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« Le roi des
échecs » : la nouvelle d’A Cheng
et ses
adaptations cinématographiques par Teng Wenji et Tsui Hark
par Brigitte
Duzan, 04 avril 2012, actualisé
23 janvier 2026
A
Cheng (阿城)
est universellement connu pour sa « trilogie des rois » ; la
première de ces trois nouvelles, « Le roi des échecs » (《棋王》),
marque ses débuts en tant qu’écrivain, et, dès sa publication,
bouscule le monde des lettres chinois (1).
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A Cheng |
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Après une
enfance protégée, dans un milieu d’intellectuels du cinéma, la
Révolution culturelle bouleverse son existence, comme tant
d’autres : il est envoyé à la campagne, dans le Shanxi puis la
Mongolie intérieure, et enfin le Xishuangbanna, au Yunnan. Il y
développe et cultive ses dons pour le dessin et la peinture,
mais aussi ses talents de conteur.
Quand il rentre
à Pékin, en 1979, ses amis le pressent de continuer à raconter
les histoires qu’il contait si bien. C’est ainsi qu’est née la
nouvelle « Le roi des échecs », écrite d’une seule traite et
pratiquement sans retouche, et publiée en juillet 1984, dans la
revue Littérature de Shanghai (《上海文学》).
Véritable ovni
dans les courants littéraires de l’époque, elle se distingue du
flot de récits sur le chaos et les difficultés de la Révolution
culturelle en gommant cet aspect-là et en s’attachant plutôt à
dépeindre un monde paisible, où l’individu doit savoir trouver
un bonheur simple, en harmonie avec la nature et en cultivant
ses talents personnels.
C’est cette
nouvelle qui a été choisie, quelques années plus tard, par le
réalisateur pékinois
Teng Wenji (滕文骥),
ami d’A Cheng, pour une adaptation cinématographique dont le
scénario a été rédigé avec l’écrivain : il lui est très fidèle
et le film, peu connu, mérite d’être redécouvert.
Quant au film éponyme réalisé à
Hong Kong en 1991, il reprend le récit de la nouvelle en
flash-back, comme toile de fond d’un récit principal qui
actualise l’histoire dans le contexte du début des années 1990 à
Taiwan, en y glissant un message totalement différent.
I. La nouvelle d’A Cheng
La nouvelle d’A Cheng se déroule
en quatre parties.
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Le roi des échecs,
édition chinoise de novembre 1985 |
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1. Partie introductive
« Le roi des échecs » (《棋王》)
est une nouvelle « de taille moyenne » qui commence au début de
la Révolution culturelle, en décrivant le chaos régnant dans une
gare pékinoise au moment où les « jeunes instruits » sont
envoyés à la campagne :
车站是乱得不能再乱,成千上万的人都在说话。谁也不去注意那条临时挂起来的大红布标语。这标语大约挂了不少次,字纸都折得有些坏。喇叭里放着一首又一首的语录歌儿,唱得大家心更慌。
Il régnait
dans la gare un chaos infernal, avec ces milliers de gens qui
parlaient tous en même temps. Personne ne prêtait la moindre
attention à la grande banderole rouge qui y avait été tendue
pour l’occasion. Elle avait dû déjà servir pas mal de fois car
les caractères, découpés dans du papier, étaient tous plus ou
moins abîmés. Les haut-parleurs diffusaient en continu des
chants adaptés des citations du président Mao qui ajoutaient
encore au désordre ambiant.
Mais c’est
tout, A Cheng pose en quelques lignes le cadre de son récit et
poursuit aussitôt avec la description – à la première personne -
du narrateur, seul à prendre le train, ses camarades étant déjà
partis et ses parents décédés. Il s’est porté volontaire pour
cette destination « proche de la frontière » (détail
autobiographique qui évoque le Xishuangbanna) attiré par la
perspective d’un salaire de vingt yuans par mois.
Le cadre étant
ainsi rapidement esquissé, A Cheng entre tout de suite dans son
récit en décrivant la rencontre inopinée du narrateur avec un
inconnu qui lui propose tout de go une partie d’échecs,
proposition incongrue dans le désordre qui règne autour d’eux.
Dès ces premières lignes se met en place la structure du récit
dont les développements sont amenés par des interventions
dialoguées, ce qui le rend très vivant.
Alors que la
partie est engagée, et se poursuit après le départ du train sans
guère d’enthousiasme de la part du narrateur, l’identité de
l’inconnu est ainsi dévoilée par une apostrophe d’un camarade :
“棋呆子,你怎么在这儿?你妹妹刚才把你找苦了,我说没见啊。没想到你在我们学校这节车厢里,气儿都不吭一声。你瞧你瞧,又下上了。”
« Le fou
d’échecs ! Qu’est-ce que tu fais ici ? Ta sœur est hyper
inquiète et te cherche partout, je lui ai dit que je ne t’avais
pas vu. Je n’imaginais pas que tu étais dans le même wagon que
nous, tu aurais pu le dire. Mais regardez-moi ça, encore parti à
jouer aux échecs. »
Le narrateur,
stupéfait, demande à son camarade : « C’est Wang Yisheng ? » (“他就是王一生?”).
Question qui permet à A Cheng de présenter son personnage, le
fameux « fou d’échecs » : un original possédé par la passion des
échecs, totalement coupé de la réalité politique, jusqu’à
décoller des affiches pour aider son maître, un vieillard vivant
de la collecte des vieux papiers ; or, l’une d’elle étant la
proclamation d’une faction de Gardes rouges, il s’est retrouvé
accusé de
对方“施阴谋,弄诡计”
« intriguer en
secret et fomenter un complot » avec la partie adverse.
Il est ainsi
pris dans les luttes de faction et n’en réchappe que lorsqu’il
est reconnu qu’il n’est qu’un « fou d’échecs ». Un fou formé par
un maître taoïste, sur la base d’une doctrine donnant la plus
grande importance aux principes de base du taoïsme, un peu à la
manière des maîtres d’arts martiaux, les échecs apparaissant
comme une discipline intériorisée nécessitant une grande force
morale, hors contingences matérielles.
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Le roi des échecs, édition chinoise de 1998 |
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C’est donc un
fou capable, aussi, de rester une journée entière sans manger
sans en être affecté, alors que la Chine est plongée dans une
crise alimentaire et que tous ses camarades sont obnubilés par
la question de la nourriture ; c’est l’un des thèmes de la
nouvelle, repris de façon quasi obsessionnelle par le biais de
discussions philosophiques et de citations littéraires (Jack
London, le cousin Pons, les poèmes de Cao Cao).
C’est ainsi
qu’A Cheng utilise le contexte historique comme toile de fond de
sa nouvelle, qu’il conditionne, mais sans jamais en devenir un
élément principal. Le récit est ensuite mené pour conduire à
l’apothéose qu’est la grandiose partie d’échecs finale.
2. Wang
Yisheng et Ni Bin
De même que la
partie introductive, la seconde partie commence par la
description des lieux qui vont être le cadre du récit, mais sans
description du paysage :
这个农场在大山林里,活计就是砍树,烧山,挖坑,再栽树。不栽树的时候,就种点儿粮食。交通不便,运输不够,常常就买不到谋油点灯。晚上黑灯瞎火,大家凑在一起臭聊,天南地北。又因为常割资本主义尾巴,生活就清苦得很,常常一个月每人只有五钱油,吃饭钟一敲,大家就疾跑如飞。…米倒是不缺,国家供应商品粮,每人每月四十二斤。可没油水,挖山又不是轻活,肚子就越吃越大。我倒是没有什么,毕竟强似讨吃。每月又有二十几元工薪…
La ferme se
trouvait dans une région montagneuse couverte de forêts ; outre
cultiver quelques céréales, notre travail consistait à couper
des arbres, faire des brûlis, creuser des fossés et replanter
des arbres. Les communications étaient difficiles, les moyens de
transport insuffisants, nous n’avions souvent même pas assez
d’argent pour acheter le pétrole pour les lampes ; alors, le
soir, c’est dans l’obscurité que nous nous retrouvions pour
bavarder, de la pluie et du beau temps. Comme, à l’époque, on
« coupait la queue du capitalisme » (2), la vie était très
dure ; très souvent, nous n’avions chacun qu’une demi once
d’huile par mois, alors, dès que la cloche du déjeuner sonnait,
tout le monde se ruait pour manger. […] Le riz était la seule
chose qui ne manquait pas, l’Etat en fournissant chaque mois
vingt et un kilos par personne. Mais, comme on n’avait pas de
matière grasse et que le travail en montagne était épuisant,
plus on mangeait, plus on avait faim. Pourtant, cela m’était
égal, c’était toujours mieux que de mendier. Et l’on recevait
aussi un salaire mensuel de plus de vingt yuans…
Le cadre est
ainsi planté, dans ses éléments essentiels pour le récit : une
vie dure, dont les rares moments de loisir sont passés à
chercher de quoi agrémenter l’ordinaire, un rat par ci, un
serpent par là…
Et un jour
arrive Wang Yisheng, couvert de poussière. Si les autres sont en
manque de nourriture et de distractions, lui est en manque de
partenaires pour jouer aux échecs. Au détour de la conversation,
il raconte son histoire familiale, un père devenu alcoolique
après la mort de sa femme, une mère vendue jeune à un bordel,
rachetée par une famille qui la battait. Elle pliait des pages
de livre pour gagner sa vie, son fils l’aidait, l’un des livres
était un traité d’échecs… le début de sa passion, mais aussi du
désespoir de sa mère qui lui avait fait promettre, avant de
mourir, de gagner d’abord sa vie, avant de jouer – et lui de
promettre, alors elle lui avait fait cadeau d’un petit sac de
pièces qu’elle avait elle-même fabriquées avec des vieux manches
de brosses à dents – il ne restait qu’à sculpter les caractères
dessus. C’était le trésor de Wang Yisheng.
Ses camarades
font venir un autre mordu d’échecs pour jouer avec lui : Ni Bin
(倪斌),
un intellectuel longiligne et distingué, ironiquement surnommé
« couillu longues pattes » (“脚卵”) :
l’exact opposé de Wang Yisheng, rejeton d’une famille de lettrés
du sud, donc héritier d’une tradition d’échecs transmise de
génération en génération ; il arrive avec sa sauce au soja, mais
aussi avec un ancien échiquier datant des Ming, et parsème sa
conversation de référence aux fêtes organisées par son père.
Mais il se fait battre.
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Le roi des échecs, édition française 2008 |
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Conquis par le
talent de son nouvel adversaire, Ni Bin lui propose de
participer au tournoi d’échecs organisé par la province dans le
cadre d’une compétition sportive. C’est le sujet des deux
parties qui suivent.
3.
Préparation du tournoi
Tous les
jeunes, dont le narrateur, demandent un congé pour se rendre à
la ferme générale où doit avoir lieu la compétition, ce qui nous
vaut une description du cadre de cette nouvelle partie du récit,
mais A Cheng varie : cette fois-ci, la description intervient
après un premier développement sur les origines familiales de Ni
Bin, elle est joyeuse et ironique :
总场就在地区所在地,大家走了两天才到。这个地区虽是省以下的行政单位,却只有交叉的两条街,沿街有一些商店,货架上不是空的,即是“展品概不出售”。可是大家仍然很兴奋,觉得到了繁华地界,就沿街一个馆子一个馆子地吃,都先只叫净肉,一盘一盘地吞下去,拍拍肚子出来,觉得日光晃眼,竟有些肉醉,就找了一处草地,躺下来抽烟,又纷纷昏睡过去。
La ferme
générale se trouvait à deux jours de marche de la nôtre ; bien
que la ville dont elle dépendait fût à un échelon administratif
juste en dessous de la capitale provinciale, ce n’était
cependant guère plus que l’intersection de deux rues bordées de
quelques boutiques qui n’étaient pas totalement vides, mais dont
les produits étaient marqués comme étant « exposés mais non à
vendre ». Nous étions pourtant tout excités par ce monde de
fastes, passant de restaurant en restaurant en ne prenant que
des plats de viande, engloutis les uns après les autres, sortant
en nous frottant le ventre, aveuglés par la lumière du soleil,
et, comme enivrés de viande, cherchant finalement un coin
d’herbe où nous allonger en fumant une cigarette, avant de
sombrer dans un sommeil de plomb.
Mais Wang
Yisheng n’est pas là, et n’est pas inscrit sur les listes du
tournoi. Il n’arrive qu’une fois les épreuves éliminatoires
terminées : il avait été puni pour avoir demandé trop de congés
pour jouer aux échecs ; interdit de tournoi, il avait réussi à
s’enfuir. Il trouve à se loger chez un ami peintre, mais il
n’est pas admis à participer à la compétition.
Finalement,
c’est Ni Bin qui résout le problème, en promettant au secrétaire
responsable de la manifestation quelques calligraphies rares
encore possédées par son père et en lui offrant… l’échiquier
ancien. Irrité par ce qu’il considère comme un marchandage, et
honteux d’avoir causé la perte de l’échiquier, Wang Yisgheng
refuse de jouer.
4. Le
tournoi final
Finalement,
Wang Yisheng accepte de disputer un tournoi amical avec les
champions de la rencontre. La description de cette rencontre est
l’un des textes les plus réussis de la littérature chinoise
contemporaine.
Au bout de
trois jours, les résultats sont proclamés : il y a trois
vainqueurs. Comme ils ont épuisé leur temps de congé, il doivent
rentrer vite, alors Wang Yisheng leur propose de jouer contre
eux trois à la fois, et en aveugle. D’autres se joignent à eux,
ainsi que le champion du tournoi régional, qui, vu son grand
âge, décide cependant de rester chez lui puisque que le jeu est
en aveugle ; il enverra un messager indiquer les mouvements de
ses pièces.
Wang Yisheng
doit au total affronter neuf adversaires simultanément. A cette
nouvelle, les gens commencent à affluer. A Cheng décrit la
partie qui se déroule dans le plus profond silence :
棋开始了。上千人不再出声儿。只有自愿服务的人一会儿紧一会儿慢地用话传出棋步,外边儿自愿服务的人就变动着棋子儿。风吹得八张大纸哗哗地响,棋子儿荡来荡去。太阳斜斜地照在一切上,烧得耀眼。前几十排的人都坐下了,仰起头看,后面的人也挤得紧紧的,一个个土眉土眼,头发长长短短吹得飘,再没人动一下,似乎都把命放在棋里搏。
La partie
commença. Les milliers de gens assemblés firent silence. On
n’entendit plus que la voix des volontaires annonçant de temps à
autre les mouvements des pièces, d’une voix tantôt lente tantôt
plus rapide, tandis que, dehors, d’autres déplaçaient les
pièces au fur et à mesure. On voyait celle-ci se balancer sur
les huit feuilles de papier tenant lieu d’immense échiquier qui
bruissaient sous le souffle du vent. Le soleil dardait sur la
scène des rayons obliques aveuglants. Les dix premiers rangs des
spectateurs étaient assis, la tête levée ; les autres se
pressaient derrière, visages de paysans, cheveux au vent. Mais
plus personne ne bougeait, comme si leur vie entière dépendait
de cette partie.
Wang Yisheng
est assis en tailleur, isolé, dans la plus profonde
concentration. La nuit tombée, il ne reste finalement plus en
lice que le champion du tournoi régional. Mais ses pièces, les
rouges, ne bougent plus. La foule s’impatiente. Alors arrive un
vieillard chauve, soutenu par un homme en lequel tout le monde
reconnaît le champion. A Cheng traite alors le récit de la
rencontre des deux hommes sur un mode lyrique, le vieillard
proposant un match nul pour sauver sa face, mais reconnaissant
en son jeune adversaire un héritier digne de considération.
La nouvelle se
termine par une réflexion du narrateur, avant qu’il ne sombre,
épuisé, dans un profond sommeil :
衣食是本,自有人类,就是每日在忙这个。可囿在其中,终于还不太像人。
Nourriture
et habillement sont les besoins vitaux que l’homme doit
satisfaire, jour après jour, depuis la nuit des temps. Mais,
s’il se limite à cela, il n’a finalement plus grand’ chose
d’humain.
II. Le film
de Teng Wenji
La
publication du « Roi des échecs » fut un tel succès qu’elle
entraîna une véritable « fièvre A Cheng » qui incita l’écrivain
à démissionner de son poste de
directeur artistique à la maison
d’édition Shijie tushu
(世界图书出版公司)
pour se concentrer sur l’écriture de scénarios. Il venait en
effet d’une famille liée au cinéma : son père était critique et
théoricien réputé du cinéma, sa mère travaillait au studio de
Pékin et la famille y était logée. On peut dire qu’il avait le
cinéma dans le sang, et cela se sent d’ailleurs dans ses
nouvelles.
Or, Teng Wenji
(滕文骥)
avait déjà fait quelques films remarqués et il connaissait
bien A Cheng.
Le premier scénario auquel celui-ci
collabora fut celui du film réalisé par Teng Wenji en 1985 : « Big
Star » (《大明星》).
Puis, Chen Kaige ayant réalisé en 1987 l’adaptation de la
seconde nouvelle de la « trilogie des rois », « Le roi des
enfants » (《孩子王》),
il était logique de vouloir adapter la première nouvelle de
cette trilogie.
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Teng Wenji |
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« Le roi des
échecs » est ainsi la seconde collaboration d’A Cheng avec Teng
Wenji. Le scénario est très proche de la nouvelle, mais s’en
éloigne cependant par quelques différences qui en brouillent un
peu le message final, tout en étant une superbe réalisation
visuelle… et musicale.
Les
principales différences
Les principales
différences apparaissent au début et à la fin, et dans les
séquences à la campagne.
Le début
Le film ne
commence pas par la scène de la gare, comme dans la nouvelle,
mais par la fuite de Wang Yisheng devant un danger que l’on a du
mal à comprendre si on n’a pas lu la nouvelle : il s’agit de la
conséquence de l’affaire de l’affiche déchirée. Cette séquence
initiale ouvre le film sur un effet dramatique opposé à l’esprit
de la nouvelle qui en fait au contraire un incident sans
conséquence, évoqué en passant, qui sert juste à montrer
l’inconscience du fou d’échecs en matière politique, sa vie en
marge des contingences matérielles.
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Chess King |
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On retrouve la
structure de la nouvelle et le ton du récit à partir de la
séquence suivante, celle de la gare.
La
représentation de la campagne
Une autre
différence tient aux séquences représentant le travail des
« jeunes instruits » dans leur nouvel environnement, dans la
seconde partie. Dans la nouvelle, la description des tâches
imposées aux jeunes tient essentiellement aux quelques lignes
citées ci-dessus, qui en montrent le caractère dérisoire, voire
absurde : couper des arbres, faire des brûlis, creuser des
fossés et replanter des arbres.
Ce que nous
montre surtout le film, en revanche, ce sont les brûlis. Allumés
un peu partout et non contrôlés, ils finissent par créer un
incendie qui ravage les maisons précaires où sont logés les
étudiants, sans que l’on voie la nécessité de cette séquence,
sauf pour un effet visuel qui reste limité et mal intégré.
Tout le reste,
en revanche, est assez conforme au récit d’A Cheng ; la scène de
la découverte du serpent que les jeunes vont attraper pour le
tuer et le manger est même très réaliste.
Le tournoi
et la conclusion
Le tournoi
entre Wang Yisheng et ses neuf adversaires est tourné dans un
grand respect de la description de la nouvelle. En revanche, le
film a légèrement brodé autour du personnage du champion
régional : ce n’est plus seulement un vieillard, c’est en outre
un vieillard malade, ce qui justifie qu’il reste chez lui, et
envoie un messager transmettre les mouvements de ses pièces.
Invention supplémentaire, le messager n’est pas à bicyclette,
c’est un coureur, porteur d’un flambeau : outre la simple beauté
de l’image, cela ajoute un caractère de fable au personnage.
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Scène de la gare au début |
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En outre, il
a une légende à lui : on dit qu’il a cloué son général sur son
échiquier (3) en attendant celui qui le forcera à le déplacer,
d’où son nom : Li le clou, Dingzi Li (“钉子李”).
A la fin du tournoi, ce n’est pas lui qui vient demander le
match nul, mais un autre envoyé qui lit son message. Il reste
donc comme une sorte d’esprit planant sur le tournoi.
Quant à la
conclusion, elle est totalement différente de celle de la
nouvelle, ou du moins elle accentue ce qui n’en est qu’un
élément secondaire. A la fin du tournoi, le narrateur, à qui
Wang Yisheng avait confié les pions faits par sa mère, les lui
rapporte… gravés ! Et, à la toute fin, le film comporte une
séquence supplémentaire qui montre Wang Yisheng revenant sur les
lieux du tournoi, le lendemain matin, et cherchant quelque chose
par terre à l’endroit où se pressait la foule la veille. Il se
penche au bout d’un certain temps pour ramasser ce qu’il
cherchait : c’est l’un des pions qui avait dû tomber de son sac
et qu’il serre précieusement dans sa main.
Le film se
termine ainsi sur un mouvement de piété filiale, et non sur la
réflexion humaniste qui conclut la nouvelle.
Un film à
(re)découvrir
Malgré ces
différences qui ont plutôt tendance à affaiblir le récit, « Le
roi des échecs » adapté par Teng Wenji est un film superbe qui
mériterait d’être (re)découvert. Comme beaucoup de films des
années 1980 réalisés par des réalisateurs de la « vieille
génération », il a souffert de l’engouement pour les films de la
cinquième génération, et leur esprit turbulent et iconoclaste,
au détriment de tout ce qui s’est fait par ailleurs.
« Le roi des
échecs » répond à une esthétique différente, plus raffinée
peut-être, en tout cas certainement moins visuellement
agressive, une esthétique qui travaille l’image comme une
peinture ancienne et la sous-tend par la musique. En effet, si
la photographie est très recherchée, avec des vues de village
perdu dans la brume, ou dans l’obscurité, qui ponctuent les
séquences à la campagne, la musique est, à mon sens,
primordiale.
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Xie Yuan dans le rôle de Wang Yisheng |
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Teng Wenji
était musicien, et n’a fait des études cinématographiques
qu’après avoir raté l’entrée au conservatoire. Beaucoup de ses
films sont construits sur une trame musicale, la « Ballade du
fleuve Jaune », par exemple, en 1989, aussitôt après « Le roi
des échecs ».
Dans ce
film, elle est très importante, et en particulier dans la
séquence finale, tournée comme une séquence d’opéra, la musique
scandant et accompagnant les mouvements des pièces, annoncés en
un parler-chanter sur un mode opératique ; puis la musique
s’amplifie au fur et à mesure que les concurrents se retirent,
pour retomber dans le silence quand Wang Yisheng reste seul face
à son dernier adversaire.
La musique
est signée du célèbre compositeur Guo Wenjing (郭文景),
né en 1956, dont la musique est inspirée de la musique
traditionnelle chinoise, mais teintée d’influences occidentales.
Il a ensuite composé plusieurs opéras, dont un adapté de Lu Xun,
et un autre basé sur la vie du poète Li Bai, mais aussi diverses
musiques de films, par exemple, celle de « In the Heat of the
Sun » (《阳光灿烂的日子》),
le premier film réalisé par Jiang Wen (姜文),
en 1994, ou encore celle du film de Zhang Yimou « Riding alone
for thousand miles » (《千里走单骑》)
en 2005. Il a aussi composé un morceau pour la cérémonie
d’ouverture des Jeux olympiques, alliant instruments et voix de
sa manière caractéristique.
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Guo Wenjing |
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Au moment du
film de Teng Wenji, néanmoins, il était sorti du conservatoire
depuis seulement quelques années et était beaucoup moins connu.
Sa composition pour la séquence du tournoi a la qualité d’une
partition d’opéra qui donne une grande profondeur à la scène.
L’autre atout
du film est son interprétation, surtout celle de Xie Yuan
(谢园) dans le rôle de Wang Yisheng. Il a d’ailleurs été couronné
d’un prix du Coq d’or pour son interprétation dans le film
(meilleur rôle masculin). Né en 1959 à Pékin, il avait fait ses
débuts au cinéma en 1981, mais s’était surtout fait connaître
par son rôle dans le film qui marque les tout débuts de la
cinquième génération, en 1984, « One and Eight » (《一个和八个》) ;
en 1987, c’est déjà lui qui avait interprété le rôle principal
dans le « Roi des enfants » (《孩子王》)
de Chen Kaige.
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Xie Yuan dans Le roi des enfants |
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Si le film
de Teng Wenji mérite de sortir de l’oubli, ce n’est pas le cas
du film éponyme réalisé par Tsui Hark en 1991.
III. Le film
de Tsui Hark
Ce film,
intitulé « King of Chess » en anglais, est souvent oublié dans
les filmographies de Tsui Hark. Il a en réalité été commencé par
un autre réalisateur de Hong Kong, Yim Ho (嚴浩/严浩),
auquel on doit quelques films réussis, dont le très beau
« Homecoming » (《似水流年》)
de 1984.
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King of Chess (Tsui Hark) |
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Yim Ho a adapté
assez fidèlement la nouvelle d’A Cheng, mais Tsui Hark, qui en
était le producteur avec sa société Film Workshop, trouva le ton
trop pro-communiste, et, comme à son habitude, intervint pour
corriger. Yim Ho se retira en désavouant le film ; Tsui Hark le
reprit et l’acheva en concoctant un second volet lié au premier
déjà réalisé : une histoire contemporaine située à Taipei, liée
à la première par le biais d’un personnage, et adaptée d’un
roman éponyme de science-fiction d’un auteur taïwano-américain,
Chang Shi-Kuo (张系国).
John Sham est
producteur d’un programme intitulé « Whizz Kids » qui passe sur
une chaîne de télévision taiwanaise. Pour son émission, il
découvre un enfant surdoué aux échecs parce qu’il possède le don
de prédire ce que va jouer son adversaire. L’enfant devient
alors un pion dans un système destiné à faire de l’argent.
« King of
Chess » commence sur des images d’archives des grandioses
défilés populaires des débuts de la Révolution culturelle, Mao
Zedong en tête haranguant la foule en brandissant le petit livre
rouge, images accompagnées d’une chanson rock qui donne le
décalage voulu pour bien marquer que le film va être critique.
Un petit groupe se détache de la masse, direction la campagne,
et, au sein de ce groupe, trois comparses dont l’un est
accompagné de son neveu hongkongais venu … en vacances, en
vacances en Chine pendant la Révolution culturelle !
Mais il est
nécessaire, ce neveu, car c’est lui qui, une fois à Taiwan, dans
la partie contemporaine du film, va assurer le lien entre les
deux parties, par le biais de sa mémoire, la partie initiale
filmée par Yim Ho revenant alors dans le film en flash-back.
Car, confronté au petit prodige taiwanais, il se souvient du roi
des échecs qu’il a rencontré pendant ses « vacances » quand il
était jeune.
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Une des séquences filmées par Yim Ho |
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C’est tordu à
souhait, lourdement critique, et généralement pesant. Tous les
effets sont appuyés et les messages claironnés : le regard
croisé sur les deux époques compare les pions que sont les deux
protagonistes des deux histoires parallèles, deux prodiges aux
échecs, l’un dans une société déshumanisée par le système
politique, l’autre dans une autre société déshumanisée, cette
fois, par le pouvoir écrasant de l’argent. Le fait, enfin, que
l’enfant soit doué de pouvoirs paranormaux fait de « King of
Chess » un vulgaire film de série B.
On perd au
passage A Cheng et sa superbe et subtile nouvelle. Et l’on
regrette que Yim Ho n’ait pas pu terminer son film. Il l’a
commencé en 1987, ce qui tend à montrer la notoriété qu’avait la
nouvelle, y compris à Hong Kong.
Notes
(1) Edition
française :
Le roi des
échecs, in Les trois rois, traduit du chinois par Noël Dutrait,
éditions de L’Aube, 1994.
(2) « Couper la
queue du capitalisme » est l’expression qui désignait
l’interdiction faite aux paysans de se livrer à des activités en
marge de leur travail collectif - culture d’un lopin de terre
individuel ou élevage d’animaux domestiques - qui auraient pu
leur permettre d’améliorer leur ordinaire, et qui furent peu à
peu autorisées par la suite, d’où la précision : à l’époque.
(3) L’une des
pièces maîtresses du jeu d’échecs chinois dont il est question
ici.
Voir la note
explicative sur ce jeu dans :
http://www.chinesemovies.com.fr/films_Huang_Jianxin_Black_Cannon_Incident.htm
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