A Cuo
阿措
Présentation
par Brigitte
Duzan, 27 octobre 2026
Originaire
de la ville de Lijiang (丽江市),
dans les montagnes du nord-ouest du Yunnan, A Cuo (阿措)
a publié en février 2025, aux éditions du peuple du Yunnan (云南人民出版社),
un premier roman intitulé « Cangcheng » (《沧城》)
qui figure dans la sélection des
dix meilleurs romans de 2025
établie par l’hebdomadaire Yazhou Zhoukan et qui se
situe précisément dans sa région natale.
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A Cuo |
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A
Cuo
Dans son
paysage de montagnes qualifiées de spectaculaires dans les
guides touristiques, Lijiang a longtemps été un endroit
isolé, où les communications étaient difficiles, les
nouvelles rares, les coutumes étranges, forcément empreintes
de mystère. A Cuo en est partie, vivre en ville, à Pékin,
mais très peu de temps : elle n’a pas pu s’adapter à la vie
en ville, elle est tombée malade et a dû revenir. C’est
comme essayer de faire pousser des champignons de la forêt
dans une serre comme des légumes,
dit-elle
dans un
entretien
à
la sortie du livre, on n’y arrive pas, ils meurent (像把森林里的菌子种到蔬菜大棚里,扛不住啊,会死掉的。).
Pour champignons, elle dit jùnzi
菌子,
et en un mot surgit tout un monde lointain.
Elle a
commencé à écrire le roman en 2023. Elle n’avait aucune
expérience quand elle a commencé à écrire. Mais, a-t-elle
raconté
lors du même entretien,
une de ses très bonnes amies avait écrit un roman dont le
personnage principal s’appelait « A Cuo », alors elle s’est
dit : si elle peut écrire une histoire sur « A Cuo », alors
pourquoi A Cuo ne pourrait-elle pas elle aussi écrire une
histoire ?
Au début,
dit-elle, elle avait une scène très nette en tête : celle de
la mort d’une vieille chamane ; quand elle a eu fini de
l’écrire, tout le reste a suivi, spontanément.
Cangcheng…
L’histoire
se déroule dans la petite ville de Cang, ville
fictive mais ancrée dans la réalité et l’histoire du Yunnan.
Située dans les monts Hengduan (横断山脉),
dans le nord-ouest de la province, elle est décrite comme un
ancien grenier à blé régional et un ancien carrefour de la
« route du thé et des chevaux » (chá mǎ gǔdào
茶马古道),
réseau de sentiers muletiers qui partaient du Sichuan et du
Yunnan vers le Tibet à travers les montagnes ; des caravanes
transportaient des briques ou des galettes de thé pour les
échanger au Tibet contre des fourrures, du musc et des
matières médicinales ; en outre, du 11e au 18e
siècle, les populations de ces régions étaient soumises par
l’administration chinoise à un système obligatoire de troc
de thé contre des chevaux de guerre. On appelle aussi ce
réseau « route de la soie du sud-ouest » (xīnán sīchóu
zhī lù
西南丝绸之路).
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« Cangcheng »《沧城》,云南人民出版社,
fév. 2025 |
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Le roman
est présenté comme liant la culture des plaines centrales de
Chine aux coutumes et croyances chamaniques locales, mais il
est surtout un hommage aux femmes de la région : il est
construit autour de quelques personnages féminins
emblématiques. Le récit s’ouvre sur la mort d’une vieille
chamane, Shuixian (水仙)
,
décès qui fait resurgir des souvenirs d’enfance chez la
narratrice. La vieille chamane avait été kidnappée par des
bandits dans son enfance et avait dû apprendre à survive
seule après la mort de son père. La route du thé est au
centre du récit et c’est une des caravanières qui
parcouraient autrefois les sentiers muletiers qui est le
personnage central, Jinfeng (金凤).
Mais il y a aussi un autre type de personnage féminin
emblématique : la zhāi gūniang (斋姑娘),
littéralement « la végétarienne », en fait une dévote,
adepte d’un culte proto-taoïste, qui était l’amie de la
chamane et a choisi de ne pas se marier pour ne pas avoir à
subir ce que sa mère a subi.
Face à ces
femmes, deux hommes incarnent des valeurs différentes : le
mari que Jinfeng a dû épouser, Chen Jianxian (陈敬先),
incarne le poids des normes et codes confucéens, et le
médecin, le docteur Qiu (邱大夫),
tente de s’opposer aux croyances chamaniques et animistes
tout en étant témoin des souffrances et de la misère des
habitants qui les y poussent.
Le roman
est une superbe évocation du Yunnan au croisement de
l’histoire et de la fiction. A Cuo a dit : les personnages
sont inspirés de vraies personnes, mais le récit est l’œuvre
de mon imagination (人物来自真实,故事来自我自己的幻梦。).
Sa petite ville natale, dans les montagnes, a pour elle
toujours la même atmosphère ; on se lève toujours le matin
pour vérifier qu’il y a bien de la neige sur les montagnes
alentour. La chamane, la fille « zhai » et la
caravanière ont réellement existé.
Ce qui a
aussi frappé les critiques comme les lecteurs, c’est la
langue : fraîche, concise et naturelle. En fait, a-t-elle
expliqué, c’est effectivement naturel ; elle ne lit pas
beaucoup, et quand elle lit, ce ne sont pas des livres très
profonds. Elle préfère une langue concise, claire ; ce n’est
pas un choix, c’est la seule langue qu’elle connaisse.
Ses
auteurs préférés sont
Wang Zengqi (汪曾祺)
et
Xiao Hong (萧红).
Mais, avec le personnage de la vieille Shuixian et sur fond
d’emprise des croyances chamaniques sur la population, le
roman rappelle celui qui reste le grand succès de
Chi Zijian (迟子建),
« La Rive droite de l’Argun » (《额尔古纳河右岸》).
…Et
sa suite.
Le succès
de ce livre a incité A Cuo à en écrire un deuxième, « Les
lumières de Cangcheng » (Cangcheng denghuo《沧城灯火》),
initialement paru dans la revue Dangdai (《当代》杂志)
puis publié en juin 2026 chez le même éditeur que le premier
roman.
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Les
lumières de Cangcheng
Cangcheng denghuo |
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A Cuo
continue à plonger dans ses souvenirs d’enfance, quand elle
passait ses vacances chez sa grand-mère et une tante qui
habitaient dans la localité de Yongsheng (永胜县城)
,
qui s’appelait autrefois… Cangcheng. L’allée où habitait sa
tante n’avait pas de nom, on l’appelait « l’allée de la
tante » (“姨妈巷”) ;
elle se souvient de femmes étranges et mystérieuses qui
habitaient là, un peu effrayantes, elle ne passait là qu’en
tenant la main de sa tante, ou d’une amie. À côté, il y
avait une petite rivière très sale, et un pont près duquel
étaient toujours assises des personnes âgées qui racontaient
les derniers ragots. Mais le monde était limité à quelques
mètres devant soi...
La
perspective est toujours féminine, mêlant encore réel et
imaginaire, légendes et rumeurs, sur fond d’un même univers
mental sur lequel planent les figures emblématiques du roman
précédent, comme des fantômes de
Pu Songling :
la vieille chamane Shuixian (水仙)
et ses rituels, et la femme-fantôme (Gui niangniang
鬼娘娘)
dont les légendes nourries de rumeurs alimentent les
traumatismes des femmes comme leurs espoirs secrets.
Ce
deuxième roman est construit autour de deux femmes
originales, à l’origine épouses de seigneurs de la guerre (Junfa
taitai
军阀太太),
rivales mais liées par le sort et finissant par dépendre
l'une de l'autre pour survivre (相依为命),
comme les grenouilles de la fable réduites en temps de
sécheresse à se cracher mutuellement l’une sur l’autre pour
survivre. Au-delà de ce duo féminin, le roman dépeint des
femmes luttant quotidiennement contre la misère, qui
s’entraident pour survivre mais gardent des ambitions
personnelles cachées (暗藏私心).
Et en marge de cette société étouffante, il y a des « femmes
venues d’ailleurs » (waixiang nüren
外乡女人),
mariées de force pour la plupart ; celles-là vont jusqu’à
abandonner leurs enfants pour s’enfuir en essayant de
refaire leur vie ailleurs.
Ces
dernière femmes font penser à la femme kidnappée du roman de
2016 de
Jia Pingwa (贾平凹)
« Jihua » (《极花》)
qui se concluait par l’impossibilité de s’échapper, de la
campagne comme de la ville. Mais la différence est dans le
style narratif : une narration ultraréaliste chez Jia
Pingwa, comme un rapport d’enquête, une métafiction
empreinte de surnaturel et d’esprit magique chez A Cuo, dans
un style qui nous ramène aux grands romans populaires de la
littérature chinoise.
On attend
le troisième volet de l’histoire.