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« Gelée blanche, Équinoxe de printemps » de Liao Jing :

un roman d’aujourd’hui sur les problèmes intergénérationnels dans la société chinoise

par Brigitte Duzan

 

L’écrivaine Liao Jing (辽京) a soudain fait parler d’elle lorsque, à l’automne 2025, le Prix Blancpain-Imaginist a été décerné à son roman « Gelée blanche, Équinoxe de printemps » (Báilù Chūnfēn《白露春分》), publié en septembre 2024 aux éditions pékinoises Lettres et arts d’octobre (北京十月文艺出版社) .

 

 

Báilù Chūnfēn

 

 

·         Un roman 

 

Le fait que le prix soit allé à un roman a été une première surprise. Depuis sa création en 2018 dans le but de distinguer des œuvres de jeunes auteurs et les faire connaître, ce prix a été essentiellement décerné à des recueils de nouvelles et novellas, et même les finalistes entraient pour la plupart dans cette catégorie – ce qui traduit une réalité : ce sont les formes courtes - nouvelles et novellas - qui représentent le meilleur du paysage littéraire chinois, en termes d’exigence stylistique et d’originalité narrative.

 

Le roman est sorti en Chine du moule du roman classique et populaire et s’est développé dans les années 1990 sous la pression des éditeurs et selon un modèle étranger ; il peine aujourd’hui à se renouveler. Les jeunes écrivain.e.s privilégient pour beaucoup la forme courte ; c’est ainsi que se forment leur style.

 

Il est significatif que, lors de la remise du prix, le président du jury ait souligné que ses collègues et lui-même avaient été unanimes à reconnaître l’originalité de ce roman, original dans son style, sa construction narrative et sa thématique.

 

 

·      Une histoire familiale moderne

 

« Gelée blanche, Équinoxe de printemps » est pourtant une histoire familiale, thème peu original en soi. Mais ce n’est pas l’histoire courante des romans chinois, du type « cinq générations sous un même toit ». Le roman de Liao Jing est une histoire de conflits familiaux en partie autobiographique : elle est inspirée de ses propres souvenirs, de son expérience vécue. Tout le monde aujourd’hui en Chine peut y adhérer, s’en sentir proche, avoir vécu, voire vivre les mêmes problèmes.

 

Il s’agit en effet des conflits relationnels et existentiels vécus au sein d’une famille dont les membres s’étagent sur trois générations : la grand-mère et matriarche Xiumei (秀梅), ses cinq enfants (trois fils et deux filles) et ses petits-enfants. Liao Jing dépeint avec beaucoup de justesse les problèmes de chacun, entre une jeune génération qui peine à trouver sa place, une génération intermédiaire engluée dans les angoisses de l’âge mûr, et une génération âgée qui s’éteint dans la solitude malgré l’apparente cohésion familiale.

 

Leurs destins s’affrontent autour des thèmes majeurs que sont la vieillesse, la dépendance, les conflits intergénérationnels, thèmes qui ne sont pas nouveaux, mais qui ont pris une acuité nouvelle dans le monde moderne, en Chine comme ailleurs, mais peut-être en Chine plus qu’ailleurs en raison du poids que continue à avoir la tradition de la piété filiale - piété filiale ici envers la grand-mère qui, comme très souvent, a été celle qui a élevé les petits-enfants.

 

·         Une construction narrative originale

 

Le récit débute au présent, lors d’un voyage à Hainan de la vieille Xiumei avec sa petite-fille Jiayue (佳月), et se poursuit en flashback pour raconter l’histoire des deux principales petites-filles qui ont grandi auprès de leur grand-mère, l’une d’elles étant le cas typique d’une enfant battue par son père puis par son mari… ce qui introduit un autre thème actuel. En fait, chacun des enfants et petits-enfants est comme le personnage principal d’une nouvelle, avec chacun son histoire et sa tonalité propres.

 

Aucun des cinq enfants n’est capable d’affronter le problème que pose le vieillissement de leur mère dans un contexte urbain moderne où chacun a ses propres difficultés. Le récit évolue de l’un à l’autre, en adoptant des points de vue personnalisés, à la limite parfois du flux de conscience. Mais ce sont sans doute les passages écrits du point de vue de Xiumei qui offrent la vision la plus percutante : une description bouleversante du vieillissement même du corps, d’une précision qui reflète la finesse d’observation de l’écrivaine et révèle une écriture en symbiose totale avec son personnage que l’on devine calquée sur l’expérience réelle :

 

[À soixante-quinze ans, elle dort beaucoup et quand elle se réveille elle met longtemps à reprendre ses esprits …] son premier sentiment au réveil est la raideur : elle a l’impression d’avoir passé la nuit rivée sur son lit par des clous invisibles qu’il lui faut chaque matin arracher un à un pour retrouver un semblant de liberté. La vieillesse transforme ainsi peu à peu sa vie en un combat silencieux, surtout l’hiver.

 

Autrefois, [elle] vivait avec un sens très fort du rituel : chaque fête avait ses plats, qu’elle préparait en quantités suffisantes pour en offrir à chacun des membres de la famille qu’elle appelait pour qu’ils viennent les chercher. Mais la vieillesse bouleverse tout. Elle a perdu sa mobilité, perdu le goût, et ne cuisine plus selon les saisons. Les fêtes défilent alors comme de simples jours ordinaires, et sans les fêtes, la vie se délite…  

                (traduction provisoire)

 

Sur ce fond de traditions, la dégradation de la santé de la vieille femme fissure l’apparente entente familiale. Un détail minuscule marque le début du déclin : un jour, les petits pains à la vapeur n’ont plus leur point rouge traditionnel.  C’est le signe avant-coureur de la fin d’une époque familiale. Se pose dès lors la question cruciale :  qui s’occupera de Xiumei quand elle ne pourra plus vivre seule ? Tous hésitent et reculent, chacun espérant que ce sera un autre qui en assumera la charge, aucun n’ayant les moyens de payer une maison de retraite.

 

Au début, Xiumei pleure au téléphone, se plaint : elle garde encore un espoir. Mais peu à peu, ses mots s’espacent : elle comprend qu’il n’y a plus rien à attendre. Tous semblent attendre sa mort. Et Liao Jing de commenter comme en aparté : la mort d’un être humain commence par la mort de sa voix, il parle, mais personne ne l’entend.

 

C’est ce genre de réflexion où l’on croirait presque entendre la voix de Duras qui rend le roman si prenant. Mais sa qualité d’écriture tient aussi à sa narration fragmentée, sans chronologie factuelle, comme à bâtons rompus : des relations fragmentaires, intemporelles, comme des relations de conteur, le soir à la veillée, comme le suggère le titre : la Gelée blanche (Báilù 白露) et l’Équinoxe de Printemps (Chūnfēn 春分) sont deux des 24 périodes solaires du calendrier traditionnel chinois ; la Gelée blanche est la 15ème période, qui se termine à la fête de la Mi-Automne, l’autre est la 4ème, après l’Éveil des insectes (Jīngzhé 惊蛰). Entre les deux, c’est l’hiver, le temps des contes… mais le Solstice d’hiver (Dōngzhì 冬至) était aussi, dans la Chine ancienne, jour de célébration des ancêtres.

 

·         Un roman moderne « dans l’air du temps »

 

Le président du jury du prix Blancpain, l’écrivain Sun Ganlu (孙甘露), a souligné l’ancrage du roman dans le temps actuel, comme les œuvres initialement présélectionnées cette année pour le prix : leurs auteurs lui ont semblé partager des expériences comparables, leurs romans et nouvelles reflétant une atmosphère culturelle commune - « l’air du temps ».

 

Le roman de Liao Jing se présente donc, selon les termes du jury, comme une histoire familiale « dans un jeu d’ombre et de lumière entre plein jour et crépuscule » (在日光与暮色的交互中). Reflétant « une attitude générale face à la vie considérée de différents points de vue », le roman est l’expression littéraire de ce qu’il y a de profond et de pénétrant dans cette génération d’écrivains – sachant que Liao Jing est née en 1983…

 

 

Liao Jing présentant son livre en décembre 2024
lors d’une soirée organisée par son éditeur sur le thème
« Allumer un feu d’artifice pour éclairer la nuit » 在暗夜中点燃一支烟花 

 

 

 

 

15.12.2025, révisé 21.02.2026

 

 

     

 

 

 

 

     

 

 

 

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