orphelin du temps présent), qu’il était né dans un endroit reculé dont se moquaient ses camarades de classe et ses professeurs ; il avait pensé que, s’il en était ainsi, c’était parce que personne n’avait pris la plume pour en parler ; il avait donc voulu le faire. Ses parents étaient illettrés, ce fut pour lui une autre motivation : étonner son père.

 

En 1987, il devient secrétaire du bureau des affaires administratives de la région de Hechi, puis, en 1991, éditeur du ‘Quotidien de Hechi’ ; c’est alors qu’il publie, dans le magazine ‘Lijiang’ (漓江) sa première nouvelle, ‘de

taille moyenne’ (中篇小说): 断崖(Duànyá : la falaise escarpée).  Elle est immédiatement suivie, début 1992, de deux autres : 祖先(Zǔxiān : les ancêtres) et 相貌(Xiàngmào : apparence) ; la première est remarquée par Su Tong (苏童), et la seconde est signée Dong Xi pour la première fois. Il est lancé.

 

Il devient écrivain professionnel en 1994, ce qui signifie, en Chine, des fins de mois assurées, mais, bien que ses nouvelles s’enchaînent à un rythme effréné, sa notoriété est encore limitée : il lui reste à écrire une œuvre qui le rende célèbre nationalement.

 

Le tournant de 1996, l’année de ses trente ans

 

Cette œuvre, qui va brusquement le transformer en auteur à succès, c’est une autre nouvelle ‘de taille moyenne’, celle qui vient d’être traduite sous le titre « Une vie de silence » :没有语言的生活.

 

Il commence à y travailler début 1995 ; la nouvelle est terminée en mars, il l’envoie au magazine ’Harvest’收获(2), qui avait déjà publié plusieurs de ses récits. On lui demande de modifier la fin, et la nouvelle ne paraît finalement que début 1996, mais elle est  sélectionnée par le magazine pour son supplément, publié en novembre, des meilleures nouvelles de l’année, et, l’année suivante, est primée comme meilleure nouvelle du lot. Il a dit que cette nouvelle avait été pour lui un porte-bonheur.

 

Les deux personnages principaux sont un aveugle et un sourd. Le premier, Wang Laobing (王老炳),

 

devient aveugle après avoir été piqué par un essaim de guêpes en fauchant un  champ de maïs, le second, son fils Wang Jiakuan (王家宽), est sourd. La nouvelle décrit un monde où la communication est

réduite à des signes, générant quiproquos et marginalisation, mais aussi une entente profonde au-delà des mots. Lorsque passe dans le village une jeune muette, Cai Yuzhen (蔡玉珍), qui gagne chichement sa vie en vendant des pinceaux que personne n’utilise plus, elle est comme naturellement intégrée au petit noyau familial qui, pour tenter d’échapper au mauvais sort et à la hargne du village, finit par déménager la maison, brique par brique, de l’autre côté du village. Quand naît un enfant parfaitement normal, les parents et le grand-père se réjouissent, mais les premiers jours d’école montrent que les préjugés envers les parents poursuivent l’enfant qui reproduit finalement le parcours des trois autres : il devient aussi taciturne que sa mère et aussi renfrogné que son père, comme si le silence et l’isolement étaient les seuls recours contre la méchanceté du monde, et la communication une affaire de cœur plus que de mots. (3)

 

 

La nouvelle reprend la fameuse symbolique des trois singes, dont l’un se bouche les oreilles, l’autre se cache les yeux, et le troisième se ferme la bouche, en faisant le symbole de la vie actuelle : certains voient mais n’entendent pas, certains entendent mais ne voient pas, et d’autres encore voient et entendent mais ne peuvent parler ; l’humanité est réduite à des visions fragmentaires de la réalité qui rendent toute communication, toute compréhension de l’autre impossible, la seule solution étant celle des personnages trinitaires de l’histoire imaginée par Dong Xi : l’union des handicaps.

 

La nouvelle a connu un succès fulgurant après avoir été adaptée au cinéma, en un film intitulé ‘un amour céleste’天上的恋人), tourné en 2001 à Tian’e même, et surtout à la télévision, en une série de vingt épisodes – l’une et l’autre n’ayant

cependant qu’un rapport ténu avec l’œuvre originale, dont la beauté tient en grande partie à la nature elliptique de l’écriture (4). La plupart des œuvres de Dong Xi, par la suite, feront également l’objet d’adaptations, surtout télévisées.

 

L’évocation du passé pour mieux illustrer le présent

 

Les traces du passé, comme autant de regrets

 

A partir de 1998, Dong Xi semble s’être plongé dans l’évocation du passé pour en tirer des fragments d’histoire, des lambeaux de souvenirs qui tracent une sorte de réquisitoire. Le premier de ces récits est un roman, son premier en date, conçu en tableaux successifs comme une sorte de bande dessinée : 耳光响亮(ěrguāng xiǎngliàng une gifle sonore). C’est l’histoire d’un père disparu, et de sa recherche, jusqu’au Vietnam, par son fils et sa sœur. C’est une histoire de perte et de quête incertaine, emblématique d’instabilité sur fond de changement social accéléré, pendant la période de 1976 aux années 1980.

 

Les souvenirs douloureux du passé reviennent en

 

force dans une nouvelle publiée en septembre 1999 dans le magazine ‘la littérature du peuple’ (人民文学), intitulée肚子的记忆(la mémoire du ventre). Il s’agit d’une évocation de la terrible famine du début des années 1960, entraînée par la politique désastreuse du Grand Bond en avant.

 

Le personnage principal est un petit employé qui souffre de boulimie, affection mystérieuse que les médecins peinent à expliquer, jusqu’à ce qu’un médecin, désireux d’éclaircir les origines de la maladie pour promouvoir sa carrière, remonte de fil en aiguille jusqu’aux sources du problème : les souffrances indicibles de la mère, torturée par la faim pendant sa grossesse, au moment de la grande famine, au point de manger des champignons vénéneux pour tromper sa faim, puis d’avaler de l’urine pour se faire vomir et ne pas s’empoisonner.

 

La famine des « trois années difficiles », comme on a dit longtemps, n’est pas un sujet nouveau dans la littérature chinoise, de nombreuses nouvelles l’ont évoquée (5) ; ce n’est pas non plus un souvenir direct puisque Dong Xi est né plusieurs années après. Le plus terrible est justement qu’il en décrit les traces qui en restent dans les générations suivantes, comme inscrites dans la chair et, surtout, les esprits, et qu’il le fait d’une manière hyper réaliste, en écrivant à la première personne et en utilisant des soliloques intérieurs, tout en effaçant les parenthèses qui signaleraient le discours direct.

 

 

Le passé, chez Dong Xi, est une expérience traumatique qui n’en finit pas de laisser des traces, plus ou moins bien enfouies dans les mémoires. Il en a donné encore une illustration dans son second roman, le dernier à ce jour, publié en 2005 : 后悔录hòuhuǐ lù, recueil de regrets. Le personnage principal, Ceng Guangxian (曾广贤), est marqué dès le départ par un destin contraire : accusé de viol, il est condamné à huit ans de prison. A sa sortie de prison, le monde a changé, c’est la période ‘d’ouverture’ ; il est décalé, non tant en raison des changements socio-économiques, qu’en raison de l’évolution des comportements, en particulier dans l’expression des sentiments, et il est devenu tellement prudent qu’il perd les deux femmes entre lesquelles il hésitait.

 

Dong Xi a commencé à travailler à ce roman dès 2001, il en a fait six ébauches successives, jusqu’à

trouver, à la septième, le mot clé paralysant qui conditionne toute la vie de son personnage, et tout le roman : "si" (如果). Ceng Guangxian a quelque chose du Ah Q (Q) de Lu Xun (鲁迅).

 

Quand on lui demande s’il a l’intention d’adapter ce roman au cinéma, comme tant d’autres de ses œuvres, il répond qu’il pense même le réaliser lui-même… Il ajouterait ainsi son nom à la longue liste des écrivains et scénaristes chinois passés derrière la caméra.

 

Des récits courts,  plus légers mais souvent désopilants

 

L’œuvre de Dong Xi, cependant, à côté de ces récits sombres, est parsemée de nouvelles courtes extrêmement diverses, écrites d’une plume plus alerte, plus légère. Certaines sont poignantes, comme celle, publiée en 1995 et récemment traduite, « Tu ne sais pas combien elle était belle »

(你不知道她有多美), qui décrit, comme une sorte de conte irréel, une jeune femme disparue dans le tremblement de terre de Tangshan (1976), en confiant le rôle du narrateur à un enfant qui était son voisin et, fasciné par sa beauté, en reste obsédé.

 

D’autres, où transparaît un certain humour, mises bout à bout, constituent un florilège de portraits souvent amusants, toujours originaux, sur fond d’histoires frisant l’absurde qui dressent un tableau

 

assez désopilant du monde actuel.

 

Ainsi, parmi les publications les plus récentes, et non traduites, cette nouvelle publiée en 2000,送我到仇人的身边(conduisez-moi auprès de mon ennemi personnel), où le personnage principal, après avoir tué un homme, tente par tous les moyens de se débarrasser du corps : en désespoir de cause, il finit par le jeter dans la rivière, mais celle-ci s’assèche, découvrant le cadavre, sur quoi il est arrêté et condamné à mort. Au moment d’être exécuté, une question le torture : comment le niveau de l’eau a-t-il pu baisser autant ?

 

Il dit que nous sommes capables d’envoyer des télescopes dans l’espace pour observer les espaces interstellaires, mais que nous ne regardons même plus ce qui se passe à nos pieds. Alors il nous en donne sa vision personnelle, un peu trouble, un peu tordue, mais d’autant plus intéressante.

 

 

Notes

(1) Roman qui avait déjà donné lieu à plusieurs adaptations cinématographiques, dont un film de Jeffrey Lau intitulé « Eagle shooting heroes » (东成西就Dōngchéng xījiù).

Pour plus de détails sur le film de Wong Kar-wai et ses sources d’inspiration, voir mon article :  

http://blogs.allocine.fr/blogs/posts-preview.blog?pid=169603

(2) Shōuhuò : la moisson, mensuel littéraire basé à Shanghai, l’un des magazines littéraires les plus influents de Chine, lancé en 1957, avec  Ba Jin (巴金)comme éditeur en chef, et devenu dans les années 1980 l’une des figures de proue de la littérature d’avant-garde. C’est aujourd’hui l’un des magazines littéraires les plus représentatifs de la littérature chinoise contemporaine. 

(3) Texte chinois : http://www.shuku.net:8082/novels/dangdai/aaellnwyfc/myyy01.html

NB Ce texte reprend la fin initiale : l’enfant naît aveugle-sourd-muet, comme si c’était son destin inéluctable. Mais la fin choisie dans la traduction en français parue aux éditions de l’Aube est beaucoup plus originale.

(4) On peut s’en convaincre en regardant la série télévisée :

http://www.56.com/w51/album-aid-7089424.html

ou simplement en en lisant le résumé (général, et épisode par épisode) : http://gb.cri.cn/27564/2009/02/22/108s2434883.htm

(5) L’un des meilleurs exemples étant « Fumée de cuisine » (炊烟) d’A Cheng (阿城).

 


 

 

 

 

 


 

 

 

     

 

 

 

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