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Club de lecture de littérature
chinoise (CLLC)
Compte rendu de la séance du 17
juin 2026
et annonce de la séance suivante
par Brigitte
Duzan, 21 juin 2026
Cette dernière
séance de l’année 2025-2026 était consacrée à Shi
Tiesheng (史铁生) avec
au programme un recueil de six nouvelles et une nouvelle
complémentaire :
- Fatalité,
recueil de six nouvelles traduites du chinois par Annie Curien,
Gallimard/nrf, 2004.
1/ Poison (《毒药》),
publiée dans « Littérature de Shanghai » (《上海文学》)
en octobre 1986
2/ Fatalité (《原罪·宿命》),
1988
3/ Quelques
façons simples de résoudre une énigme (《一个谜语的几种简单的猜法》),
1988
4/ Le son de
la cloche (《钟声》),
1990
5/ Le Ditan et
moi (《我与地坛》),
1991
6/ Première
personne (《第一人称》),
1993.
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Fatalité |
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- La vie comme
une corde de luth (Mìngruò qínxián《命若琴弦》),
nouvelle écrite en 1985 figurant dans l’Anthologie de
nouvelles chinoises contemporaines, trad. Annie Curien,
Gallimard, Du monde entier, 1994, pp. 123-151
Nouvelle
adaptée au cinéma par Chen
Kaige (陈凯歌)
à son retour en Chine après trois ans passés aux États-Unis : le
film est sorti en mars 1991 sous le titre « Life
on a String » (《边走边唱》).
Plusieurs
membres du club avaient (déjà) quitté Paris, mais avaient envoyé
des notes fournies, témoignant pour la majorité du plaisir de
leur lecture. En même temps, on constate l’intérêt des réunions
qui permettent l’échange et la discussion, certaines notes de
lecture envoyées via mail comportant des réflexions et des
questions dont certaines ont fait l’objet d’une discussion lors
de la séance, ce qui permet, justement, de dépasser la lecture
isolée en l’approfondissant.
A/ Notes de
lecture : réactions et questions
Ø
Christiane,
pour sa part,
n’a pas « accroché » au recueil et s’en est donc tenue là,
sans chercher à lire la nouvelle de l’anthologie au programme.
Certes,
l’aspect autobiographique qui transparaît dans « Fatalité » a
quelque chose de poignant, et le travail d’écriture propose
quelques réussites, ainsi dans « Plusieurs façons simples de
résoudre une énigme » : la quête du narrateur se demandant ce
que peuvent bien faire ses personnages au moment où il écrit lui
a fait penser à l’usage des faux raccords dans le cinéma de
Resnais, mais en dégageant un sentiment de « travail » excessif
à son goût. Surtout, elle a trouvé quelque chose de morbide dans
la première nouvelle (Poison) qui lui a rappelé le côté morbide
de certaines nouvelles de Tanizaki, et cette impression ne s’est
pas dissipée lors de la lecture des nouvelles suivantes.
Ø
Catherine,
au contraire, a trouvé beaucoup de plaisir à lire le recueil :
elle l’avait emprunté à la bibliothèque, mais l’a ensuite acheté
pour le conserver.
Elle a aimé la
qualité de l’écriture, la beauté de la langue, avec reprises et
répétitions afin d’ affiner son propos ; comme il dit dans
« Plusieurs façons simples de résoudre une énigme »: « Le monde
se répète comme le soleil levant et le soleil couchant. Comme le
vieil acteur qui, allant toucher sa retraite dans son théâtre,
voit des jeunes gens jouer la pièce qu’il a lui-même jouée
durant sa jeunesse…. ». C’est aussi une écriture poétique, en
particulier dans « Le Ditan et moi » les descriptions du jardin,
des odeurs des végétaux et de la terre, du vent automnal et de
la gelée matinale, et des saisons : « Le printemps est un cri à
la pointe de l’arbre, l’été une bruine dans le cri, l’automne la
terre dans la bruine, etc. »
C’est un monde
onirique , étrange, mystérieux, et même inquiétant, où rien
n’est sûr, où l’on ne sait quelle est la réalité et ce que nous
devons comprendre. Le récit glisse vers des réflexions
philosophiques. Que comprendre, dans « Poison », de la recherche
obsessionnelle du poisson extraordinaire, du vieillard qui
revient dans l’île, du vieux médecin qui ne veut pas le
reconnaître … ? Dans « Plusieurs façons simples de résoudre une
énigme », un même problème peut admettre plusieurs
interprétations et plusieurs solutions ; ce qui est intéressant,
c’est l’énigme, la recherche et non une réponse. Dans « Le son
de la cloche », seul ce son peut donner une cohérence au monde :
une cloche sonnait plusieurs fois par jour. Il en reste un
sentiment de sérénité, mais elle sera fondue pour fabriquer de
l’acier. Restent des questions : que sont devenus les parents de
l’enfant ? et que sont devenus les tournesols ? Autant de
mystères, qui font partie de la vie.
Elle
rapprocherait les deux nouvelles « Fatalité » et « Le Ditan et
moi », toutes deux traitant du handicap, du hasard et du destin,
de la souffrance, des rêves brisés - comment vivre avec ça ?
Catherine a été particulièrement sensible et émue par ces
nouvelles qui lui ont fait revivre des interrogations à la suite
de l’accident d’un proche qui dû finir sa vie en fauteuil
roulant. Dans « Fatalité », il revient obsessionnellement sur le
déroulement de la journée, sur chaque instant précédant
l’accident, sur la seconde où sa vie a basculé. Et si et si et
si…
Le Ditan est
une méditation sur le handicap, la souffrance est réelle.
Pourtant, il est encore possible de trouver des raisons de
vivre. Il va en fauteuil roulant dans ce jardin qui l’ apaise,
et ce durant quinze ans : « ce jardin me fait souvent éprouver
de la reconnaissance envers mon destin ». Mais il reste trois
questions qui le harcèlent : faut-il mourir ? pourquoi vivre?
pourquoi donc lui faut-il écrire ? « Rien que parce que je vis,
je n’ai d’autre choix que d’écrire »…
Pour finir,
Catherine s’est aussi interrogée sur les nombreuses
évocations de Dieu (dans « Fatalité » : Dieu avait déjà arrangé
l’avenir de Mo Fei. Dans « Le son de la cloche », l’oncle est
Pasteur). Mais n’est-ce pas une quête plus spirituelle et
existentielle que chrétienne ? …
Ø
Sylvie a
trouvé les nouvelles très différentes et les a appréciées de
façon inégale.
- La première
(« Poison ») lui a fait l'effet d'un joli conte et elle a trouvé
intéressante l'idée de dépeindre ce monde passionné d'élevage de
poissons "mutants", où l’on a perdu de vue l'essentiel de la vie
humaine, au point que les gens de ce pays imaginaire n'ont plus
d'enfants. En même temps, on prend petit à petit conscience que
ce visiteur qui redécouvre l'île après s'en être échappé
relativement jeune, a vécu toute sa vie soutenu moralement par
la possession de deux petites pilules qu'il croyait létales…
La deuxième
(« Fatalité ») décrit les questions que se pose un être humain
après un accident qui l'a rendu hémiplégique, remontant dans sa
mémoire aux minutes et quelques heures précédant l'accident.
Est-ce que son destin aurait pu être changé si un détail infime
avait été différent ? On sent que c'est quelque chose de proche
de l’expérience vécue par l'auteur. Mais elle a trouvé étrange
la dernière phrase de la nouvelle, en consonance avec le texte
de la Genèse qui semble conclure par une acceptation d'un état
de fait.
[« Pourquoi ?
Pourquoi ? Pas de pourquoi. … Dieu considère que c’est bien, la
chose ainsi s’accomplit ; il y a le soir, il y a le matin, ce
sont tous les jours après le septième jour. » Ce qui m’a aussi
rappelé « Les
Quatre livres » (《四书》)
de Yan Lianke]
La troisième
nouvelle l’a déroutée, et le texte lui a semblé très long. En
revanche, la quatrième (« Le son de la cloche »), qui dépeint la
destruction progressive d'une petite communauté paroissiale est
originale par le point de vue des deux observateurs, dont l'un
est un enfant élevé par son grand-père sans savoir ce que sont
devenus ses parents. Il lui a semblé lire la description de la
fin d'une civilisation dans un monde qui devient moins humain.
[avec une allusion au Grand Bond en avant à travers la fonte de
la cloche].
Mais c’est la
cinquième (« Le Ditan et moi ») qu’elle a préféré, apparemment
plus simple dans sa conception.
Elle a
beaucoup aimé l'évocation de quelques personnages que l'auteur
croise, plus ou moins régulièrement, dans le jardin et auxquels
il n'est pas attaché autrement que par ces rencontres, et
surtout l'évocation de sa mère, qui le laisse vivre librement
ses promenades dans ce jardin, tout en s'inquiétant beaucoup
pour lui. Cette mère lui a fait penser à la mère dans « Beijing
coma » de Ma Jian.
Enfin, dans la
sixième nouvelle, elle a été amusée par l'imagination délirante
du narrateur qui augmente et enrichit l'histoire au fur et à
mesure qu'il gravit les étages et qu'il lui semble apercevoir
plus de choses, l’histoire prenant un tour de plus en plus
fantastique, jusqu’à la chute finale, drôle aussi,
Ø
Claire
a envoyé des notes prolifiques pour dire son plaisir de lecture,
mais modulé en fonction des nouvelles, traitées deux par deux.
Elle a
« adoré » les nouvelles « Poison » et Mingruo Qinxian (lu
en chinois : le texte est magnifique !) qu’elle rapproche car la
trame des deux récits, qui relèvent de la fable, ou du conte,
partagent des similarités :
- Des
personnages peu caractérisés, qui n'ont pas de prénoms et sont
souvent uniquement identifiés par leur sexe, leur âge et leurs
actions, simples et répétitives. Les dialogues sont intelligents
dans leur pauvreté et leur pertinence : leur concision sert la
tension dramatique et suscite l’émotion empathique du lecteur.
Les personnages importent plus pour leur valeur symbolique que
pour leur individualité ; ils servent à amener les réflexions et
les leçons de vie.
- La
relation extrêmement touchante entre deux générations, celle du
grand-père et de l'enfant/celle du maître et de son disciple
adolescent.
- La
présence d'objets-pivots mystérieux autour desquels s'articule
le récit et qui agissent comme des talismans dont l'unique
pouvoir tient à la foi que les personnages ont en eux.
- La
description récurrente de l'immensité de la nature, parfois
écrasante, mais toujours sublime.
- Dans
la première nouvelle, le vieil homme qui a fui n'est pas sans
rappeler le type du sage taoïste qui préfère se soustraire à un
monde devenu fou, soit par l'exil, soit par la mort. L'autre
vieil homme est un autre type de sage : il semble détenir la
vérité en tentant de sauver ce qu'il reste d'humanité dans son
village. Dans la deuxième nouvelle, l'errance du vieil
homme avec son disciple à travers les montagnes, ses discours
allusifs chargés de leçons de vie, outre sa virtuosité au
sanxian (三弦琴),
l'élèvent aussi à ce statut de sage.
Elle a aussi
beaucoup aimé « Fatalité » et « Ditan et moi », pour leur
dimension « autobiographique ». Dans « Fatalité » sont dépeintes
les réactions « à chaud » du jeune accidenté dont le monde s’est
écroulé. C'était un rêveur qui avait des ambitions d'aventures
mais aussi des ambitions traditionnelles comme enseigner et
fonder une famille, ce qui amplifie rétrospectivement le deuil
qu’il doit faire de ses ambitions. L'accident cristallise à
jamais ces rêves en rêves. Dans « Ditan et moi », l'auteur a
appris (apprend toujours) à apprivoiser son handicap en même
temps que sa nouvelle vie, en se distanciant du drame qu'il a
vécu.
- Dans « Fatalité »,
le protagoniste est convaincu dans un premier temps d'être
victime d'une injustice (il répètera à plusieurs reprises « je
suis un homme innocent »). Puis il va progressivement
intégrer la notion de fatalité, en comprenant qu'il est aussi
ridicule de se rebeller contre elle que de culpabiliser tour à
tour une aubergine, cinq baozi puis un chien.
Dans « Ditan et moi », il n'est plus vraiment question de
dénoncer une injustice : le narrateur a accepté cette fatalité,
il y voit l'œuvre de Dieu. « Il semble que Dieu ait encore
une fois vu juste. » « Concernant le destin, cessons de parler
de justice. »
- Dans
les deux nouvelles, le récit est en rapport avec le cycle
immuable de la nature. Dans la première, la nature, dans son
indifférence face au malheur humain, est un comme un oppresseur
qui écrase l'individu, le nargue, le rejette (« le ciel et la
terre ne semblent guère offrir de secours »). Chacune de ses
manifestations est douloureuse. Dans « Ditan et moi », condensée
dans ce fameux jardin antique, la nature est un écrin de
tranquillité, d'inspiration, un refuge. C'est un confident,
discret, constant qui lui apporte réconfort et réponses, quant à
son handicap, quant à la mort de sa mère, tel un oracle. Le lieu
est d'ailleurs personnifié, l'auteur s'adresse à lui directement
( « Ditan, ne crois pas que... »), il a des « intentions » (
« Le Ditan est proche de chez moi. Ou …ma maison est proche du
Ditan. En un mot, on est forcé de considérer cela comme une
affinité prédestinée. […] Depuis cet après-midi où je suis entré
dans le jardin par hasard, je ne l’ai plus quitté... J’ai d’un
coup compris ses intentions. … L’existence d’un lieu paisible
comme celui-ci dans une ville très peuplée doit être l’œuvre de
Dieu. »).
- Rapport
à ses proches, dans les deux nouvelles, mais surtout le Ditan :
le portrait qu'il fait de sa mère est très émouvant : mère
aimante, dévouée, discrète, qui a su comprendre son fils et ses
besoins avant même que lui-même en a fait le cheminement.
- Rapport
à l'écriture : l'écriture est dans un premier temps une
échappatoire, « aussi merveilleuse que le sommeil », une
activité libératrice bien que marginale, un moyen de survie : « …
je n’ai pas eu d’autre solution que de venir errer dans ces
terres ». Comme on devient un brigand. ». Plus tard, quand
l'écriture est devenue son gagne-pain, elle le rapproche de la
vie des passants qui sont sa source d’inspiration et auxquels il
s’attache, ou, comme le coureur de fond, avec qui il peut
partager son désespoir et s’indigner contre l’injustice qui les
a frappés tous les deux. Mais il admet aussi les limites, voire
la vacuité du langage dans certains domaines qui peuvent/doivent
se passer de mots : les émotions, les souvenirs, l'immensité du
monde.
Claire
été
un peu plus perplexe à la lecture de « Plusieurs façons
simples de résoudre une énigme » et de « Première
personne ». Elle a bien aimé la manière dont sont
construits les récits, en puzzle, en changeant de perspective,
mais même si la lecture l'a amusée, les conclusions l'ont un peu
laissée sur sa faim, bien qu’on y retrouve le thème, récurrent
chez l’auteur, de la prédestination.
Enfin, elle a
été frappée par la figure omniprésente de l'enfant dans toutes
ces nouvelles, à commencer par « Poison ». Souvent, ces enfants
sont des messagers, des instruments de vérité, des « clés », des
êtres dotés d'une sensibilité hors de l’ordinaire.
-
Dans « Poison », en avalant les deux pilules « de mort »,
les deux enfants font comprendre au vieil homme qui les
sauve la ruse de leur grand-père ;
-
Dans « Première personne », c'est la vision d'un enfant
apparemment abandonné dans le cimetière qui opère un
renversement de la situation et amène la chute finale ;
- Le désespoir
du jeune aveugle dans Mingruo Qinxian va faire prendre
conscience à son maître de la valeur de la fausse ordonnance et
le convaincre, sans le savoir, de ruser à son tour pour lui
redonner espoir ;
-
Dans « Fatalité », le fou-rire de l'élève, et sa cause
absurde, est l’épisode initial décisif dans le cours des
évènements malheureux qui vont suivre, et qui ramène au
destin : « Certainement le quotient intellectuel de cet
enfant est assez bas, mais il rit de façon impénétrable, emplie
du mystère et de la profondeur de la destinée ».
Ø
MRC,
enfin, commence ses notes en rappelant ses souvenirs de
jeunesse en Chine : Shi Tiesheng est au programme des manuels
scolaires, et « très valorisé par les enseignants qui mettent
l’accent sur sa capacité à rester fort malgré son handicap (“身残志坚”),
car la persévérance face à l’adversité et aux épreuves a
toujours été une qualité encouragée par l’école ».
Cependant, son
écriture reste remarquable même en faisant abstraction de son
handicap physique, qui peut d’ailleurs devenir un facteur
positif « un peu comme un aveugle dont l’ouïe devient plus fine
parce que la vue lui manque. » La
limitation physique peut nourrir et approfondir la création
littéraire. On parle en chinois de « la perle née de la
souffrance de l’huître » («
蚌病成珠 »).
Pour cette
séance du club de lecture, il a lu « Le Ditan et moi » et « La
vie comme une corde de luth ».
- Il se
rappelle avoir lu un extrait du Ditan qui figurait dans son
manuel scolaire au lycée ; à l'époque, ses camarades citaient
souvent une phrase tirée de ce texte : « La mort est une chose
pour laquelle il n'est pas nécessaire de se presser. » (死是一件不必急于求成的事。)
Cependant, les
manuels n’avaient pas retenu la partie qui développe en détail
les réflexions de l’auteur sur la vie et la mort, où il explique
notamment comment il est parvenu à se convaincre qu'il n'était
pas nécessaire de se suicider. Cette partie a vraisemblablement
été jugée trop sombre ou trop négative. Pourtant, après l'avoir
lue, MRC a trouvé que ces réflexions étaient pertinentes,
philosophiques et pleines de force, et il irait même jusqu'à
penser que bien comprendre ces passages pourrait, au contraire,
aider certaines personnes pessimistes à renoncer à l'idée du
suicide. Le fait d’être bien nourri par la philosophie et la
littérature aide souvent à l’éviter.
- Quant à « La
vie comme une corde de luth », il a trouvé que la nouvelle se
termine par une chute tragique très touchante. C'est une fin
tragique, car le vieil aveugle découvre que le remède qu'il
attendait depuis toujours n'était qu'une illusion. Quant au
jeune aveugle, son histoire d'amour se termine, comme on pouvait
s'y attendre, sans véritable issue.
Mais cet
espoir de « casser un jour la millième corde » ne concerne pas
seulement les personnes handicapées. Il existe aussi dans la vie
de chacun d'entre nous. Par exemple, lorsque nous sommes élèves,
on nous dit qu'après le baccalauréat, tout ira mieux. Puis on
nous dit qu'une fois un travail trouvé, tout ira mieux. Ensuite,
qu'une fois mariés, nous serons heureux. Puis qu'une fois les
enfants élevés, nous pourrons enfin nous reposer. Et ainsi,
toute une vie passe très vite. L’idée que « la vie est belle »
est illusoire. L’essence de la vie n’a peut-être aucun sens en
termes de « bonheur ». Mais on continue d’avancer grâce à un
espoir lointain, même illusoire.
B/ Compte
rendu de séance : échanges et discussions
Laura « passe
son tour » car elle a lu des romans japonais pour la librairie.
Ø
LLP
avait lu des extraits de nouvelles qui étaient au programme
quand elle était étudiante. Pour la séance du club, elle a lu
quatre nouvelles, deux en français, deux en chinois, et en a
apprécié la qualité littéraire.
Elle a
beaucoup aimé l’écriture du point de vue de l’enfant, comme dans
« Le son de la cloche », mais tout particulièrement dans
« Plusieurs façons simples de résoudre une énigme », avec les
effets de répétition et retours en boucle sur quelques mots,
d’abord déconnectés (Arbres souffle vent) puis reliés entre eux
par la grand-mère en ajoutant les liens de cause à effet (C’est
le vent qui en soufflant fait bouger les arbres).
[Ce qui est
d’autant plus remarquable que tout ce passage est introduit par
la question « À quel moment le monde a-t-il commencé ? ». Comme
chez Wittgentstein, Shi Tiesheng insinue subtilement que le
monde commence à partir du moment où on peut le nommer, mais à
partir de l’observation : l’ouest est l’endroit où le soleil se
couche et l’heure de faire la cuisine est signalé par le retour
des corbeaux. Dans « Le son de la cloche », c’est ce son qui est
« le début de la vie ».]
LLP
a bien aimé, aussi, les descriptions de sensations (dans la même
nouvelle, l’enfant attend sa mère, « le front et le bout du nez
collés contre la vitre froide ») et de couleurs.
[couleurs qui
répondent à la sensation du moment : dans « Le son de la
cloche », après la recommandation du grand-père « désormais,
quand on t’interrogera, tu répondras que ton grand-père ignore
où tes parents sont allés », Shi Tiesheng ajoute aussitôt :
« Derrière la vitre, la nuit est d’un noir d’encre. »
Mais couleurs
aussi qui apportent un élément symbolique significatif : dans la
même nouvelle, où tout est entraperçu par l’enfant, « sur les
ruines de l’église, on a construit un immeuble rouge ». ]
Elle a trouvé
remarquable la construction, en flashback minute par minute, de
« Fatalité », avec le thème du destin qui est le thème
omniprésent dans l’œuvre de l’auteur. Et cette nouvelle est
d’autant plus remarquable que les causes de l’accident sont
l’objet d’une réflexion récurrente, reprise en remontant dans le
temps, jusqu’à la cause première, découverte des années plus
tard, dans toute sa subtile symbolique : ce rire d’écolier à
cause du pet d’un chien, devant le slogan à l’entrée de l’école.
Cette nouvelle
est d’autant plus prenante qu’elle apparaît comme
autobiographique, comme l’a pensé Claire aussi :
l’accident qui a déterminé sa vocation d’écrivain.
Ce qui
entraîne une discussion sur le caractère réellement
autobiographique du récit : non, dit Lei, sa paralysie
n’est pas venue de l’ accident de vélo qu’il décrit dans
« Fatalité », mais de son séjour à la campagne, dans le Shaanxi,
en tant que « jeune instruit » pendant la Révolution
culturelle : il vivait dans une cave très humide et a développé
une maladie invalidante. Il l’explique dans son texte « L’année
de mes vingt et un ans » (Wǒ èrshíyī suì nà nián
《我二十一岁那年》),
qu’elle a lu et dont elle va parler.
[Quoi qu’il en
soit, dans ces conditions, la nouvelle « Fatalité » est d’autant
plus remarquable, et représentative de l’art de l’auteur : une
parfaite maîtrise de la construction et du déroulement narratif,
liée à une prodigieuse imagination.]
LLP
souligne
enfin le caractère très poétique de cette écriture, avec l’idée
constante de l’avant et de l’après, et la force du souvenir liée
à la réflexion sur le passé.
Ø
Faute
d’avoir trouvé l’édition Gallimard à la Bulac, UB a lu
les nouvelles en anglais, dans le recueil des Éditions de Pékin
(collection Panda) de 1991 intitulé « Strings of Life ».
[traduction parue à la suite de la sortie du
film de Chen Kaige]
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Strings of Life |
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La nouvelle
« La vie sur une corde » lui est apparue comme une satire de la
relation maître-disciple, en boucle, sans guère de suspense,
cependant, car l’issue est prévisible dès le début. Mais il a
été content de retrouver le Shaanxi et ses paysages, après les
lectures de Jia Pingwa.
« Fatalité »
lui a semblé extraordinaire dans sa finesse, mais aussi la
colère rentrée, qui transparaît dans la satire de Mao à travers
le chien qui pète devant les slogans à la porte de l’école.
« Fatalité », c’est le récit (fantasmé) de ses débuts
d’écrivain. Mais la nouvelle – ou l’essai – qui l’a le plus
touché est le récit des derniers jours de sa mère intitulé
« Souvenirs d’automne » : elle voulait l’emmener voir les
chrysanthèmes dans le parc, mais elle a eu un malaise en sortant
et elle est morte à l’hôpital, c’est finalement sa sœur qui l’a
emmené voir les chrysanthèmes…
UB
a aussi
beaucoup aimé « My Faraway Qingpingwan » (《我的遥远的清平湾》),
une sorte de documentaire sur la vie de Shi Tiesheng dans le
village du Shaanxi où il a été envoyé en 1969, avec un hommage à
la vie dure des paysans et à la gentillesse avec laquelle ils
ont accueilli les « jeunes instruits », souvenirs nostalgiques
de cette vie en phase avec la nature, avec les animaux. Et puis,
au fil du récit, on voit arriver dans le village deux aveugles
avec leurs instruments qui préfigurent les deux aveugles de « La
vie sur un fil ».
UB
a trouvé
dans les récits de la campagne du Shaanxi l’atmosphère de ceux
de
Shen Congwen (沈从文),
mais moins la « Ville frontalière » (《边城》)
que les récits sur la vie rurale, un monde à part vivant dans un
dénuement venu du fond des âges.
Ø
Gisèle
a bien aimé la qualité d’écriture dans son ensemble, mais a
peiné à comprendre la nouvelle « Poison », qu’elle n’a pas
terminée.
[C’est
effectivement une nouvelle complexe, l’une des premières
nouvelles de l’auteur, datant de 1986. Elle se présente dès les
premières lignes comme une légende, dans une île imaginaire,
autour de deux vieillards et deux idées directrices : l’élevage
de poissons monstrueux et les pilules mortelles comme ultime
recours dans la vie. Des deux vieillards, l’un revient dans
l’île qu’il a quittée il y a longtemps, pour aller voir l’autre,
qui vit en ermite, et herboriste, au sommet de la plus haute
montagne de l’île et refuse de la reconnaître. S’il revient voir
le vieil ermite, c’est pour lui rendre les deux pilules que
l’autre lui a donnée avant qu’il parte, qui l’ont aidé à vivre
par le seul fait de savoir qu’il pouvait en finir grâce à elles,
mais dont il ne s’est jamais servi. Pilules qui s’avèreront
totalement inoffensives à la fin du récit, dans une chute qui
est l’une des plus belles de toutes celles de l’auteur.
Il y a
plusieurs clés de lecture, entre les poissons monstrueux élevés
à force de substances nocives, comme une mode malsaine et
compétitive qui touche l’ensemble de l’île, et l’illusion
apportée par les deux pilules de l’ermite herboriste, censées
pouvoir donner la mort, mais qui ont en fait aidé à vivre. On
peut rapprocher ce récit des histoires taoïstes de drogues
d’immortalité qui se sont développées en marge de la pharmacopée
chinoise et ont atteint leur paroxysme au 3e siècle,
comme une véritable toxicomanie, chez les intellectuels comme
les « Sept sages de la forêt de bambous »
.
]
Ø
Dorothée
a particulièrement apprécié « Le son de la cloche » et « Le
Ditan et moi ».
Pour ce qui
concerne la première nouvelle, elle s’est demandé ce que
signifiait au début que les parents de l’enfant « ont quitté le
continent »
[C’est la
traduction littérale de
l’original chinois :
父母就离开了这块大陆.
L’incertitude sur ce qui est arrivé aux parents, et où ils sont
allés, n’est pas levée de tout le récit, c’est même voulu par le
grand-père qui recommande à l’enfant de dire que même lui, le
grand-père, ne sait pas. Une clé est donnée lorsque l’enfant
entend une discussion du grand-père avec des voisins s’apitoyant
sur le sort de l’enfant qui a perdu ses parents si jeune, de
maladie. Mais on peut penser à une autre possibilité : ce n’est
peut-être pas de maladie qu’ils sont morts, s’ils sont morts ;
c’est l’époque des grandes campagnes de Mao contre les
intellectuels et les contre-révolutionnaires de tout poil, les
parents ont donc peut-être été envoyés en camp, en école de
cadres ou autre, et il est donc d’autant plus important de ne
pas en parler. D’où le silence qui plane sur leur sort.]
Sur toute la
nouvelle plane le non-dit, le flou des événements et des
souvenirs, le sort de l’église et des tournesols… [tournesols
向日葵
xiàng rì kuí
ou
向阳花
xiàngyáng huā
qui étaient une fleur symbolique du temps de Mao, car elle se
tourne vers le soleil
向阳]…
Dorothée a ressenti en la lisant une impression de tristesse
qui lui a rappelé l’Allemagne des années 1980-1990, celle de
l’incapacité à faire son deuil, comme dans le roman d’Alexander
et Margarete Mitscherlich « Le deuil impossible »
.
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Le
deuil impossible |
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Dans « Le
Ditan et moi », Dorothée a ressenti toute la fraîcheur du
parc, comme hors du monde, visité pendant quinze ans, avec les
souvenirs de la mère qui fut sa motivation pour écrire, et la
description des autres visiteurs, outre les références
musicales. Mais elle aurait aimé avoir des images : images de la
chaise roulante, et du jardin abandonné.
[Le Ditan
est le Temple de la Terre, au nord du centre de Pékin (le nord
étant associé à la terre), à l’opposé du Temple du Ciel qui est
au sud. Les deux temples et leurs parcs ont été endommagés
pendant la Révolution culturelle, d’où l’impression d’abandon.]
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Le
parc Ditan |
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Ø
Lei
a affirmé d’emblée : « Shi Tiesheng est l’un de mes écrivains
préférés. J’apprécie non seulement ses œuvres, mais également
l’homme qu’il était : optimiste et plein d’humour, doté d’une
grande sensibilité et d’une profonde réflexion philosophique,
ses œuvres constituant un fidèle miroir de sa personnalité. »
Par ailleurs, elle regarde régulièrement des interviews de Yu
Hua et de Mo Yan qui évoquent leur amitié avec Shi Tiesheng et
ces témoignages contribuent à maintenir une image vivante,
émouvante et profondément humaine de l’écrivain.
Comme MRC,
Lei a commencé à lire des textes de Shi Tiesheng au
collège. Quiconque, précise-t-elle, a suivi une scolarité
jusqu’au secondaire en Chine a forcément lu au moins une de ses
œuvres parce que « Moi et le Temple de la Terre » (Wǒ
yǔ Dìtán《我与地坛》)
[traduit « Le Ditan et moi »] figure depuis de nombreuses années
dans différents manuels de chinois du secondaire
.
Quant à Mìng ruò qín xián (《命若琴弦》)
[traduit « La vie comme une corde de luth »] , la nouvelle a été
adaptée au cinéma par Chen
Kaige (陈凯歌)
sous le titre « La vie sur un fil »
(Biān zǒu biān chàng
《边走边唱》) :
Shi Tiesheng a participé à l’écriture du scénario. [mais le film
a
profondément modifié l’esprit de la nouvelle
et sa cohérence narrative].
Outre la
nouvelle « Fatalité » (Sùmìng
《宿命》),
Lei a lu et relu les deux premières parties du recueil
Mìng ruò qín xián dans son édition de 2011 rééditée en 2025
:
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Mìngruò qínxián
命若琴弦 |
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Outre la
nouvelle qui a donné son titre au recueil et « Le Ditan et
moi », elle a ainsi lu les essais « Mon lointain Qingpingwan » (Wǒ
de yáoyuǎn de Qīngpíngwān《我的遥远的清平湾》),
« L’arbre Albizia » (Héhuān shù《合欢树》),
« Mon rêve » (Wǒ de mèngxiǎng《我的梦想》),
« L’année de mes vingt et un ans » (Wǒ èrshíyī suì nà nián
《我二十一岁那年》),
« Brèves notes au pied des murs » (Qiángxià
duǎnjì《墙下短记》)
Le leitmotiv
de la plupart de ces œuvres est le destin ou la fatalité. Tout
en révélant l’absurdité de la vie, Shi Tiesheng s’efforce d’en
rechercher le sens. Si ce thème demeure constant, la structure
de ses récits est néanmoins toujours ingénieuse, son écriture
reste sobre et délicate, et ses descriptions des paysages et des
personnages sont particulièrement vivantes. C’est pourquoi,
après chaque lecture, Lei ressent le besoin de revenir
sur les textes pour en savourer l’écriture et en approfondir les
réflexions philosophiques.
Du point de
vue de la construction narrative, « Fatalité » est le texte
qu’elle préfère. Shi Tiesheng y exprime avec brio l’absurdité de
la vie à travers une chaîne d’événements reliant un professeur,
une bicyclette, une aubergine sur la route, cinq petites
brioches farcies dans un restaurant, un chien qui lâche un pet
devant le portrait de Mao à l’école, un élève qui éclate de rire
en l’entendant, puis un billet de théâtre offert par un
collègue. Derrière cette succession cocasse et absurde se cache
pourtant une tragédie : celle d’un jeune homme ambitieux avec un
avenir prometteur, sur le point de partir étudier à l’étranger,
brusquement victime d’un accident qui le laisse cloué sur un
fauteuil roulant et dont la vie bascule.
Si
« Fatalité » met magistralement en scène l’absurdité de
l’existence humaine, Mìng ruò qín xián révèle de manière
plus directe le sens de la vie. Comme le dit le vieux musicien
aveugle à la fin de la nouvelle : « Le destin d’un homme est
comme une corde de "luth" : il faut la tendre pour qu’elle sonne
juste. Lorsqu’elle sonne juste, cela suffit. » (“人的命就像这琴弦,拉紧了才能弹好,弹好了就够了。”)
Et plus loin il rajoute : « Avoir un but dans la vie est certes
fictif, mais c’est indispensable. Sans cela, comment tendre la
corde ? Et si la corde n’est pas tendue, elle ne sonnera pas. »
(“目的虽是虚设的,可非得有不行,不然琴弦怎么拉紧;拉不紧就弹不响。”)
Dans « Mon
lointain Qingpingwan », Shi Tiesheng décrit avec légèreté la vie
rurale à la fois joyeuse et extrêmement pauvre, la sincérité des
paysans ainsi que la sensibilité presque spirituelle des
animaux. Il intègre dans ce récit de nombreuses chansons
folkloriques et expressions dialectales du Shaanxi, faisant écho
aux chants et dialecte du Shanxi dans l’ouvrage de Cao Naiqian
de la précédente séance du club de lecture. Tous les termes
dialectaux employés sont expliqués par l’écrivain en notes en
bas de page. Certains sont particulièrement vivants : « 猴
hóu »
(le singe),
est utilisé comme adjectif pour des animaux pour signifier
« petit » ou « jeune ». Ainsi, « 猴犍牛
hóu jiànniú »
désigne un jeune bœuf, « 牛不老
Niú bù lǎo »
(littéralement « bœuf pas vieux ») désigne un veau ; « 黑肉
hēi
ròu »,
ou « viande noire », désigne la viande maigre et « 白肉bai
ròu »
ou « viande blanche » la viande grasse.
Bien que
« L’Arbre Albizia » ne compte que trois pages et demie, l’auteur
y retrace tout un parcours de vie à travers l’image de l’arbre
planté par sa mère qui continue de fleurir après sa disparition
: son enfance, les premières années difficiles après l’accident,
puis le décès de sa mère. En chinois, le terme héhuān shù
合欢树 a
une forte valeur symbolique : le caractère合
hé
évoque la réunion familiale et欢
huān
renvoie à la joie.
[Cet arbre
s’appelle aussi « arbre aux esprits »
鬼树
guǐ shù.
Le nom de
héhuān vient d’une ancienne légende : l’histoire d’une
couple heureux, mais dont la femme, nommée Hehuan, avait une
maladie incurable ; après sa mort, refusant d’être réincarnée,
elle a placé son âme dans l’arbre devant sa maison pour être
toujours proche de son mari et de ses enfants]
À travers cet
arbre, que Shi Tiesheng n’a jamais eu le courage de revoir après
la mort de sa mère, on perçoit toute la douleur que cette perte
a laissée en lui ainsi que son infinie nostalgie.
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Héhuān shù |
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« L’année
de mes vingt et un ans » relate la période où Shi Tiesheng a été
rapatrié à Pékin pour des examens cliniques et des soins, à la
suite desquels il a dû finalement subir l’amputation de ses deux
jambes trois mois plus tard. Bien qu’il s’agisse d’une
expérience profondément tragique, l’auteur consacre l’essentiel
de son récit aux histoires des autres patients qu’il a
rencontrés à l’hôpital. À travers une narration sobre et
dépourvue de pathos, il donne à voir toute la diversité de la
fatalité humaine et souligne l’importance, pour chacun, de
trouver un soutien spirituel face aux aléas de l’existence :
“在以后的年月里,还将有很多我料想不到的事发生,我仍旧有时候默念着“上帝保佑”而陷入茫然。但是有一天我认识了神,他有一个更为具体的名字——精神。在科学的迷茫之处,在命运的混沌支点,人唯有乞灵于自己的精神。不管我们信仰什么,都是我们自己的精神的描述和引导。”
« Dans les
années à venir, bien d’autres événements imprévus surviendront.
Il m’arrive encore de murmurer “Que Dieu me protège” (“上帝保佑”)
tout en restant plongé dans la confusion. Mais un jour, j’ai
découvert Dieu sous un nom plus concret : l’esprit (精神).
Là où la science demeure incertaine, là où le destin reste
obscur, l’homme ne peut compter que sur son propre esprit.
Quelles que soient nos croyances, elles ne sont au fond qu’une
manière de décrire et de guider cet esprit. »
[On a là la
réponse aux questions que beaucoup se posaient sur la religion,
ou la spiritualité de Shi Tiesheng. Ce n’est pas une
religiosité, et encore moins une foi chrétienne, mais une quête
spirituelle.]
Dans ce même
texte, Shi Tiesheng a raconté l’histoire d’un jeune paralysé qui
semble avoir inspiré la nouvelle « Fatalité ». Il écrit :
“男的二十四岁时本来就要出国留学,日期已定,行装都备好了,可命运无常,不知因为什么屁大的一点事不得不拖延一个月,偏就在这一个月里因为一次医疗事故他瘫痪了。”
« À
vingt-quatre ans, ce jeune devait partir étudier à l’étranger.
La date était déjà fixée, les bagages déjà prêts. Mais les
caprices du destin ont fait qu’un incident insignifiant l’a
obligé à reporter son départ d’un mois. Et c’est précisément
durant ce mois qu’un accident médical l’a rendu paralysé. »
L’humour
propre à l’écriture de Shi Tiesheng apparaît particulièrement
dans « Brèves notes au pied des murs ». À partir de l’image du
mur, généralement associé à la séparation ou à l’obstacle,
l’auteur évoque au contraire la joie au travers de nombreux
souvenirs de son enfance : les jeux avec ses camarades dans la
ruelle au pied des murs, la peur que lui inspirait l’enceinte du
jardin d’enfants lorsqu’il se rendait à l’école, ou encore les
fois où, en jouant au football avec ses copains à l’école, ils
envoyaient involontairement le ballon dans la cour du voisin,
voire directement dans une marmite en train de cuire.
Quant à « Le
Ditan et moi », sans doute son œuvre la plus célèbre, inutile
d’en dire plus que ce qui a déjà été dit.
« Les œuvres
découvertes au cours de l’année, ajoute Lei pour
conclure, ainsi que les échanges avec toute l’équipe m’ont
apporté d’innombrables émotions, réflexions et beaucoup de joie,
mais je suis particulièrement heureuse que cette dernière séance
de l’année ait été consacrée à Shi Tiesheng. »
Note sur
la traduction
La traduction
a été évoquée plusieurs fois, à commencer par Catherine s’interrogeant
dans ses notes de lecture, sur la traduction de shùnqí zìrán 顺其自然par
« suivre la nature » dans la nouvelle « La première personne » (《第一人称》).
顺其自然 shùnqí
zìrán est un chengyu signifiant « laisser les choses suivre
leur cours naturel », expression à consonance taoïsante qui est
le leitmotiv de la nouvelle, comme elle l’est de toute l’œuvre
de Shi Tiesheng. L’expression est apparue dans le Lingcheng
Jingyi (《灵城精义》)
de He Pu (何溥)
au 10e siècle, pendant la période des Cinq Dynasties.
La traduction
d’Annie Curien garde la traduction littérale de zìrán par
« nature », d’où sa traduction du chengyu par « suivre la
nature », qui est effectivement un peu ambigüe. Et c’est
d’autant plus gênant, il est vrai, s’agissant du leitmotiv de la
nouvelle.
Pour le reste,
la traduction est précise dans l’ensemble, y compris dans
« Quelques façons simples de résoudre une énigme » (《一个谜语的几种简单的猜法》),
par exemple, la suite de mots égrenés par l’enfant :
树刮风/arbre
souffle vent // corrigés par la grand-mère :
树。刮风。行了,知道了。/
on aurait juste pu coller encore un tout petit plus au texte
chinois : Arbre. Souffle le vent. C’est cela, tu as compris.
La seule chose
qui aurait pu être évitée, c’est la traduction de Mìngruò
qínxián《命若琴弦》par
« La vie comme une corde de luth », d’abord parce qu’il est
toujours contestable de traduire le nom d’un instrument de
musique par un équivalent français, surtout, dans ce cas, un
équivalent qui a des connotations différentes, évoquant la
musique baroque de la Renaissance. Ensuite parce qu’il s’agit
plutôt de cordes au pluriel, comme dans la traduction anglaise
(Strings of Life). Et enfin parce que mìng
命
évoque plus le destin que la vie, ou la vie en tant que destin :
tout un destin qui se joue en pinçant les cordes, en attendant
la dernière…
Rendez-vous
maintenant au mois de septembre pour de
nouvelles aventures de lecture !
Prochaine
séance
Mercredi 16
septembre 2026
Première
séance de l’année
2026-2027
consacrée à
Jin Yong (金庸)
et à
ses « héros chasseurs d’aigles » :
ü
Traduction en français par Wang Jiann-Yuh : La Légende des héros
chasseurs d’aigles (《射雕英雄传》),
éditions You Feng (tome 1 : octobre 2004 – tome 2 : octobre
2005).
ü
Mais
aussi dans une très bonne traduction en anglais, que je
recommande à ceux et celles qui lisent couramment cette langue –
le chinois étant assez difficile :
Legends of the Condor Heroes, MacLehose Press :
-
Vol. 1 : A Hero Born, tr. Anna Holmwood, 2018
-
Vol. 2 : A Bond Undone, tr. Gigi Chang, 2019
-
Vol. 3 : A Snake Lies Waiting, tr. Anna Holmwood and Gigi Chang,
2020/ Paperback 2024
-
Vol. 4 : A Heart Divided, tr. Gigi Chang and Shelly Bryant,
2021/ Paperback 2024
[4].
命若琴弦/史铁生著,北京:求真出版社,2011.10(2025.1重印)
Beijing/Qiuzhen chubanshe, oct. 2011 (réédition janvier
2025).
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