Cette troisième
séance de l’année 2026 était consacrée au roman de Lu Nei (路内),
auteur de la même génération que Cao Kou (曹寇)
au programme de la précédente séance :
- Jeune
Babylone (Shàonián Bābǐlún《少年巴比伦》),
trad. Johanna Gayde, Actes Sud, 2024.
Jeune Babylone《少年巴比伦》éd.
2008
C’est un
premier roman, initialement publié en 2007 dans la revue
Shouhuo (《收获》),
dont la traduction en anglais (« Young Babylon ») est parue en
2015, que Johanna Gayde a commencé à traduire en français à ce
moment-là, mais dont la traduction devra encore attendre dix ans
avant d’être enfin publiée en France.
Jeune Babylone,
2025
Les premiers
échos, des quelques membres retenus ailleurs et s’excusant de ne
pas être là, montraient que l’humour décapant de Lu Nei faisait
mouche. Échos confirmés pendant la séance, après une brève
introduction pour présenter les grandes lignes de la
programmation prévue pour l’année prochaine, mais encore à
peaufiner.
À l’exception
de Sylvie qui a trouvé le roman un peu long, l’ayant lu
par « petits morceaux », comme une suite d’anecdotes, avec le
sentiment que rien n’avançait beaucoup, et qui a fini par lâcher
pied au milieu des trente pages du chapitre des Bains, le
sentiment général a été celui d’une découverte, et d’un plaisir
de lecture porté par l’humour certes, mais avec un sous-texte de
critique finalement plus acerbe qu’il n’y paraît.
Ø
Christiane
s’est portée spontanément volontaire pour ouvrir la séance, car
elle avait beaucoup aimé le roman et avait aussi beaucoup à en
dire, l’ayant trouvé à la fois dur dans le fond de son propos et
joyeux dans son humour, soutenu par un style parlé très vivant.
Évidemment,
c’est l’humour qui l’a retenue dès l’abord, un humour frisant
souvent l’absurde – comme dans cette page entière où Lu Nei
dépeint les camions de l’usine dont il distingue trois
catégories, et dont la mère du jeune protagoniste Lu Xiaolu lui
répétait sans cesse d’y faire attention pour ne pas mourir
écrasé ; c’étaient les camions de produits chimiques dont il
avait le moins peur, car ceux-là, il connaissait leurs
chauffeurs, et si l’un deux le renversait et le tuait, « il se
précipiterait dans leur local pour lui envoyer une beigne ». La
moindre émotion latente est aussitôt noyée dans l’autodérision :
parlant de Bai Lan, la doctoresse de l’usine dont il est
amoureux, Lu Xiaolu raconte : « La première fois qu’elle m’avait
embrassé, elle avait tenu mon visage dans ses mains, et je
m’étais senti comme une souris coincée dans un piège… Après ce
baiser, elle avait dit : "Bon, vas-y et fais gaffe sur la
route." ». Lu Xiaolu a des comparaisons inattendues : « Si on me
demandait de décrire le local des électriciens, je dirais,
primo, que c’était un peu comme une fumerie d’opium, et deuzio,
que c’était carrément comme une fumerie d’opium. »
Lu Nei décrit
de la même manière ses tribulations pour commencer son roman :
« J’aurais pu commencer en imitant Duras dans L’Amant :
"Comment dire, je n’avais que dix-neuf ans cette année-là", ou
García Márquez dans Cent ans de solitude : "Bien des
années plus tard, Lu Xiaolu, assis sur le bord d’un trottoir, se
remémorait son entrée à l’usine…" ». Ce qui permet aussitôt de
railler les idéaux de jeunesse du jeune garçon, et l’atmosphère
de l’usine : « À l’époque, mon idéal était, chaque matin, de me
préparer un thé, en préparer un pour le chef de département,
ouvrir ensuite le Quotidien de Daicheng, m’asseoir à mon
bureau et attendre l’heure du déjeuner. »
Sur quoi
l’auteur enchaîne sur une comparaison qui est du plus pur Lu
Nei, et dont il dit bien d’ailleurs que ce n’est que le fruit de
son imagination : « Devant la fenêtre, il y aurait un cactus
boule qui, par beau temps, sous les rayons du soleil
projetterait son ombre à la manière d’un cadran solaire. Le
matin, cette ombre serait pointée sur moi, l’après-midi, ce
serait sur le chef en face de moi, et à l’heure du déjeuner pile
sur la porte du département. Si tu as chaque jour la patience
d’observer ce cadran solaire, le temps passe très vite. »
Mais c’est
justement ainsi, entre dérision et envolées de plume, qu’il fait
passer sa critique acerbe de la vie à l’époque, celle des années
1990. Il dénonce la pollution chimique, l’insécurité au travail
et les conditions de travail en général, en particulier celles
des travailleurs migrants, peu payés, à qui on peut faire
n’importe quel travail sans qu’on ait peur qu’ils aillent se
plaindre. Et comme cette dénonciation est libellée en termes
pamphlétaires très drôles, l’auteur fait rire et on en
oublierait presque la satire.
Celle-ci
touche aussi l’évolution de l’économie : on devine la fin des
vieilles usines d’État et le début des entreprises privées,
taïwanaises ou hongkongaises, mais aussi coréennes, qui
faisaient peur. « Un jour, j’avais demandé à Xiao Li, toi qui es
jeune et qui as de bonnes compétences techniques, pourquoi tu
vas pas tenter ta chance dans une entreprise étrangère ? Xiao Li
m’avait répondu que ces entreprises étaient très strictes et
qu’on s’y faisait virer pour un rien. » Les entreprises d’État,
elles, étaient peut-être minables, « mais elles ne pouvaient pas
licencier leurs employés, à moins qu’ils aient carrément cassé
la gueule à un chef d’atelier. »
L’évolution de
la vie dans cette époque en pleine transformation apparaît à
travers divers petits détails : l’apparition de fast-foods, par
exemple (en l’occurrence un KFC). Mais les mentalités semblent
immuables, et les ouvriers coincés dans des hiérarchies
inaltérables, le 3/8 étant le bas de l’échelle, la terreur de
tout le monde. Le pire est l’impossibilité d’envisager un avenir
autre, toutes les échappatoires étant bloquées : il y en aurait
deux, l’université et l’armée, mais l’usine décourage les jeunes
d’étudier par peur de perdre ses ouvriers (si je m’inscris aux
cours du soir, dit Lu Xiaolu, ils vont me mettre en 3/8 pour
être sûrs que je ne puisse pas les suivre), de même elle craint
de les voir partir à l’armée et pire revenir médaillés, auquel
cas elle devrait leur faire un pont d’or.
Christiane
pose au passage la question de la distinction, peu claire à son
sens dans le roman, entre « réforme par le travail » et
« rééducation par le travail ». La première, c’est le
laogai
(劳改),
abréviation de láodòng gǎizào (劳动改造),
avec sa cohorte de camps. Lui a été substitué le terme de
láojiào (劳教),
abréviation de láodòng jiàoyǎng (劳动教养)
ou rééducation par le travail. La « réforme » a des origines
soviétiques, la « rééducation » est un système plus
spécifiquement chinois, et bien plus insidieux. Le laogai
est une sanction pénale, énoncée au terme d’un jugement. La
rééducation par le travail láojiào est plus insidieuse
car elle n’implique pas jugement, et donc ne comporte pas de
date butoir : on ne sort que lorsqu’on est jugé « rééduqué ».
C’est le cas des camps du Xinjiang aujourd’hui, sensés aider à
la lutte contre le terrorisme.
Ø
Lingling
a elle aussi beaucoup aimé le roman (qu’elle a lu en chinois),
mais une fois passé les deux premiers chapitres qu’elle a
trouvés un peu ennuyeux. C’est long, dit-elle, car il ne se
passe pratiquement rien, mais elle a trouvé de l’intérêt à
l’apparition de Bai Lan, avec des dialogues satiriques un rien
loufoques qui lui ont rappelé des dialogues de xiangsheng
(相声),
les dialogues comiques chinois.
Il est vrai
que rien ne se passe : on est en 1992 (est-il dit plusieurs
fois, dont au chapitre 5 sur Bai Lan), Lu Xiaolu est bloqué dans
une situation sans issue, c’est la génération des ouvriers qui
seront sacrifiés dans la vague de licenciements qui vont bientôt
suivre. Personne ne réfléchit, personne ne cherche un sens à sa
vie : appuyer sur un bouton est le mieux que l’on puisse
souhaiter, le plus sûr et le moins fatigant. Même le chef de Lu
Xiaolu ne lui apprend rien. Il règne une atmosphère délétère qui
passe aussi par un manque de respect total envers les femmes,
mais c’est juste un manque d’éducation, dit Lingling.
Justement, le
style lui a paru extrêmement vulgaire : c’est la langue de la
rue, la langue des ouvriers, avec des termes qu’elle n’oserait
même pas répéter
[Ce qu’elle
fait quand même dans un dialogue épicé avec Lei,
réticente elle aussi à ce genre de vocabulaire dont sa mère lui
a dit et répété qu’on ne le dit pas quand on est bien élevé. ]
Le personnage
de Bai Lan lui a paru particulièrement intéressant car elle
tranche sur les autres personnages du roman, qui travaillent
dans l’usine. C’est la seule à être « éduquée », et à avoir une
ambition au-delà de l’usine, un objectif de réussite.
D’ailleurs, elle finit pas partir. Mais Lingling se
demande s’il n’y a pas, dans son parcours, une évocation des
événements de 1989 : Lu Nei dit qu’elle était étudiante en
médecine à Pékin, promise à un brillant avenir, et que, pour
« une raison inconnue » selon les rumeurs, elle avait été
sanctionnée et envoyée dans cette usine minable, et dangereuse,
où elle ne fréquentait personne. Comme le roman se passe en
1992, et qu’il est dit que cela fait deux ans qu’elle est là, on
arrive à recouper ce qui a dû se passer.
Mais c’est là
tout le problème de ce genre d’écriture allusive : on peut
facilement passer à côté des allusions – ce qui était le cas de
la quasi-totalité des membres du club. D’un autre côté, c’en est
aussi l’intérêt, comme un puzzle à reconstituer. Et c’est
nécessaire pour qu’un tel roman puisse être publié. Il s’agit
donc d’être vigilant et de lire entre les lignes.
Ø
Claire
n’a pas eu le temps de terminer le roman, mais elle a adoré le
style qui lui a un peu rappelé celui des zhongpian de
Cao Kou (曹寇)
lus pour la séance précédente. Un style un peu « potache » par
moments, avec des dialogues qui accrochent aussitôt, mais un
roman aussi très réaliste dans les détails, et plein
d’humanisme.
Les différents
portraits lui sont apparus comme formant un kaléidoscope
représentatif de l’époque. Il est vrai que l’on ressent à le
lire un certain enfermement, mais vu avec beaucoup de recul.
Elle a beaucoup ri, mais en même temps a ressenti le poids de la
satire, une satire toujours en demi-teinte, à demi-mots, comme
celle dénonçant la cruauté de l’époque, à travers l’épisode « du
lapin » : Lu Xiaolu ayant malencontreusement tué un lapin pris
dans une roue de son vélo, il l’apporte à Bai Lan, et la trouve
le soir en train de finir de le manger, ce qui supposait qu’elle
l’avait dépecé ; répondant à sa surprise, elle lui explique sans
émoi qu’elle en a disséqué plein quand elle était étudiante, et
que la cruauté fait partie de sa nature au même titre que la
gentillesse. Passer du sublime à la violence lui paraît normal.
Claire
s’est demandé si les gens étaient tels qu’ils sont dépeints dans
le roman, figés dans une mentalité sclérosée, sans aucune
perspective, parce que c’était leur nature, où si c’était
l’usine qui les rendait ainsi.
ØLLP
s’est efforcée de lire le roman en chinois, et cela lui a paru
passablement long, en particulier le chapitre 9 sur les Bains –
et sans compter le vocabulaire très spécifique sur les produits
chimiques Mais elle s’est dit, à la décharge de Lu Nei, que
c’était un premier roman, en grande partie autobiographique.
Elle a
apprécié l’humour, froid, un rien étrange parfois. C’est une
vision désenchantée d’un monde en fin de course, où tous les
ouvriers sont des perdants, où la violence de l’époque affleure
par touches (les stérilisations forcées, par exemple, ou les
violences sexuelles sur les femmes), mais dans un contexte de
pudibonderie qui n’a pas changé depuis Mao et d’arbitraire dans
la hiérarchie et la gestion du monde du travail. L’usine est
dépeinte comme une mafia.
Et pourtant,
au milieu de la dérision percent des moments de pure poésie,
comme dans le chapitre 8 « Les fleurs sauvages » (野花) :
Lu Xiaolu explique à Bai Lan qu’il avait fini par réaliser que
les choses pouvaient être à la fois joyeuses et tristes et que
c’était peut-être là ce qui le différenciait des autres : « Je
suis séparé du monde qui m’entoure par une rivière et chaque
côté regarde l’autre comme s’il était schizophrène. » En fait
ces fleurs sauvages sont une métaphore du monde de l’usine, de
la grande route de l’ouverture qui avait largué les ouvriers sur
le bord du fossé.
Elle s’est
donc demandé si l’on pouvait parler de littérature engagée. Il y
a bien les diatribes contre la pollution, la violence contre les
femmes, le mépris des ouvriers à leur égard, le laxisme
généralisé dans le travail, la peinture de l’usine comme une
mafia… mais ce sont des remarques en passant, ce n’est pas
« engagé »,. En revanche, la satire est féroce sous le couvert
de l’humour, avec même un côté nostalgique ; on sent comme un
regret que l’oisiveté de l’époque n’ait plus cours. Le passage
du temps se mesure à la fin : les salles d’autocritique sont
transformées au salles de karaoké. Et la satire apparaît aussi
dans la critique de la gouvernance « par la loi », à propos des
entreprises singapouriennes.
Finalement,
c’est la chronique de la fin d’un monde, entre hier et
aujourd’hui, un monde qui éclate (il y a même tremblement de
terre, dans l’histoire, daté de l’automne 1993[1])
avec la question ouverte de savoir ce que va être demain.
[Malgré
l’humour, le roman dégage une atmosphère fin-de-siècle, celle
des années 1990 qui marquent bien la fin d’une époque, après le
voyage dans le sud de Deng Xiaoping pour relancer les réformes
après le coup de frein de 1989. C’est l’atmosphère de la fin du
roman, quand Lu Nei évoque l’année 1994 : « si on me demande
quel souvenir je garde [de cette année], je dirai que cela avait
été comme la fin du monde, toutes les choses que j’aimais
s’étaient transformées en poussière et je m’étais retrouvé tout
seul sur ce tas de poussière… »
La vague de
licenciements sauvages et de fermetures d’usines ont inspiré
nombre de films et toute une littérature. Au nombre des films de
fiction, l’un des plus représentatifs est sans doute « Une
pluie sans fin » (《暴雪将至》)
de
Dong Yue (董越) ;
et toute la
littérature du Nord-Est (东北文学)
qui a émergé dans les années 2010 est liée à ce phénomène. Mais
on y chercherait en vain des textes humoristiques. ]
Ø
Guochuan
a trouvé elle aussi l’ambiance étouffante en lisant le récit de
tous ces jeunes sans avenir, qu’elle a trouvé assez d’actualité.
Le problème des jeunes est toujours actuel – y compris pour ceux
venus faire leurs études en France et qui se demandent ce qu’ils
doivent faire, rester ou rentrer. L’avenir est tout aussi
impénétrable d’un côté comme de l’autre.
Elle a ri aux
larmes parfois, et en particulier en pensant à la mascotte ratée
de l’année du Cheval qui, en raison d’un problème de
fabrication, est sortie avec une tête larmoyante au lieu
d’afficher un grand sourire. Du coup les internautes l’ont
baptisée Kukuma (“哭哭马”),
le cheval qui pleurniche, et elle a eu un succès phénoménal.
Kukuma
Lu Xiaolu
apparaît comme un anti-héros : il n’est pas comme les autres, ne
fait partie d’aucun groupe, aucun cercle, et il écrit même de la
poésie. Mais, en dépit de son autodérision constante, il est
conscient de vivre dans un monde absurde et on le sent au bord
du désespoir. C’est ce qui apparaît en particulier dans le
dialogue avec le chien, à la fin : Lu Xiaolu a fini par
démissionner, et il explique que c’est à cause d’un chien errant
qui avait mordu un gamin et qu’il avait pris en chasse, mais
finalement c’est le chien qui l’avait poursuivi ; il s’ensuit un
dialogue avec le chien [genre Beckett et théâtre de l’absurde] :
le chien lui demande ce qu’il fait, ce que Lu Xiaolu traduit
comme : « C’est quoi, ta raison de vivre ? ». Incapable de
répondre, il s’est demandé lequel d’entre eux deux était
vraiment enragé. « Je ne voyais pas quelle était ma raison de
vivre, c’était tellement absurde d’être là, dans ce monde, à
courir dans tous les sens. »
Si elle devait
citer deux des passages qui lui ont paru les plus drôles, elle
dirait :
- la page
décrivant les différentes manières de dormir au travail, ce qui
est considéré comme dormir, et donc répréhensible (comme dormir
allongé sauf crise d’épilepsie), et ce qui ne l’est pas (dormir
debout), vaste champ de connaissance que Lu Xiaolu a découvert
en entrant à l’usine.
- et
l’histoire des canalisations, les fuites d’acide sulfurique
étant à redouter, surtout quand la canalisation est placée
au-dessus d’une canalisation d’eau…
Guochuan a
trouvé le film adapté du roman : « Young Love Lost » (《少年巴比伦》),
un premier long métrage comme le roman était un premier roman.
Il est sorti au festival international de Shanghai en juin 2015,
puis sur les écrans chinois en janvier 2017, mais sans grand
succès.
Ce qu’elle a
trouvé intéressant, c’est le jeu sur les couleurs : dans un
monde d’ouvriers en bleu, Lu Xiaolu a une chemise blanche. Ce
qui ramène au nom de Bai Lan (白蓝) :
blanc et bleu.
Young Love
Lost, sous-titres chinois et anglais
Ø
Catherine [2]
a lu le roman en s’astreignant à une discipline stricte, trente
pages par jour, pour avoir terminé à temps.
Elle l’a lu
comme un témoignage sur l’époque, a ressenti avec une certaine
gêne la passivité née de l’impossibilité de choisir sa vie, mais
n’a pas aimé du tout la vulgarité de la langue. Elle a malgré
tout été touchée par le personnage de Xiaolu, et apprécié la
peinture d’une vie à l’usine que l’on aurait du mal à imaginer.
Et apprécié bien sûr l’humour de l’auteur dont il a été
amplement question, inutile de revenir dessus.
En revanche,
ce qui l’a intriguée, et dont personne n’a parlé, c’est le
titre : pourquoi « Jeune Babylone » ? C’est justement ce que
voulait expliquer Lei.
ØLei
conclut donc en commençant par l’explication du titre, qui n’est
pas cité une seule fois ni même évoqué dans le roman, sauf dans
l’épilogue, intitulé, justement « Babylone ».
Lu Nei fait
doublement référence à la Babylone antique : d’une part à la
légende des Jardins suspendus, considérés comme l’une des Sept
Merveilles du monde ancien, qui auraient été construits par
Nabuchodonosor II (au 6e siècle avant JC) pour son
épouse, ou pour une concubine selon les sources. Or justement,
la ville de Daicheng (戴城)
du roman aurait, elle aussi, été construite par un souverain
chinois pour sa concubine préférée, du temps des Printemps et
automnes, donc à peu près à la même époque que Nabuchodonosor
II.
Les
murs de Babylone photographiés au début du 20e
siècle
Mais
l’Apocalypse (18.2)
dépeint également Babylone, comme un repaire effroyable de
monstres et de démons : « Elle est tombée, elle est tombée,
Babylone la grande! Elle est devenue une habitation de démons,
un repaire de tout esprit impur, un repaire de tout oiseau impur
et odieux » - ce qui n’est pas sans rappeler la vieille usine
chimique avec sa pollution et ses risques pour la santé et même
la vie des ouvriers.
Finalement,
Babylone représente un monde idéal auquel puissent aspirer les
ouvriers, un monde de rêve, irréel et basculant souvent dans
l’absurde. Mais, sous la surface de l’humour et de l’ironie,
Lei a trouvé que le roman était en fait très réaliste [3].
[ Il est même
d’autant plus réaliste qu’il affecte un ton de dérision et
d’allusions subtiles qui couvre une satire souvent virulente qui
n’aurait sans doute pas « passé » autrement].
La séance se
termine avec deux annonces :
-Laura
recherche des « coups de cœur » pour une vitrine qu’elle est en
train de préparer pour le week-end suivant, et elle n’a pour
l’instant que des coups de cœur de littérature japonaise et
coréenne…
Chaque membre
du club doit lui en envoyer quelques-uns.
-Par
ailleurs, sans parler de la série télévisée « Blossoms
Shanghai » (《繁花》)
de Wong Kar-wai qui
passe sur Mubi,
gratis pour une période d’essai de 7 jours, LLP signale
une série passionnante sur l’époque des Six Dynasties que l’on
trouve sur YouTube :
On peut lire à
son sujet l’article suivant sur un excellent site que l’on peut
recommander par ailleurs – article qui fait ressortir les thèmes
actuels soulignés (sans en avoir l’air) par la série :
- Si la Chine
était un village (《中国在梁庄》),
première partie de la trilogie de
Liang Hong
(梁鸿)
sur son village natal, tr. Patricia Batto, éd. Philippe
Picquier, 2017, Picquier poche septembre 2019.
[1]
Un tremblement de terre répertorié : séisme peu
important, de magnitude 4, qui a eu lieu le 3 octobre
1993, dans le Liaoning. Mais tout le monde vivait encore
dans la terreur des tremblements de terre depuis celui
de 1976 à Tangshan - voir « Aftershock »
(《唐山大地震》).
[2]
Qui venait pour la première fois au club de lecture,
parce qu’on lui avait offert le livre…