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Histoire de la poésie chinoise
Du Fu
杜甫
1. Une vie en poèmes
2. Du Fu et Li
Bai
3. Du Fu et la postérité
par Brigitte
Duzan, 25 mai 2026
Il est courant
de comparer Du Fu (杜甫)
et son contemporain Li Bai (李白),
pour les opposer tout en soulignant leur étonnante amitié vu
tout ce qui les oppose, justement : l’un célébré (depuis le 11e
siècle surtout) comme un confucéen soucieux de sa famille, d’une
inaltérable fidélité à l’empereur et d’une compassion empathique
envers les misères du peuple ; l’autre dépeint en rebelle
social, taoïste anarchique, marié plusieurs fois, bon vivant et
buveur invétéré. Et pourtant leur amitié transparaît dans maint
poème…
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Li
Bai, alias Li Qinglian (李青蓮),
dans le Wu Shuang Pu
ou
« Livre des héros inégalés » |
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Deux
personnages différents
Deux
poètes que tout oppose
Du Fu
est né
en 712 dans une famille de petits fonctionnaires et a été élevé
près de Luoyang, de manière traditionnelle, c’est-à-dire en vue
de passer les examens mandarinaux afin d’obtenir un poste dans
l’administration impériale. Il essuiera deux échecs cuisants,
vivra d’expédients et gardera le sentiment d’avoir raté sa
carrière. Ses poèmes sont une longue complainte décrivant ses
errances après la révolte d’An Lushan, dans le chaos d’un empire
en déliquescence où il tente d’éviter les zones de combat.
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Du
Fu par Jiang Zhaohe (蒋兆和
1904-1986) |
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Il rencontre
Li Bai en 744 à Luoyang ; ils passent plusieurs mois ensemble à
voyager, boire et écrire. Li Bai a dix ans de plus que Du Fu, et
un parcours totalement différent. D’abord, il est né aux marges
de l’empire, peut-être en Asie centrale, en tout cas, il est
arrivé au Sichuan avec son père à l’âge de cinq ans. Il passe un
temps sur le mont Emei (峨嵋山)
avec un ermite taoïste, part en voyage « dans le sud », finit
par se fixer à Yangzhou, gaspille une fortune et, en 726, épouse
la petite-fille d’un ancien ministre – premier mariage sur
quatre. Il obtient un poste officiel, se fait renvoyer pour
inconduite. Après la révolte d’An Lushan, il devient poète de
cour d’un fils dissident de l’empereur démissionnaire, se
retrouve pour cela en prison, puis exilé, mais amnistié.
Et
pourtant amis
On ne peut
certes imaginer vies et caractères plus différents. Mais les
poèmes sont là pour attester leur amitié, ceux de Du Fu,
cependant, témoignant d’un sentiment beaucoup plus fort : il a
écrit quatorze poèmes à Li Bai, dont près de la moitié dans les
années 744-747. Le premier, à l’automne 744, loue Li Bai d’avoir
quitté son poste pour une vie d’ermite qu’il dit vouloir
partager avec lui ; la plupart des poèmes font état d’une
indicible tristesse lorsqu’ils sont séparés.
À l’automne
745, Du Fu lui dédie un court quatrain heptasyllabique, « À Li
Bai » (《赠李白》) –
le ton est au désenchantement partagé :
秋来相顾尚飘蓬,…
痛饮狂歌空度日,飞扬跋扈为谁雄?
Voici l’automne et nous nous retrouvons herbes
flottantes…
Passant le temps à boire et chanter comme des
déments,
Insolents et bravaches, héros mais pour qui ?
Toujours,
ensuite, revient le désir de « lever ensemble une coupe » (何时一樽酒,重与细论文)
en reprenant leurs discussions profondes sur la poésie (« En
pensant à Li Bai un jour de printemps »《春日忆李白》).
Le plus
célèbre est sans doute le double poème composé à l’automne 759,
alors que Du Fu était à Qinzhou et que Li Bai avait été condamné
à l’exil dans le Guizhou, puis gracié en février 759, mais sans
que Du Fu le sache. Intitulé « En rêvant de Li Bai » (《梦李白二首》),
le poème commence donc par évoquer « le sud infesté de
maladies » (江南瘴疠地)
d’où ne parvient « pas un mot » (逐客无消息),
ce qui suscite en Du Fu une profonde nostalgie de l’ami disparu,
d’autant plus que le rêve est suivi de plusieurs autres :
故人入我梦,明我长相忆。Ami
lointain, tu m’es apparu en songe,
Me
révélant combien je me languis de toi.
Li Bai est
plus distant, voire ironique - en voyant Du Fu amaigri, il lui
dédie un quatrain :
饭颗山头逢杜甫,顶戴笠子日卓午。
借问别来太瘦生,总为从前作诗苦。
(戏赠杜甫)
Rencontré Du
Fu en haut du mont Fanke, portant chapeau de paille en plein
midi.
Comment as-tu
autant maigri, comme toujours tes soucis de poésie.
Mais lui aussi
écrit à Du Fu en exprimant sa tristesse d’être séparé de lui
lorsque, après l’été passé ensemble, intimes au point de
« partager la même couette la nuit une fois ivres, et se
promener dans la journée main dans la main » (“醉眠秋共被,携手日同行”),
Li Bai repart vers le sud – ainsi ce poème écrit alors qu’il est
de passage dans le Shandong : « À Du Fu de Shaqiu » (《沙丘城下寄杜甫》) :
我來竟何事,⾼臥沙丘城。Que
fais-je donc ici ? Je suis désœuvré à Shaqiu.
城邊有古樹,⽇夕連秋聲。Vieux
arbres sur les murailles,
jour et nuit
bruit du vent automnal.
魯酒不可醉,⿑歌空復情。Le
vin d’ici ne m’enivre pas,
les
poésies du lieu sont sans effet sur moi.
思君若汶⽔,浩蕩寄南征。Mes
pensées vont vers vous telles les eaux de la Wen,
déferlant vers le sud en un fougueux torrent.
Mais à la fin,
Li Bai ne répond plus, Du Fu écrit dans le vide laissé par son
absence, pensant à lui « au bout du monde » (天末怀李白),
sans même savoir qu’il a été amnistié. Li Bai meurt en 762, huit
ans avant Du Fu, comme lui sans doute de maladie. Mais leurs
derniers moments mêmes les opposent : Du Fu meurt sur son bateau
en plein hiver dans une longue plainte, déplorant de ne laisser
que des larmes à ses amis ; la légende veut que Li Bai se soit
noyé en voulant, dans son ivresse, saisir le reflet de la lune
dans l’eau.
Ce qui les
rapprochait, c’était leur passion pour la poésie, mais leurs
œuvres poétiques sont aussi différentes que leurs caractères et
leurs vies.
Même
passion pour la poésie, poèmes différents
Si l’on a
imaginé
Confucius rencontrant Laozi
de
manière totalement apocryphe, on sait que Du Fu a rencontré Li
Bai et quand ; leurs poèmes en font foi. Mais les études
convergent vers l’énigme que représente leur amitié, et offrent
surtout des analyses des différences autant thématiques que
stylistiques que l’on constate d’emblée dans leurs poèmes.
Différences
thématiques
Li Bai est
généralement entendu comme représentant de la grande période des
Tang, celle de l’ère Kaiyuan (開元/开元
713-741) du règne de l’empereur Xuanzong, considéré comme un
véritable âge d’or qui s’achève en fait en 755 dans le chaos de
la rébellion d’An Lushan. Du Fu, lui, représente la période de
transition qui marque le début du déclin de la dynastie entraîné
par la rébellion : c’est la fin à la fois de la stabilité
politique, de la paix sociale et de la prospérité économique.
Dans sa poésie, on passe ainsi des grandes envolées lyriques de
Li Bai chantant la lune sur une passe de montagne ou le son
triste d’une flûte une nuit de printemps à Luoyang à une
peinture poignante d’une réalité tragique, avec le sentiment
constant d’être au bord du désastre.
Ce tournant à
la fois personnel et historique se traduit chez Du Fu par une
poésie centrée sur la peinture des misères du temps, d’une toute
autre tonalité que celle de Li Bai. Les différences ne sont donc
pas seulement le reflet de personnalités différentes, mais aussi
celui de la réalité de l’histoire. Aux images d’un Immortel hors
du monde aux accents taoïstes répondent celles d’un Sage de
plain-pied dans les tumultes de l’histoire.
Différences de
tonalité
Il en résulte
des tonalités bien différentes. Les deux poètes sont souvent
contemplatifs, mais la poésie de Li Bai dégage généralement une
impression de beauté parcourue de soudains éclats de lyrisme
tandis que le ton de Du Fu est sombre et sa méditation
douloureuse. Le début de l’année 762 est même marqué chez Du Fu
par une véritable phase dépressive, et il va passer les huit
dernières années de sa vie à tenter, en vain, de rentrer chez
lui.
Ces
différences se traduisent aussi dans les poètes dont ils
revendiquent l’influence. Pour Li Bai, c’est plutôt la poésie
teintée d’élégance des odes de Ya du « Classique
des poèmes » (Shijing《詩經》 /《诗经》),
et plus spécialement les Petites odes (Xiao ya
小雅) qui
en forment la deuxième partie. Du Fu, lui, est plus profondément
influencé par la mélancolie du Li Sao (《离骚》)
ou « Tristesse de la séparation » de Qu Yuan (屈原 340-278
avant J.C.), longue lamentation élégiaque du poète chassé par
son roi et chantant la tristesse de son sort d’exilé.
Ces
différences ont été soulignées dès le 13e siècle par
Yan Yu (嚴羽
1191–1241) qui a été le premier à adopter une optique
comparative. Il a dit que Du Fu n’avait pas le charme élégant (piāoyì飘逸)
de Li Bai, et que celui-ci, en retour, n’avait pas la profondeur
méditative (chényù
沈郁) de
Du Fu. C’est évidemment une généralisation discutable, mais,
bien que contesté, ce jugement a prévalu pendant toute la
période impériale, jusqu’à la fin des Qing.
Ces
différences de tonalité vont même jusqu’à des différences de
sonorités dans le choix, conscient ou inconscient, des consonnes
et dans les contrastes phonétiques. Étudiant ces poèmes dans une
approche phonologique, des chercheurs ont établi des
correspondances entre sons et sens (yinjin yitong 音近義通),
le son étant couplé avec le rythme. Et ceci est d’autant plus
significatif que beaucoup de ces poèmes étaient faits pour être
chantés. Du Fu y fait parfois allusion.
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Li
Bai par Liang Kai (梁楷
1140-1210)
,
Song
du Sud, musée national de Tokyo |
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Différences de
style
La poésie de
Li Bai se caractérise par sa spontanéité, et une sorte de
maelstrom de sensations. Outre les thèmes taoïstes, ses poèmes
traitent de l'alcool, des femmes, de la nature sauvage. Sur ce
dernier thème, il a été influencé par Xie Lingyun (谢灵运) qui
est au début du Ve siècle le précurseur de la poésie
de paysage, mais Du Fu lui aussi s’en est inspiré. Cependant on
ne trouve pas chez lui de « poèmes à boire », et s’il parle
d’alcool à la fin de sa vie, c’est pour se plaindre de ne pas
avoir un centime pour s’acheter de quoi s’enivrer, l’ivresse
étant devenue sa seule consolation ; il met en gage les légumes
de son potager…
Leur style a
fait l’objet de comparaisons du même ordre que la tonalité.
Celui de Li Bai est souvent décrit comme étant d’une grande
liberté (háofàng
豪放),
tandis que celui de Du Fu est comme animé d’une pulsion (dùncuò
顿挫),
d’une cadence rappelant celle de traits rapides de pinceau. À la
profondeur méditative (chényù
沈郁)
s’ajoute l’expression d’une sombre tristesse (bēichuàng
悲怆).
Tous deux ont
écrit des poèmes réguliers (lüshi
律诗)
dans le style ancien (古体诗)
comme dans le style moderne (近体诗).
Mais Du Fu innove sur la forme beaucoup plus que Li Bai : il a
surtout écrit des poèmes pentasyllabiques, mais aussi près de
300 poèmes heptasyllabiques, dont 7 longs. Surtout, il peut
jouer sur l’alternance des longueurs de vers quand il veut
approfondir sa méditation, voire insister sur un élément
narratif. Ainsi, dans le poème « Le mont Zhangren » (Zhàng
rén shān
《丈人山》)
écrit à l’automne 761, le premier quatrain est en vers
pentasyllabiques, le deuxième en vers heptasyllabiques, pour
évoquer, avec une pointe d’humour, le désir d’immortalité, cette
montagne étant l’un des berceaux du taoïsme.
Mieux : dans
l’un de ses poèmes les plus célèbres, « Ma chaumière dévastée
par le vent d’automne » (《茅屋为秋风所破歌》),
écrit cette même année 761, Du Fu passe d’une première strophe
de cinq vers heptasyllabiques à un vers de neuf caractères au
début de la deuxième, pour raconter comment les enfants du
village ont profité de sa faiblesse pour voler le chaume emporté
par le vent ; il revient à deux vers de neuf caractères à la fin
pour évoquer son rêve utopique de grande maison pour lettrés.
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