Sinologues

 
 
 
     

 

 

Stephen Owen

1946-2026

Sinologue et traducteur

par Brigitte Duzan, 21 avril 2026, actualisé 3 mai 2026

 

Sinologue et traducteur américain spécialisé dans la poésie classique chinoise et la poésie comparée, Stephen Owen est tout particulièrement un grand spécialiste de la poésie Tang, et de l’œuvre poétique de Du Fu (杜甫) qu’il a été le premier à traduire dans son intégralité en anglais, avec analyses et commentaires, mais il est aussi l’auteur d’ouvrages originaux sur la pensée et la théorie littéraires chinoises.

 

 

Stephen Owen

 (photo Fairbank Center for Chinese Studies)

 

  

Une vie pour la poésie chinoise

 

Stephen Owen (en chinois 宇文所安) est né en octobre 1946 à St. Louis, Missouri. En 1959, il déménage à Baltimore, puis part étudier à l’université de Yale.

 

Il est sorti de Yale en 1968 avec un BA (Bachelor of Arts) en littérature chinoise, puis a poursuivi ses études dans cette même université sous la direction de Hans Fränkel, et a terminé son doctorat en littérature chinoise en 1972, avec une thèse sur « The Poetry of Meng Chiao [Jiao] and Han Yu. A Study of a Chinese Poetic Reform », thèse qu’il a publiée en 1975 après l’avoir révisée et élaguée - Meng Jiao (孟郊) et Han Yu (韓愈) étant deux des grands poètes des Tang. La thèse était une étude détaillée de leur œuvre replacée dans leur contexte biographique ce qui était sans précédent dans l’étude de poèmes chinois.

 

 

The Poetry of Meng Chiao and Han Yu

 

  

Deux ans plus tard, en 1977, Stephen Owen a entrepris la rédaction d’une histoire littéraire de toute la poésie Tang, de manière chronologique et systématique, entreprise qui l’a occupé pendant près de trente ans et a donné quatre livres (Early Tang, High Tang, Mid-Tang et Late Tang) qui constituent encore aujourd’hui une somme inégalée sur la poésie de cette période. Owen trace des parallèles et établit des relations inédites entre la poésie, la littérature et les arts, et les différentes facettes de la pensée de l’époque en général ainsi que l’évolution des genres et de la personne même des poètes – dans le sens de la pensée de Mencius dans ce domaine.

 

À partir de 1985, Stephen Owen a ensuite élargi son étude de la poésie des Tang à la pensée et à la théorie littéraires chinoises, dans une optique comparative.

 

Il a enseigné à Yale jusqu’en 1982, date à laquelle il est passé à Harvard, dans le département des langues et civilisations d’Asie orientale et celui de littérature comparée. En 1997, il a été honoré d’un James Bryant Conant University Professorship. C’est alors qu’il a publié son « Anthologie de la littérature chinoise », anthologie révolutionnaire en son temps connue comme « Norton Anthology of Chinese Literature ». Cette anthologie a été complétée en 2012 par les deux volumes de la « Cambridge History of Chinese Literature » coéditée avec Kang-I Sun Chang de Yale (pour le deuxième volume).

 

Sous sa plume, la littérature classique chinoise est interprétée comme reflet de l’histoire, de la mémoire et de ses traumas. C’est ce que signifie le titre de son ouvrage précurseur de 1986 « Remembrances : The Experience of the Past in Classical Chinese Literature » ; il part de la fameuse affirmation du roi Wen de Wei (魏文帝) [1] dans son « Essai sur la littérature » (Lunwen 論文), disant que l’écrit « est la grande réalisation pour gouverner un pays, d’une magnificence immortelle » (蓋文章,經國之大業,不朽之盛事) [Lunwen 5] [2],

 

Stephen Owen a pris sa retraite de Harvard en mai 2018, mais a continué à écrire, traduire et publier.

 

De la poésie des Tang à celle des Song et à la pensée littéraire chinoise

 

Des Tang …

 

Son magnum opus, dans le domaine de la traduction et de l’analyse des poèmes Tang, est l’œuvre complète du poète Du Fu (杜甫) qu’il a passé huit ans à traduire : c’est la première traduction intégrale en anglais de l’œuvre de ce grand poète.

 

 

Stephen Owen et les six volumes de sa traduction de l’œuvre de Du Fu

(photo Harvard Gazette, avril 2016)

 

  

Il dit de Du Fu qu’il est « a quirky poet ». Quirky ? Un excentrique, un original, Du Fu, se crapahutant sur les routes, d’un exil à l’autre, avec ses bouquins. Il écrit sur les mille banalités du quotidien, qui par là-même cessent de l’être, et sur les petites péripéties inattendues de ses incessantes pérégrinations, qui en deviennent drôles : un serviteur lui réparant une fuite d’eau, les tracas comme des broutilles pour s’installer dans sa nouvelle maison à Chengdu, ou la préparation d’une sauce au soja. Le moindre détail renvoie à l’histoire ancienne et à des précédents littéraires, comme l’arrachage d’une treille rappelant la chute des Shang.

 

Tout devient poétique et plein d’humour sous la plume de Du Fu, malgré la guerre et ses ravages, qui sont là, toujours, au détour du chemin. Ce qui n’est pas facile, c’est de le traduire, comme toute poésie chinoise dans sa plus simple forme, avec toute la « valeur allusive » [3] attachée au moindre caractère.

 

Dernier de ses multiples prix, titres et distinctions reçus tout au long de sa carrière [4], Stephen Owen a été lauréat en septembre 2018 du « Tang Prize for lifetime contributions to Sinology », prix qu’il a partagé avec le chercheur japonais Yoshinobu Shiba (斯波義信).

 

 

Les deux lauréats du prix Tang de sinologie 2018, Stephen Owen et Yoshinobu Shiba

 

 

aux Song

 

Stephen Owen a aussi apporté sa contribution à l’histoire et l’analyse de la poésie des Song (du Nord).

 

En 2021, sous le titre « All Mine ! Happiness, Ownership, and Naming in Eleventh-Century China », il a publié les cinq « Conférences Hu Shi » prononcées à l’université de Pékin en 2010, plus, dans un sixième chapitre, la conférence présentée lors de la remise du Tang Prize à Taipei, et reprise à Harvard en 2018.

 

Comme l’explique Christian Lamouroux dans un compte rendu publié en mars 2026 dans les Cahiers de civilisation médiévale (n° 273), Stephen Owen s’intéresse dans ces conférences au « renouvellement de la sociabilité lettrée que révèlent les écrits de plusieurs grands lettrés du 11e siècle ». Partant d’une réflexion sur le bonheur, il s’intéresse à Ouyang Xiu (欧阳修), figure majeure du renouveau confucéen dans la société des Song, et à Su Shi (苏轼) qu’il considère comme son maître, en suivant « la manière, nous dit Lamouroux, dont l’un et l’autre font face aux conséquences malvenues du désir de posséder ». Ouyang Xiu s’est interrogé sur un site nommé « Six rochers du ruisseau des Macres », où ne subsiste plus qu’une seule pierre après le passage de collectionneurs qui se sont emparés des autres ; il offre à tous le bonheur de contempler le dernier rocher en le faisant installer dans une salle de la préfecture dont il avait la charge, permettant ainsi à chacun de profiter d’un objet que personne ne possède.

 

Su Shi va plus loin : non seulement il est possible de jouir de la contemplation d’un objet sans le posséder, mais c’est d’autant plus souhaitable que le désir de posséder rend souvent malheureux. En effet, Su Shi s’était promis, sur le chemin de l’exil, de revenir acheter une pierre admirée en chemin, mais elle avait disparu à son retour. Il écrit deux poèmes pour en pleurer la disparition, seul demeure le nom que le poète lui a donné. Le plus beau est encore que la pierre a été offerte à l’empereur Huizong (宋徽宗), et qu’elle a sans doute fini « sur une catapulte, lors des sièges de la capitale à la fin des Song du Nord, en 1126 ou 1127.

 

Owen part de ces histoires pour réfléchir au pouvoir qu’ont les objets sur nous, en analysant l’expérience d’un  troisième lettré, l’historien et érudit Sima Guang (司马光), avec son « Jardin du bonheur solitaire » (dúlèyuán 獨樂園), baptisé ainsi en réponse critique à Mencius et son « plaisir partagé ». Le jardin que Sima se réserve pour lui, le jardinier le fait visiter, contre pourboires… qu’il utilisera pour faire construire un nouveau pavillon dans le jardin. Mais, dit Owen, Sima Guang savait très bien qu’en nommant l’endroit, il lui donnait en fait de la valeur : nommer, c’est ainsi s’approprier… Et Owen de poursuivre son récit avec un autre site immortalisé par le poète : le « Mont des cloches de pierre »… Les textes, et le génie du poète, font la valeur des pierres et des sites.

 

Stephen Owen offre dans ces conférences une formidable introduction à la subtilité de l’écriture classique dans la Chine du 11e siècle et à la finesse des mutations de la société lettrée en quelques décennies. Mais c’est également la meilleure introduction à la subtilité de la pensée du sinologue lui-même, qui tient aussi du plaisir que procure la propriété intellectuelle.

 

Stephen Owen est décédé le 2 mai 2026 à Cambridge (Massachusetts), a annoncé la fondation Tang en lui rendant hommage.

 


 

Principales traductions et publications

 

- The Poetry of Meng Chiao and Han Yü. Yale University Press, 1975. 

Histoire de la poésie Tang 

- The Poetry of the Early T'ang. Yale University Press, 1977 / Revised Ed., Quirin Press 2012, 

- The Great Age of Chinese Poetry : The High T'ang.  Yale University Press, 1981 /Rev. Ed., Quirin Press 2013. 

- The End of the Chinese 'Middle Ages': Essays in Mid-Tang Literary Culture.  Stanford University Press, 1996. 

- The Late Tang: Chinese Poetry of the Mid-Ninth Century (827-860). Harvard Asia Center/ Harvard East Asian Monographs, Harvard University Press, 2006.

Histoire littéraire

- Traditional Chinese Poetry and Poetics: Omen of the World. University of Wisconsin Press, 1985. 

- Remembrances: The Experience of the Past in Classical Chinese Literature. Harvard University Press, 1986. 

- Mi-Lou : Poetry and the Labyrinth of Desire [5]. Harvard University Press, Harvard Studies in Comparative Literature, 1989. 

- Readings in Chinese Literary Thought. Harvard-Yenching Institute Monograph Series, Harvard University Press, 1992. 

- An Anthology of Chinese Literature: Beginnings to 1911.  W.W. Norton, 1996. 

- The Making of Early Chinese Classical Poetry.  Harvard Asia Center/ Harvard East Asian Monographs, Harvard University Press, 2006. 

De Du Fu aux Song

- The Complete Poetry of Du Fu, Ding Xiang Warner / Paul W. Kroll ed., De Gruyter, Library of Chinese Humanities (bilingual ed., 6 vol.), Dec. 2015.

- The Poetry of Ruan Ji and Xi Kang, tr. Stephen Owen (Ruan Ji) & Wendy Swartz (Xi Kang), Ding Xiang Warner / Xiaofei Tan ed., De Gruyter, Library of Chinese Humanities, 2017.

- Just a Song: Chinese Lyrics from the Eleventh and Early Twelfth Centuries, Harvard University Press, 2019

[“Song lyrics” ou () étant la forme de poésie chinoise qui s’est développée à partir du 9e siècle, en opposition à la poésie classique plus ancienne ou shi ()] [6].

- All Mine ! Happiness, Ownership, and Naming in Eleventh-Century China, Columbia University Press, 2021.

 


 

À lire en, complément

 

La biographie très fouillée de Stephen Owen publiée en 2018 sur le site du Tang Prize.


 

[1] C’est-à-dire Cao Pi (曹丕), deuxième fils et héritier de Cao Cao (曹操), premier empereur des Wei, qui était lui-même écrivain et poète.

[2] Le texte entier de l’essai de Stephen Owen est disponible en ligne en version numérique sur le site de l’université de Harvard.

[3] Selon l’expression de François Jullien (La Valeur allusive, EFEO, 1985/ PUF, 2003)

[4] Dont le Guggenheim Fellowship et le Mellon Foundation Distinguished Achievement Award en 2006.

[5]  Le terme Milou (迷樓), littéralement « le bâtiment où l’on se perd », ou labyrinthe, a selon Stephen Owen pour origine un chuanqi faisant état d’un milou construit par l’empereur Yang des Sui (隋煬帝), fils du fondateur de la dynastie, qui fut, entre autres, un grand constructeur, mais aussi un empereur maudit. Ce milou a été traduit en français « le pavillon des égarements » (voir Impressions d’Extrême-Orient 2024/16). Le pavillon en question serait purement imaginaire et relèverait de la légende qui a diabolisé l’empereur, inspirant un roman en langue vernaculaire du 17e siècle « L’Histoire galante de l’Empereur Yang des Sui » (Sui Yangdi yanshi 隋炀帝艳史) – roman dans le genre du Jin Ping Mei dont Vincent Durand-Dastès a traduit, et commenté, le chapitre 32.

Pour Stephen Owen, le milou en question est pris comme emblème du pouvoir séducteur de la poésie. C’est un labyrinthe qui manque dans l’imaginaire de Borges.  

 

 

     

 

 

 

 

     

 

 

 

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