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Gu Long 古龙

I. Présentation générale

II. Sources d’inspiration et influences

par Brigitte Duzan, 28 juillet 2026

 

Gu Long a commencé sa carrière professionnelle d’écrivain à Taiwan en 1960, alors que trois écrivains y dominaient la scène du wuxia : Wolong Sheng (卧龙生), Sima Ling (司马翎) et Zhuge Qingyun (诸葛青云). Il leur sert de nègre de temps à autre, lit beaucoup et, entre 1960 et 1963, publie une dizaine de romans, mais sans rencontrer le succès escompté.

 

En 1963, il se retire alors à Ruifang (瑞芳镇) ; convaincu que le roman de wuxia est arrivé à un moment où il doit évoluer, il est décidé à créer un style nouveau (“求新求变”). En quatre ans, de 1964 à 1967, il publie les six romans qui établissent sa renommée, culminant avec la publication de la « Légende de Chu Luxiang » (楚留香传奇), puis le reste de la trilogie suivie de la « Nouvelle légende de Chu Luxiang » (楚留香新传), au total douze romans.

 

Ces romans sont le fruit de son imagination et de ses recherches stylistiques, mais aussi de ses lectures. Il a lui-même reconnu l’influence des romanciers Eiji Yoshikawa et Huanzhu Louzhu ; celle de Jin Yong est indéniable.

 

A/ Sources d’inspiration et influences

 

ü  Miyamoto Musashi

 

Le premier roman que Gu Long écrit à Ruifang, « Du nettoyage des fleurs et des épées » (Huàn huā xǐ jiàn lù《浣花洗剑录》) [1], est publié en feuilleton à partir de juin 1964 dans le journal du soir Minzu Wanbao (〈民族晚报〉). C’est un tournant dans sa carrière qui témoigne de ses recherches stylistiques.

 

 

Du nettoyage des fleurs et des épées Huàn huā xǐ jiàn lù

 

 

Le roman porte en particulier la marque de l’influence du maître japonais en arts martiaux Miyamoto Musashi (宮本武蔵), auteur du roman « Le livre des cinq cercles » (五轮書) [2] écrit en 1643 ; célèbre pour sa technique des deux épées et ses histoires de duels, il était aussi philosophe et calligraphe. Gu Long s’en est inspiré, mais à travers la biographie romancée qu’en a écrite le romancier Eiji Yoshikawa (吉川英治), publiée en feuilleton de 1935 à 1939 dans le quotidien Asahi Shinbun, puis éditée en sept volumes à partir du feuilleton.

 

 

Musashi et ses deux épées

 

 

Le roman de Gu Long a pour protagoniste un jeune garçon, Fang Bao’er (方宝儿), dont le grand-père a été vaincu et tué par un « homme en blanc » (白衣人) venu du Japon, mais originaire de « la plaine centrale », motif que l’on retrouve dans l’histoire de Chu Liuxiang.

 

Le roman préfigure certains des personnages de l’histoire de Chu Liuxiang, celui du « marquis vêtu de pourpre » (紫衣侯), par exemple, maître réputé invincible qui possède et a intégré les techniques de toutes les écoles d’arts martiaux existantes, et qui possède un bateau (五色帆船) comme Chu Liuxiang.

 

ü  Huanzhu Louzhu

 

L’autre influence est celle de Huanzhu Louzhu (还珠楼主), auteur d’une trentaine de romans de wuxia, célèbre pour avoir créé le genre du xianxia (仙侠). Originaire du Sichuan, il a créé un monde de héros martiaux cultivant l’immortalité centrés sur le mont Shu (蜀山), autrement dit le mont Emei (峨眉山) du Sichuan que l’on retrouve sous la plume de Jin Yong (金庸). Son œuvre représentative est le roman « La légende des héros du mont Shu » (《蜀山剑侠传》) qui a été publié en feuilleton dans le quotidien Tianfeng de Tianjin (《天风报》) à partir de l’été 1932 et en était au 55e épisode à la fin de 1940 ; à l’avènement de la République populaire, cependant, Huanzhu Louzhu a cessé d’écrire et le roman est resté inachevé, mais il a fortement influencé le développement ultérieur de la littérature de wuxia.

 

 

La légende des héros du mont Shu

 

 

On retrouve l’influence de Huanzhu Louzhu dans beaucoup de personnages et d’éléments narratifs des romans de Jin Yong et de Gu Long ; tous deux ont reconnu son influence. Pour ce qui concerne Gu Long, deux traits typiques de Huanzhu Louzhu se retrouvent dans son œuvre :

- d’une part, la place de premier plan accordée dans les romans de Huanzhu Louzhu aux personnages féminins, à commencer par le groupe des « Trois héroïnes et deux nuages » (“三英二云”) de la « La légende des héros du mont Shu », dont le trio central, Li Yingqiong (李英琼) et ses amies Yu Yingnan (余英男) et Yan Renying (严人英). On voit là ce qui a pu inspirer les trois personnages féminins autour de Chu Liuxiang.

- d’autre part, l’importance attribuée à la rapidité et à l’agilité, attributs surnaturels parmi d’autres des héros de  Huanzhu Louzhu qui sont aussi des attributs de Chu Liuxiang, doué d’une aptitude prodigieuse à disparaître soudain, à se promener sur les toits et à voler à toute vitesse. Cependant, dans les romans de Gu Long, l’aspect surnaturel est gommé ; il paraît naturel que ses personnages se mettent soudain à voler…

 

Cependant, quand on lit les histoires de Chu Liuxiang, et ce dès le premier roman de la trilogie initiale, on est frappé par la similitude entre certains des personnages imaginés par Gu Long et des personnages de la série des « Héros chasseurs d’aigle » de Jin Yong.

 

B/ Jin Yong 

 

On aurait pu penser à une influence en sens inverse, par une simple réflexion sur les personnages et leur caractère, qui semblent moins élaborés chez Gu Long. Mais la chronologie est preuve du contraire : le premier roman de la série de Jin Yong, « La Légende des héros chasseurs d’aigles » (《射雕英雄传》) [3], est paru dans le Commercial Daily de Hong Kong en 1957, le deuxième, « Le Retour des héros chasseurs d’aigles » (《神雕侠侣》) dans le Ming Pao en 1959. Donc avant les romans écrits par Gu Long à Ruifang.

 

 

La Légende des héros chasseurs d’aigles

 

 

ü  Source d’inspiration des personnages de Gu Long

 

Les romans de l’un et de l’autre sont certes très différents, la principale différence tenant à l’ancrage des romans de Jin Yong dans un contexte historique qui en est une thématique essentielle, en lien avec la situation politique de Hong Kong. Ses personnages ont tous une dimension qui dépasse celle des romans de wuxia ordinaires, tout en en gardant les thèmes usuels : la vengeance et la lutte entre sectes rivales d’arts martiaux, chaque personnage étant par ailleurs caractérisé par une arme et un style qui correspondent à son caractère et le définissent. Les personnages féminins sont au premier plan, en reprenant les caractéristiques de la nüxia des chuanqi des Tang, mais en les enrichissant et en les diversifiant.  

 

Ce sont les personnages de la « Légende de Chu Liuxiang » qui trahissent une nette influence de Jin Yong, hors contexte historique et narratif.

 

L’un des personnages mystérieux, qui apparaît au chapitre 11 ( 骰子之戏) et qui restera longtemps « l’homme en noir, se distingue par le « chameau ailé » (飞骆驼) qu’il porte brodé au revers de satin rouge de sa cape noire et qu’a remarqué Chu Liuxiang alors qu’il est arrivé sans se présenter dans la maison de jeu qui est lieu de passage et de rencontre comme l’auberge dans les films de King Hu.

 

o    L’un des personnages les plus frappants, qui arrive justement sur les talons de l’homme en noir terrorisé (chapitre 13 « La soupe aux trois serpents » 三蛇羹), est Bai Yumo (白玉魔), Bai « Le démon de jade », précédé par vingt serpents venimeux [4]. Il est inspiré de deux personnages des « Héros chasseurs d’aigles » dont il est comme un hybride :

 

- d’une part, Ouyang Feng (欧陽锋), maître du Mont du Chameau blanc, surnommé « le Poison de l’Ouest » (xīdú西毒) parce qu’il est expert en toxicologie et possède le pouvoir de paralyser ou d’empoisonner ses adversaires avec du venin de serpent, serpents qui suivent fidèlement son neveu Ouyang Ke (欧陽克) comme Bai Yumo dans le roman de Gu Long ; on retrouve d’ailleurs le désert (ici le désert de Gobi) dans le deuxième roman de la série de Chu Liuxiang, « Le Grand Désert » (《大沙漠》).

 

- et d’autre part, le chef de la Secte des mendiants Hong Qigong (洪七公), le « Mendiant du Nord » (北丐 běi gài).  Dans le roman de Gu Long, cependant, Bai Yumo a été exclu de la Secte pour en avoir enfreint les règles : il est aussi imprévisible et dangereux que Ouyang Feng. Hong Qigong est plus proche de l’ancien chef de la Secte chez Gu Long : Ren Ci (任慈), c’est-à-dire plein de compassion.

 

o    Dans « Le Grand Désert », Chu Luxiang se retrouve face à une ennemie de taille : Shi Guanyin (石观音), la Guanyin de pierre. Puis, dans le roman suivant, il est confronté à Li Yuhan (李玉函) et sa femme Liu Wumei (柳无眉), le premier étant un ancien élève de Shi Guanyin. 

 

Ces deux personnages semblent inspirés des deux disciples du maître de l’Île aux fleurs de pêchers Huang Yaoshi (黄药师), Shi Guanyin rappelant tout particulièrement son ancienne disciple Mei Chaofeng (梅超风).

 

o    On peut également remarquer une similitude entre deux tandems de frères,  Nan Gongling (南宫灵) et Wuhua (无花) chez Gu Long et Guo Jing (郭靖) et Yang Kang (楊康) dans « Les héros chasseurs d’aigles » : ils ont été formés par des maîtres différents, au nord et au sud dans un cas, à l’extérieur et à l’intérieur de la Grande Muraille dans l’autre.

 

Nangong Ling et Wuhua sont en fait les fils de Li Qi (李琦), alias Shi Guanyin (石观音), ), seule survivante de la famille Huangshan (黄山世家). Partie au Japon, elle y a épousé le maître japonais d’arts martiaux Tianfeng Shisilang (天枫十四郎), puis a abandonné ses deux enfants que leur père a confiés, pour qu’ils les élèvent et les forment, à deux maîtres d’arts martiaux des « plaines centrales » : l’ancien chef du Clan des mendiants (丐帮), et le supérieur du monastère de Shaolin de Putian (莆田少林寺掌门).

 

Comme chez Jin Yong, les conflits sanglants des générations précédentes entraînent des dettes de sang qui se répercutent sur la vie des protagonistes. Mais il n’y a pas chez Gu Long de connotations politiques comme chez Jin Yong, Guo Jing ayant grandi en Mongolie sous la protection de Gengis Khan, Yang Kang comme un prince Jürchen, ce qui entraîne des conséquences lorsque les Mongols détruisent la dynastie des Jin puis se tournent contre les Song. Les événements historiques et leur impact politique sont déterminants dans les relations entre les deux protagonistes principaux de Jin Yong.

 

Gu Long introduit bien le Japon dans son récit, mais uniquement en termes d’arts martiaux ; de même, les deux maîtres de Nangong Ling et Wuhua se distinguent par leurs styles d’arts martiaux, la distinction étant celle, traditionnelle, des arts martiaux du nord et du sud qui prend toute son importance dans le renouveau des arts martiaux, et de leur littérature, à Hong Kong du temps de Jin Yong. L’aspect Shaolin n’est pas élaboré.

 

En fait, ces exemples soulignent la grande différence entre Gu Long et Jin Yong, qui tient à l’évolution du genre même du wuxia sous la plume de Gu Long.

 

ü  Originalité de Gu Long

 

Les romans de Gu Long sont dégagés de tout contexte historique, même l’aspect arts martiaux n’est pas traité de manière aussi détaillée que chez Jin Yong. Ce qui est essentiel dans ces romans, ce sont d’une part les traits psychologiques des personnages et d’autre part les éléments de mystère qu’il s’agit de résoudre. Les prouesses en arts martiaux passent finalement au second plan, ils sont quasiment tenus pour acquis, comme définition a priori des personnages, non pour leurs qualités techniques mais pour leur effet notable : la terreur que ces personnages inspirent, voire leur invulnérabilité.

 

Gu Long introduit dans son schéma narratif des éléments de réflexion sur la nature humaine qui lui sont propres et sont déterminants dans la conception des personnages et le déroulement de l’action. Ce qui induit chez lui les retournements majeurs de l’intrigue, ce ne sont pas des événements extérieurs, ce sont les ambiguïtés qui caractérisent le caractère véritable des personnages. Dans la « Légende de Chu Liuxiang », le dénouement est ainsi en grande partie amené par le retournement des personnages de Nangong Ling et Wuhua une fois que sont dévoilées leurs origines. Se révélant être des meurtriers implacables et retors, ils passent ipso facto d’amis à ennemis.

 

C’est l’un des éléments distinctifs des romans de Gu Long : « L’ennemi le plus insidieux est souvent l’ami le plus proche ». Il plane un mystère sur les personnages, qui avancent souvent masqués, ou travestis. 

 

De manière générale, ce qui est au cœur de l’intrigue de Gu Long, dès le départ, c’est le mystère à résoudre. Dans la « Légende de Chu Liuxiang », c’est le mystère des cinq cadavres qui dérivent au fil de l’eau jusqu’au bateau de Chu Liuxiang ; pour invraisemblable que ce soit, ce défilé de cadavres lance le ressort de l’intrigue : Chu Liuxiang va devoir démasquer les meurtriers. Les fausses identités feront ensuite progresser la narration.

 

Par ailleurs, l’intrigue repose non sur la lutte pour détenir un redoutable manuel d’arts martiaux dont les secrets peuvent tout aussi bien assurer la suprématie à son possesseur que le rendre fou, mais sur … une lettre ! Une lettre écrite par une femme qui devient la cible des recherches. C’est peut-être là que l’on perçoit le mieux la véritable subversion de l’univers du wuxia par Gu Long.

 

Il se place en fait au croisement de deux genres romanesques : le roman de wuxia que l’on peut dire traditionnel, et le roman d’enquêtes qu’aborde Lu Xun dans l’avant-dernier chapitre de sa « Brève histoire de la fiction chinoise » (zhōngguó xiǎoshuō shǐluè 《中国小说史略》) [5], c’est-à-dire le chapitre 27 intitulé dans la traduction française « Les romans de chevalerie et d’enquêtes sous la dynastie des Qing » (清之侠义小说及公案). Ce sont des histoires de justiciers et de redresseurs de tort, mais aussi les fameuses enquêtes des différents juges au 19e siècle, les enquêtes du juge Shi (施公案), inspirées de celles du juge Bao (包公案) des Ming, et celles du juge Peng (《彭公案》) à la fin du siècle [6].

 

Comme à son intention (“求新求变”), Gu Long a donc bien renouvelé le genre du wuxia, en s’appuyant sur les antécédents offerts par Jin Yong, mais en optant pour une approche différente.

 

En septembre 1972,  après avoir cessé d’écrire, Jin Yong a invité Gu Long à écrire pour le Ming Pao, comme une sorte de passage de relais ; ce seront des histoires de la série Lu Xiaofeng (陆小凤系列) qui commenceront à paraître dans le numéro 640 de mai 1973 du Ming Pao. 


 

[1] En décomposant l’expression huànxǐ (浣洗) qui signifie ‘laver’ (des vêtements)

[2] Ou cinq éléments, le roman étant divisé en cinq parties dont les titres sont les cinq éléments du bouddhisme ésotérique (terre, eau, feu, vent et espace/vide ).

[4] Gu Long ajoute à son histoire un trait spécifique qui rappelle

[5] Traduit en français « Brève histoire du roman français », trad. Charles Bisotto, Gallimard/Connaissance de l’Orient, 1993.  Texte chinois en ligne.

[6] Voir : La renaissance du wuxia sous les Qing : Le wuxia/gong’an.

 

     

 

 

 

 

     

 

 

 

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