Les grands sinologues

 
 
 
     

 

 

Grands sinologues

François Martin

1948-2015

Présentation

par Brigitte Duzan, 8 juillet 2026

 

François Martin a d’abord été un spécialiste de la poésie du haut Moyen Âge chinois comme son maître Jean-Pierre Diény, puis il s’est intéressé à l’histoire politique de la même période, le 6e siècle [1].

 

 

François Martin (photo Qiu Jian)

 

 

D’une étonnante érudition nourrie d’abord aux sources grecques et latines, il maîtrisait à la fois le chinois, classique et moderne, et le japonais, mais aussi le coréen ainsi que le sanscrit qu’il a appris pour étudier le bouddhisme médiéval dans les textes.

 

L’appel du large

 

François Martin est né en 1948 au Mans, dans une famille qui l’aurait bien vu banquier ou notaire. Un stage au Crédit Lyonnais (en 1967) pour faire plaisir à papa-maman finira de le convaincre qu’il n’était pas fait pour cette carrière-là. Bien que très attaché à la Bretagne de ses origines, il était bien plus attiré par les lointains asiatiques que lui laissaient entrevoir les cadeaux rapportés par un oncle de ses voyages au Vietnam ou au Cambodge : il rêvait à quinze ans d’Angkor Vat dont il avait entrepris de dessiner le plan [2].

 

Japonais et chinois

 

En 1966, il décide d’apprendre le japonais et s’inscrit à Langues’O mais se retrouve inscrit en chinois. Il commence donc à apprendre le chinois, mais en deuxième année commence aussi le japonais, tout en s’initiant au coréen et au mongol. Il avait une fringale de langues, ayant même étudié le breton par correspondance en préparant son bac. Faute de cours, il étudie seul le sanscrit.

 

Il passe la licence de japonais, termine une maîtrise de chinois, et en 1970 obtient une bourse du ministère des Affaires étrangères du Japon pour aller étudier à l’université Tôdai à Tôkyô (Tōkyō daigaku 東京大学). Il arrive après l’agitation d’extrême gauche de 1968 qui avait entraîné l’occupation de bâtiments de l’université pendant près d’un an. Mais le Japon faisait partie du parcours presque obligé pour la plupart des sinologues à l’époque, pour se former en japonais mais aussi en chinois classique, dans un contexte culturel très riche. François Martin en profite aussi pour faire de brefs séjours en Corée.

 

Quand il rentre à Paris, il passe le concours du Quai d’Orsay, sans succès. Renonçant à une carrière diplomatique, il devient lecteur de japonais à Paris VII, tout en donnant quelques cours de chinois, portant sur la grammaire mais agrémentés de digressions sur la culture. Ses élèves avaient commencé à apprendre le chinois en pleine Révolution culturelle, à un moment où les seuls livres chinois disponibles étaient les œuvres de Mao [3] et où les lecteurs de l’université étaient des maoïstes purs et durs envoyés par l’ambassade de Chine. François Martin leur raconte une autre Chine.

 

Le Yutai xinyong 

 

En même temps, sous la direction de Jean-Pierre Diény, directeur d’études à l’EPHE, il prépare à Paris VII une thèse de 3e cycle sur « Le Yutai xinyong et la nouvelle poésie galante en Chine au 6e siècle ». Le Yutai xinyong (《玉臺新詠》/《玉台新咏》) ou « Nouveaux chants des terrasses de jade » est une anthologie poétique compilée vers 540, à l’initiative du prince Xiao Gang (蕭綱), le futur empereur Jianwen des Liang (梁簡文帝) ; il était lui-même poète, dans le style dit « du palais » (gōngtǐ宫体) précurseur de la « nouvelle poésie » (jìntǐshī 近体诗) apparue sous les Song du Sud, ou Liu Song, et développée ensuite sous les Tang.

 

 

L’anthologie Yutai xinyong en deux vol.

 des éditions 上海古籍出版社 (2018)

 

 

Comportant quelque 650 poèmes, c’est l’anthologie de poésie chinoise la plus ancienne après le Classique des poèmes (Shījīng 《詩經》/《诗经》) et les « Chants de Chu » (Chǔcí 《楚辭》/《楚辞》). Comme indiqué dans le titre de la thèse, les poèmes appartiennent au genre de la poésie galante (yàngē艳歌), mais en des termes homoérotiques jouant sur l’allusion, en cultivant le flou sur la personne aimée, homme ou femme. Il est à noter que le frère aîné de Xiao Gang, le prince Xiao Tong (蕭統), est le commanditaire d’une autre anthologie bien plus connue, une anthologie littéraire parfaitement conforme à la morale confucéenne : l’anthologie Wenxuan (《文選》/《文选》), dont le chapitre 29 recèle les « Dix neuf poèmes anciens » (《古詩十九首》) dont la traduction est le magnum opus de Jean-Pierre Diény.

 

Le Yutai xinyong a été par la suite sévèrement critiqué, comme l’a souligné François Martin en mettant en parallèle les deux anthologies des deux frères dans son article « Pratique anthologique et orthodoxie littéraire : le cas de deux anthologies parallèles en Chine au VIe siècle » paru dans Extrême-Orient, Extrême-Occident en 1984. « Le Wenxuan connaîtra la gloire, le Yutai xinyong  restera dans la pénombre », dit-il, en soulignant « la puissance d’une orthodoxie fondée sur des bases qui dépassent la littérature. » La littérature doit être « détachée » (fàngdàng 放荡), prônait Xiao Gang, détachement des codes et liberté d’expression qui sonnent étrangement modernes [4].

 

De maître à élève, de Paris VII à l’EPHE

 

François Martin soutient brillamment sa thèse en 1979. Il est nommé maître de conférences à Paris VII en 1981 et le restera jusqu’en 1992 tout en faisant, en 1989-1990, un séjour de deux ans à l’université de Genève. Mais il est rappelé à Paris par son maître Jean-Pierre Diény qui lui propose de se présenter à l’EPHE pour y prendre sa succession. Il est élu en 1992 à la chaire d’histoire et philologie de la Chine classique, et commence là un enseignement sur la poésie dans la continuité des travaux de son prédécesseur.

 

Parallèlement, il oriente peu à peu ses recherches vers l’histoire des Six dynasties, période mouvementée de division, culturellement très riche, qui couvre la période du 3e au 6e siècle. Il pense en faire un ouvrage, mais restera au niveau de l’intention car il se lance dans un projet collectif de dictionnaire des grands personnages qui ont marqué cette époque – et qui paraîtra post mortem, en 2020. En même temps aussi, il reprend l’étude du sanscrit pour approfondir l’étude des textes bouddhiques de la même époque.

 

Érudit et esthète, des joutes poétiques à l’archéologie poétique

 

Il ne se contentait pas d’étudier la poésie, il la vivait. Il a participé en Corée à des joutes poétiques sur le modèle de celles de la Chine classique. Il a d’ailleurs publié, dans Extrême Orient-Extrême Occident (1998, n° 20), un article sur « Les joutes poétiques dans la Chine médiévale ». Mais tel un barde il pouvait aussi chanter en breton. Il s’était construit un pavillon chinois dans son jardin en Bretagne et s’était constitué au fil des ans une collection d’objets d’art chinois. Lors de colloques, séminaires ou autres, il pouvait improviser des interventions brillantes pour faire partager ses enthousiasmes.

 

Il était cependant d’une santé fragile. Son programme de cours et de conférences a dû être modifié en raison de son état de santé à partir de l’année 1998-1999. Il a constamment innové, mais en restant toujours dans le cadre des Six Dynasties. En 1999-2000, il a inauguré des recherches en « archéologie poétique » à partir de quatrains conservés dans l’anthologie du moine bouddhiste Daoxuan (道璿 702-760), ou Dōsen en japonais, quatrains datés des années 530-540.et attribués à huit poètes ; l’étude contextuelle a permis à François Martin de reconstituer le protocole d’une joute poétique caractéristique de l’époque. La synthèse de ces recherches a été publiée sous le titre « Les quatre portes de la ville – Pratique bouddhique et jeux poétiques sous les Six Dynasties » dans l’ouvrage Bouddhisme et lettrés dans la Chine médiévale édité par Catherine Despeux (Peters 2002).

 

En 2001-2002, il a poursuivi son « archéologie poétique » en prenant comme point de départ deux quatrains attribués par le Yutai xinyong au grand poète des Liu Song Xie Lingyun (謝靈運/谢灵运 385-433), initiateur selon les commentateurs chinois du courant de poésie descriptive de paysage dit des « Montagnes et Eaux » (山水詩). Mais François Martin a montré qu’il ne s’est pas pour autant privé d’inspiration galante en se fondant sur l’exemple des « Poèmes échangés sur la rivière Dongyang » (Dongyang xi zhong zengda 東陽溪中贈答) qui présente « sans équivoque » dit-il, mais en termes voilés, l’invite amoureuse d’un poète en bateau à une lavandière, et sa réponse. Et François Martin de rapprocher ce genre de poèmes d’un mode littéraire de peuples autochtones, en l’occurrence les Yue du sud du Zhejiang [5].

 

Il continuait par ailleurs à assurer, conjointement avec Karine Chemla (directeur de recherches au CNRS), la responsabilité de rédacteur en chef de la revue comparatiste Extrême Orient-Extrême Occident.

 

Après plusieurs maladies, il s’est soudain éteint le 16 septembre 2015.

 

Sima Guang post mortem                                                                                                                                                     

Il laissait une œuvre inachevée dont certains ouvrages ont été terminés et publiés de manière posthume, dont les « Trois études historiques sur Sima Guang et le Miroir des âges » (司馬光資治通鑑三講), édité en 2026 aux éditions de l’EPHE sous la direction de « ses élèves », Pablo Blitstein, Béatrice L'Haridon et Alexis Lycas [6].

 

 

Trois études historiques sur Sima Guang et le Miroir des âges

 

 

C’est en effet dans les dernières années de sa vie que François Martin s’est plongé dans le « Miroir des âges pour aider à bien régner » (《資治通鑑》/《资治通鉴》) du grand historien des Song Sima Guang (司馬光/司马光) paru en 1084. C’est Sima Guang « entre histoire et historiographie » qui a été au programme des dernières conférences de François Martin à l’EPHE (celles des années 2012-2013 et 2013-2014).

 

De manière caractéristique, François Martin est parti de l’étude de trois « rhapsodies à l’ancienne » (gǔ fù 古賦) en les replaçant dans leur contexte, historique et politique – les deux premières étant des « fu de remontrance » et la troisième, le « Fu de l’être mystérieux » (Lingwu fù 靈物賦)  un « fu énigme » qui, à la manière de Xunzi (荀子), propose une sorte de devinette (si … si….) sans donner la solution … que François Martin suggère par un rapprochement avec Mengzi.

 

En 2013, fidèle à lui-même, François Martin a poursuivi avec des pièces peu connues de Sima Guang, dont la « Notice sur le jardin du bonheur solitaire (Dúlè yuán jì  獨樂園記) », jardin construit par Sima Guang à son arrivée à Luoyang, en 1071, dont l’atmosphère évoquée dans la notice évoque Du Fu (杜甫) aussi bien que Shen Fu (沈復).

 


 

Publications

 

- Dictionnaire biographique du Haut Moyen Age chinois. Culture, politique et religion de la fin des Han à la veille des Tang (IIIe-VIe siècles), sous la direction de François Martin et Damien Chaussende, Les Belles Lettres, 2020.

- Trois études historiques sur Sima Guang et le Miroir des âges, textes inédits réunis & édités par ses élèves, EPHE-Patrimoine, 2026.

 

On notera que les traductions annotées de poèmes des 3e et 4e siècles (Cao Zhi 曹植, Ruan Ji 阮籍, Zuo Si 左思, Lu Ji 陸機, Tao Yuanming 陶淵明 et autres) et des 5e et 6e siècles (Xie Lingyun 謝靈運, Bao Zhao 鮑照, Shen Yue 沈約, etc.) étudiés en particulier lors des conférences de l’EPHE ont été publiées dans l’ Anthologie de la poésie chinoise, Rémi Mathieu (dir.), Gallimard, La Pléiade, 2015.


 

[1] À ne pas confondre avec l’orientaliste (assyriologue) François Martin (1867-1913).

[2] Selon la nécrologie d’Alain Thote écrite pour l’annuaire de l’École pratique des Hautes Études (EPHE).

[3] Voir aussi le témoignage de Marie-Claire Quiquemelle sur cette période à Paris VII.

[4] François Martin complètera cet article d’un essai sur les anthologies, paru dans la même revue en 2003 : « Les anthologies dans la Chine antique et médiévale : de la genèse au déploiement ». La genèse, c’est-à-dire le Shijing et les Chants de Chu, au « Classement des poètes » (詩品) de Zhong Rong (鍾嶸) paru vers 515 qui fait la part belle au « chant des sentiments » (yínyǒng xìngqíng  吟咏性情), ce qui est aussi entendu comme chant choral, polyphonique. François Martin y rappelle la formule de Cao Pi (曹丕, fils de Cao Cao, premier empereur des Wei) : « La littérature est la grande œuvre par laquelle on gouverne un État et l’action superbe qui ne périt jamais. »

[5] Le tout ponctué d’anecdotes. Voir Histoire et philologie de la Chine classique, annuaires de l’EPHE, année 2002/16.

Et pour compléter, sur le poème cité : Le poète, les grues, les filles de l'onde. Xie Lingyun entre folklore et littérature, Études chinoises, printemps-automnes 2000/19-2, pp. 271-310.

[6] Édition dans la collection « EPHE-Patrimoine créée en 2022.

 Présentation et sommaire sur le site du CRH (Centre de recherches historiques EHESS/CNRS).



 

     

 

 

 

 

     

 

 

 

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