Sinologue et traducteur américain spécialisé dans la
poésie classique chinoise et la poésie comparée, Stephen
Owen est tout particulièrement un grand spécialiste de
la poésie Tang, et de l’œuvre poétique de
Du Fu (杜甫)
qu’il a été le premier à traduire dans son intégralité
en anglais, avec analyses et commentaires, mais il est
aussi l’auteur d’ouvrages originaux sur la pensée et la
théorie littéraires chinoises.
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Stephen Owen
(photo Fairbank Center for Chinese Studies) |
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Une vie pour la poésie chinoise
Stephen Owen (en chinois
宇文所安)
est né en octobre 1946 à St. Louis, Missouri. En 1959,
il déménage à Baltimore, puis part étudier à
l’université de Yale.
Il est
sorti de Yale en 1968 avec un BA (Bachelor of Arts) en
littérature chinoise, puis a poursuivi ses études dans
cette même université sous la direction de Hans Fränkel,
et a terminé son doctorat en littérature chinoise en
1972, avec une thèse sur « The Poetry of Meng Chiao
[Jiao] and Han Yu. A Study of a Chinese Poetic Reform »,
thèse qu’il a publiée en 1975 après l’avoir révisée et
élaguée - Meng Jiao (孟郊)
et Han Yu (韓愈)
étant deux des grands poètes des Tang. La thèse était
une étude détaillée de leur œuvre replacée dans leur
contexte biographique ce qui était sans précédent dans
l’étude de poèmes chinois.
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The Poetry of Meng Chiao and Han Yu |
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Deux
ans plus tard, en 1977, Stephen Owen a entrepris la
rédaction d’une histoire littéraire de toute la poésie
Tang, de manière chronologique et systématique,
entreprise qui l’a occupé pendant près de trente ans et
a donné quatre livres (Early Tang, High Tang, Mid-Tang
et Late Tang) qui constituent encore aujourd’hui une
somme inégalée sur la poésie de cette période. Owen
trace des parallèles et établit des relations inédites
entre la poésie, la littérature et les arts, et les
différentes facettes de la pensée de l’époque en général
ainsi que l’évolution des genres et de la personne même
des poètes – dans le sens de la pensée de Mencius dans
ce domaine.
À
partir de 1985, Stephen Owen a ensuite élargi son étude
de la poésie des Tang à la pensée et à la théorie
littéraires chinoises, dans une optique comparative.
Il a
enseigné à Yale jusqu’en 1982, date à laquelle il est
passé à Harvard, dans le département des langues et
civilisations d’Asie orientale et celui de littérature
comparée. En 1997, il a été honoré d’un James Bryant
Conant University Professorship. C’est alors qu’il a
publié son « Anthologie de la littérature chinoise »,
anthologie révolutionnaire en son temps connue comme
« Norton
Anthology of Chinese Literature ». Cette anthologie a
été complétée en 2012 par les deux volumes de la
« Cambridge History of Chinese Literature » coéditée
avec Kang-I Sun Chang de Yale (pour le deuxième volume).
Sous
sa plume, la littérature classique chinoise est
interprétée comme reflet de l’histoire, de la mémoire et
de ses traumas. C’est ce que signifie le titre de son
ouvrage précurseur de 1986 « Remembrances : The
Experience of the Past in Classical Chinese
Literature » ; il part de la fameuse affirmation du roi
Wen de Wei (魏文帝)
dans son « Essai sur la littérature » (Lunwen
《論文》),
disant que l’écrit « est la grande réalisation pour
gouverner un pays, d’une magnificence immortelle » (蓋文章,經國之大業,不朽之盛事)
[Lunwen 5]
,
Stephen Owen a pris sa retraite de Harvard en mai 2018,
mais a continué à écrire, traduire et publier.
De la poésie des Tang à celle des Song et à la pensée
littéraire chinoise
Des
Tang …
Son
magnum opus, dans le domaine de la traduction et de
l’analyse des poèmes Tang, est l’œuvre complète du poète
Du Fu (杜甫)
qu’il a passé huit ans à traduire : c’est la première
traduction intégrale en anglais de l’œuvre de ce grand
poète.
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Stephen Owen
et les six volumes de sa traduction de l’œuvre de Du Fu
(photo
Harvard Gazette,
avril 2016) |
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Il dit
de Du Fu qu’il est « a quirky poet ». Quirky ? Un
excentrique, un original, Du Fu, se crapahutant sur les
routes, d’un exil à l’autre, avec ses bouquins. Il écrit
sur les mille banalités du quotidien, qui par là-même
cessent de l’être, et sur les petites péripéties
inattendues de ses incessantes pérégrinations, qui en
deviennent drôles : un serviteur lui réparant une fuite
d’eau, les tracas comme des broutilles pour s’installer
dans sa nouvelle maison à Chengdu, ou la préparation
d’une sauce au soja. Le moindre détail renvoie à
l’histoire ancienne et à des précédents littéraires,
comme l’arrachage d’une treille rappelant la chute des
Shang.
Tout
devient poétique et plein d’humour sous la plume de Du
Fu, malgré la guerre et ses ravages, qui sont là,
toujours, au détour du chemin. Ce qui n’est pas facile,
c’est de le traduire, comme toute poésie chinoise dans
sa plus simple forme, avec toute la « valeur allusive »
attachée au moindre caractère.
Dernier de ses multiples prix, titres et distinctions
reçus tout au long de sa carrière
,
Stephen Owen a été lauréat en septembre 2018 du « Tang
Prize for lifetime contributions to Sinology », prix
qu’il a partagé avec le chercheur japonais Yoshinobu
Shiba (斯波義信).
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Les deux
lauréats du prix Tang de sinologie 2018, Stephen Owen et
Yoshinobu Shiba |
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…
aux Song
Stephen Owen a aussi apporté sa contribution à
l’histoire et l’analyse de la poésie des Song (du Nord).
En
2021, sous le titre « All Mine !
Happiness, Ownership, and Naming in Eleventh-Century
China
», il a publié
les
cinq « Conférences Hu Shi » prononcées à l’université de
Pékin en 2010, plus, dans un sixième chapitre, la
conférence présentée lors de la remise du Tang Prize à
Taipei, et reprise à Harvard en 2018.
Comme
l’explique Christian Lamouroux dans un compte rendu
publié en mars 2026 dans les
Cahiers de civilisation médiévale (n° 273),
Stephen Owen s’intéresse dans ces conférences au
« renouvellement de la sociabilité lettrée que révèlent
les écrits de plusieurs grands lettrés du 11e siècle ».
Partant d’une réflexion sur le bonheur, il s’intéresse à
Ouyang Xiu (欧阳修),
figure majeure du renouveau confucéen dans la société
des Song, et à Su Shi (苏轼)
qu’il considère comme son maître, en suivant « la
manière, nous dit Lamouroux, dont l’un et l’autre font
face aux conséquences malvenues du désir de posséder ».
Ouyang Xiu s’est interrogé sur un site nommé « Six
rochers du ruisseau des Macres », où ne subsiste plus
qu’une seule pierre après le passage de collectionneurs
qui se sont emparés des autres ; il offre à tous le
bonheur de contempler le dernier rocher en le faisant
installer dans une salle de la préfecture dont il avait
la charge, permettant ainsi à chacun de profiter d’un
objet que personne ne possède.
Su Shi
va plus loin : non seulement il est possible de jouir de
la contemplation d’un objet sans le posséder, mais c’est
d’autant plus souhaitable que le désir de posséder rend
souvent malheureux. En effet, Su Shi s’était promis, sur
le chemin de l’exil, de revenir acheter une pierre
admirée en chemin, mais elle avait disparu à son retour.
Il écrit deux poèmes pour en pleurer la disparition,
seul demeure le nom que le poète lui a donné. Le plus
beau est encore que la pierre a été offerte à l’empereur
Huizong (宋徽宗),
et qu’elle a sans doute fini « sur une catapulte, lors
des sièges de la capitale à la fin des Song du Nord, en
1126 ou 1127.
Owen
part de ces histoires pour réfléchir au pouvoir qu’ont
les objets sur nous, en analysant l’expérience d’un
troisième lettré, l’historien et érudit Sima Guang (司马光),
avec son « Jardin du bonheur solitaire » (dúlèyuán
獨樂園),
baptisé ainsi en réponse critique à Mencius et son
« plaisir partagé ». Le jardin que Sima se réserve pour
lui, le jardinier le fait visiter, contre pourboires…
qu’il utilisera pour faire construire un nouveau
pavillon dans le jardin. Mais, dit Owen, Sima Guang
savait très bien qu’en nommant l’endroit, il lui donnait
en fait de la valeur : nommer, c’est ainsi s’approprier…
Et Owen de poursuivre son récit avec un autre site
immortalisé par le poète : le « Mont des cloches de
pierre »… Les textes, et le génie du poète, font la
valeur des pierres et des sites.
Stephen Owen offre dans ces conférences une formidable
introduction à la subtilité de l’écriture classique dans
la Chine du 11e siècle et à la finesse des
mutations de la société lettrée en quelques décennies.
Mais c’est également la meilleure introduction à la
subtilité de la pensée du sinologue lui-même, qui tient
aussi du plaisir que procure la propriété
intellectuelle.
Stephen Owen est décédé le 2 mai 2026 à Cambridge
(Massachusetts), a
annoncé la fondation Tang
en lui
rendant hommage.
Principales traductions et publications
-
The Poetry of Meng Chiao and Han Yü. Yale
University Press, 1975.
Histoire de la poésie Tang
- The Poetry of the Early T'ang. Yale University
Press, 1977 / Revised Ed., Quirin Press 2012,
-
The Great Age of Chinese Poetry : The High T'ang.
Yale University Press, 1981 /Rev. Ed., Quirin Press
2013.
-
The End of the Chinese 'Middle Ages': Essays in Mid-Tang
Literary Culture. Stanford University Press,
1996.
-
The Late Tang: Chinese Poetry of the Mid-Ninth Century
(827-860). Harvard Asia Center/ Harvard East Asian
Monographs, Harvard University Press, 2006.
Histoire littéraire
-
Traditional Chinese Poetry and Poetics: Omen of the
World. University of Wisconsin Press, 1985.
-
Remembrances: The Experience of the Past in Classical
Chinese Literature. Harvard University Press,
1986.
-
Mi-Lou : Poetry and the Labyrinth of Desire.
Harvard University Press, Harvard Studies in Comparative
Literature, 1989.
-
Readings in Chinese Literary Thought.
Harvard-Yenching Institute Monograph Series, Harvard
University Press, 1992.
-
An Anthology of Chinese Literature: Beginnings to 1911.
W.W. Norton, 1996.
-
The Making of Early Chinese Classical Poetry. Harvard
Asia Center/ Harvard East Asian Monographs, Harvard
University Press, 2006.
De Du Fu aux Song
- The Complete Poetry of Du Fu, Ding Xiang Warner / Paul
W. Kroll ed., De Gruyter, Library of Chinese Humanities
(bilingual ed., 6 vol.), Dec. 2015.
- The Poetry of Ruan Ji and Xi Kang, tr. Stephen Owen
(Ruan Ji) & Wendy Swartz (Xi Kang), Ding Xiang Warner /
Xiaofei Tan ed., De Gruyter, Library of Chinese
Humanities, 2017.
- Just a Song: Chinese Lyrics from the Eleventh and
Early Twelfth Centuries, Harvard University Press, 2019
[“Song lyrics” ou cí (词)
étant la forme de poésie chinoise qui s’est développée à
partir du 9e siècle, en opposition à la
poésie classique plus ancienne ou shi (诗)]
.
- All Mine !
Happiness, Ownership, and Naming in Eleventh-Century
China, Columbia University Press, 2021.
À
lire en, complément
La
biographie très fouillée de Stephen Owen publiée en 2018
sur le site du Tang Prize.