Bao
Shi
鲍十
Présentation
par
Brigitte Duzan, 15 mai 2013, actualisé 11 octobre 2026
| |

Bao Shi |
|
Bao Shi (鲍十)
est l’un de ces rares auteurs à avoir vu un de ses écrits
adapté avec succès au cinéma, par un grand cinéaste, sans
que son œuvre fasse aussitôt l’objet d’un intérêt
circonstanciel, au moins de la part des éditeurs.
C’est en
effet d’une nouvelle de cet écrivain qu’est inspiré le film
de
Zhang Yimou
(张艺谋)
sorti à l’automne 1999 : « The
Road Home » (《我的父亲母亲》).
Le film a obtenu en 2000 l’Ours d’argent et le prix du jury
œcuménique au festival de Berlin, avant de glaner bien
d’autres prix dans des festivals ultérieurs ; Bao Shi est
pourtant toujours aussi peu connu, et aussi peu traduit. Si
on lui demande quel impact a eu le film sur sa vie et son
œuvre, il répond : « Aucun » (“没什么影响。”)
Surnommé
« l’écrivain des petites gens » (“平民作家”),
il est
à découvrir.
Lente
maturation
Initialement prénommé Yuxue (玉学),
Bao Shi est né en 1959 dans la ville de Zhaodong, à une
soixantaine de kilomètres au nord-ouest de Harbin, dans le
Heilongjiang (黑龙江省肇东市).
Fils de paysan,
il s’est passionné pour la lecture dès son enfance. A
l’école, avec un bagage minime de caractères, il a commencé
à lire des textes dans des revues, puis des « classiques
rouges »
,
des romans de wuxia et des biographies d’hommes
célèbres.
| |

Bao Shi avec son chien devant sa
bibliothèque |
|
Bien que
populaires, ces livres n’étaient cependant pas courants dans
le village. Bao Shi se souvient qu’il lui fallait se
débrouiller pour s’en faire prêter ; c’étaient en général
des livres tout abîmés, auxquels il manquait parfois la
couverture, et même des pages.
En 1975, il
parvient à terminer ses études secondaires, mais doit
revenir au village. Il y reste pendant trois ans, mais
considère que, l’un dans l’autre, il ne s’en est pas mal
sorti. Il n’a été paysan qu’une année, puis a été embauché
comme magasinier de son équipe de production, poste qui
avait un avantage principal : il donnait le droit de
s’abonner à des revues. Alors il s’est abonné à
« Littérature du peuple » (《人民文学》),
à la revue « Lettres et arts du Heilongjiang », et d’autres
encore.
| |

Recueil de ses meilleures nouvelles
de la période 1989-2006 |
|
En 1978, à
la réouverture des universités après la Révolution
culturelle, il réussit le concours d’entrée à l’école des
Beaux-Arts de Harbin et y étudie pendant cinq ans, dans la
section « écriture de scénarios ». Ce fut en même temps la
période pendant laquelle il a été le plus assidu à la
lecture. A l’époque, l’école n’avait pas encore de
bibliothèque, il y avait seulement une salle d’archives et
une salle de lecture dont la garde était assurée par une
vieille femme avec laquelle il s’entendait très bien et qui
lui confiait les clés. Il a ainsi pu lire tous les romans,
chinois et étrangers, qui étaient conservés là.
| |

Baizhuang |
|
Il en a
gardé une passion pour les livres. Quant il a commencé à
travailler, au début des années 1980, il gagnait une
quarantaine de yuans par mois et les trois quarts étaient
consacrés à l’achat de livres. La seule chose qui l’arrête
aujourd’hui, c’est le manque de place.
Ecrivain des petites gens
Il a
commencé à écrire en 1989, tout en travaillant, d’abord
comme professeur de collège, puis comme rédacteur dans une
revue littéraire.
A la
campagne, dans le Dongbei
De toutes
ses lectures, il a retiré un modèle :
Wang Zengqi
(汪曾祺).
C’est le premier auteur qu’il a aimé, après avoir lu
« Galettes au beurre » (《黄油烙饼》),
une courte nouvelle à la fois simple et émouvante, qui
raconte les souvenirs que conserve un enfant de sa
grand-mère morte de faim pendant la Grande Famine, mais sans
jamais appuyer sur les détails, en gardant l’approche
distanciée du regard de l’enfant.
Bao Shi
s’est fixé le même objectif que son maître : rester éloigné
des grands mouvements littéraires et des modes, et décrire
de manière aussi réaliste et simple que possible la vie des
gens du peuple autour de lui, et d’abord au village. Ses
premières nouvelles ont pour cadre la vie à la campagne,
dans le nord-est.
C’est le
cas de la nouvelle "moyenne" (中篇小说),
publiée début 1998 dans la revue « Ecrivains de Chine » (《中国作家》)
dont le scénario du film « The Road Home » (《我的父亲母亲》)
est adapté, par Bao Shi lui-même. Intitulée « Souvenir »
(《纪念》),
c’est l’histoire simple, à la Wang Zengqi, de l’amour très
pur d’une jeune villageoise pour le jeune instituteur envoyé
créer une école dans son village en 1957. La nouvelle
souligne l’amour du jeune homme pour son métier, autant que
pour la jeune Zhao Di (招弟) ;
ils communient en fait dans cet amour commun. Quand Bao Shi
a ensuite écrit le scénario, il en a légèrement changé la
perspective, à la demande de Zhang Yimou, pour faire passer
la jeune Zhao Di au premier plan et raconter l’histoire de
son point de vue.
| |

Mon père ma mère |
|
| |

Années fastes |
|
A Canton
En 2003,
Bao Shi a quitté sa région natale pour aller s’installer
dans le sud, à Canton. En 2004, il a occupé un poste de
recherche à l’Institut littéraire Lu Xun. Devenu écrivain
professionnel, il est aujourd’hui, entre autres,
vice-président de l’association des écrivains de la ville de
Canton, et rédacteur en chef de la revue des lettres et des
arts de la ville.
Le sujet de
ses nouvelles aussi a changé : il s’est peu à peu imprégné
de la vie et de la culture locales. En 2005, il a occupé un
bureau dans le quartier de Xiguan (西关),
un ancien quartier de Canton "à l’extérieur de la porte de
l’ouest", l’une des trois anciennes portes de la ville (il
n’y en avait pas au nord, où la ville était entourée de
montagnes). C’est l’un des berceaux de la culture de Lingnan
(岭南文化)
qu’il a découverte à l’occasion.
| |

Carte de 1878 montrant le quartier de Xiguan,
à l’extérieur de la muraille ouest de la ville |
|
Il a écrit
une trilogie de nouvelles qui reflètent son nouvel intérêt :
« la trilogie de Canton » (《广州小说三题》) :
« L’histoire de Lizhi » (《黎芝的故事》),
« Le thé du matin dans le petit parc de l’ouest » (《在小西园饮早茶》)
et « Ting Zaizhou » (《艇仔粥》).
La première est l’histoire d’une veille femme qu’il a
connue, dans la rue Fengyuan, dans le quartier de Xiguan,
qu’il transmet après en avoir été ému, les deux autres sont
des témoignages du même ordre.
| |

Obsession (édition 2001) |
|
En 2008, il
a publié un recueil de « Contes ordinaires » (《平凡的传奇》)
qui racontent, en quatorze récits, la vie à Canton dans les
30 années après l’ouverture. Ecrits dans une langue très
simple, ces récits font ressortir l’inhabituel sous la
surface des choses. Les personnages sont des plus variés,
venant de tous horizons et origines sociales : professeur,
élève, marchand, prostituée, avocat, col blanc et même chef
opérateur. Tous sont arrivés à Canton comme dans une terre
promise, avec un rêve ; certains ont réussi, d’autres sont
encore en train de s’acharner. C’est un pan de vie locale
dévoilé.
| |

Contes ordinaires |
|
Bao Shi poursuit
donc dans la foulée de Wang Zengqi, mais un Wang Zengqi
tombé amoureux de Canton et du Lingnan.
Les textes d’un
grand nombre de nouvelles – ainsi que le scénario du film de
Zhang Yimou « The Road Home »
– ont pendant longtemps été
sur son blog,
intitulé « Mon jardin
littéraire »
(我的文学园地).
Mais la
dernière nouvelle,
« L’affaire de Xian Afang » (《冼阿芳的事》),
y a été publiée en septembre 2012
et le blog a depuis lors été supprimé.
Mais Bao Shi
continue à écrire et publier, plus que jamais.
De Canton au
Nord-Est
Histoires de
petites gens
S’il vit à
Canton, son regard est toujours le même, de même que ses
thèmes d’inspiration et son écriture.
En 2016, lors d’une conférence
donnée au Collège artistique professionnel du Heilongjiang (黑龙江艺术职业学院),
il a témoigné de son amour à la fois de la littérature et de
son Nord-Est natal. Il a dit : bien que cela fasse dix ans
que je suis parti (dans le sud), c’est comme si j’étais
toujours là, les souvenirs sont toujours aussi vifs, ce que
j’écris vient du cœur
.
Les nouvelles du recueil « Souvenir » (《纪念》),
qui datent de la fin des années 1990, ont des titres
indiquant les noms des villages où elles se passent, pour
bien montrer la proximité de l’auteur avec les personnages
dépeints, comme une expérience vécue.
C’est
toujours ainsi qu’il écrit, sur la vie des petites gens,
comme son mentor et modèle
Wang Zengqi (汪曾祺,
sans se préoccuper d’aucune mode ni d’aucun courant. Il a
dit : « J’écris ce que je veux écrire, j’écris ce que je
peux écrire » (写我想写的,写我能写的).
Comme il l’a encore souligné lors d’une
soirée littéraire à Canton en août 2021, ce sont
les « classiques rouges » qui ont été ses premières
lectures ; ils restent gravés dans sa mémoire.
| |

Bao Shi en 2021 |
|
En 2019, il
a publié le roman « Histoire d’une île » (《岛叙事》)
qui a été adapté en série télévisée. Il y raconte en quelque
100 000 caractères l’histoire d’une « île du sud » et sa
transformation sur près d’un siècle, pour finalement devenir
destination de voyages touristiques. L’histoire de l’île est
racontée à travers celle d’un hôtel et d’une famille, autour
de la « tante Yun » (云姑婆).
| |

Histoire d’une île |
|
Histoire
d’un acteur
Bao Shi
était rédacteur en chef adjoint de la revue « Lettres et
arts de Canton » (《广州文艺》杂志).
Il a pris sa retraite en 2020, mais a continué à se
consacrer à l’écriture. En août 2023 est paru un nouveau
roman : « Je suis un acteur » (《我是扮演者》)
dont une première version a été publiée en 2014 sous forme
de novella (zhongpian xiaoshuo
中篇小说)
dans la revue littéraire Huacheng (《花城》杂志) :
« Le journal d’un acteur » (《扮演者手记》).
Le roman
est donc écrit sous forme de journal, en 22 chapitres. C’est
le monologue intérieur d’un acteur, Meng Qianfu (孟千夫),
reflétant son parcours professionnel ; chacun des rôles
interprétés, empereur, intellectuel ou soldat, victime d’une
calamité ou paysan en proie à la famine, ouvrier licencié,
voleur ou meurtrier, reflète un épisode historique mais
aussi un aspect de la vie de l’acteur, totalement coupé de
la réalité extérieure. Le roman est donc innovant dans la
forme, dès le début : il commence par un rêve du narrateur
« je » rêvant que Meng Qianfu s’est suicidé et qu’en mourant
il lui a confié son journal. La suite est ainsi l’histoire
de l’acteur telle qu’elle apparaît dans ce journal, contée
en flashback, comme dans un film.
| |

Je suis un acteur |
|
Comme l’a
dit lui-même Bao Shi : « Je n’oserais pas dire que c’est un
bon roman, mais c’est certainement un roman pas comme les
autres. » (“不敢说这是一部好小说,却一定是一部不一样的小说”).
Principales œuvres publiées
- Nouvelles courtes et
moyennes
中短篇小说
1998
Souvenir
《纪念》
(中国作家)
1999
Baizhuang, recueil de nouvelles《拜庄》(北方文艺出版社)
1999 Mon
père ma mère《我的父亲母亲》(中国文联出版社)
[scénario adapté de la nouvelle Souvenirs]
2006 Le
bruit des tournesols qui fleurissent, sélection de nouvelles
de la période 1989-2006
《葵花开放的声音——鲍十小说自选集
1989--2006》(百花文艺出版社)
2008 Contes
ordinaires
《平凡的传奇》(花城出版社)
- Romans
长篇小说
2000
Obsession《痴迷》(北方文艺出版社)
2002 Années
fastes《好运之年》(百花文艺出版社)
2019
Histoire d’une île 《岛叙事》
(花城出版社)
2021 Je
suis un acteur《我是扮演者》
(作家出版社)
Adaptations
Théâtre
La nouvelle
« Le bruit des tournesols qui fleurissent » (《葵花开放的声音》)
a été adaptée au théâtre (théâtre parlé huaju
话剧).
Série
télévisée et film
Outre
« Histoire d’une île » adaptée en série télévisée, la
nouvelle « Cerise » (Yingtao《樱桃》),
publiée en 2007, a été adaptée en film éponyme, sorti en
mai 2008.
Il a été réalisé par Zhang Jiabei (张加贝),
dans le style des films ruraux des années 1980-1990 ; il est
surtout remarquablement interprété, en particulier par
l’actrice Miao Pu (苗圃)
dans le rôle d’une mère mentalement attardée, vivant au fin
fond d’une région montagneuse. C’est l’histoire de l’amour
inconditionnel de cette mère pour sa fille.
| |

La nouvelle « Cerise » (Yingtao《樱桃》),
2007 |
|
Yingtao a
perdu ses parents très jeune. Elle a été recueillie par une
paysanne qui lui a fait épouser son fils de 35 ans, Ge Wang
(葛望),
resté handicapé après avoir eu la polyo. Aimant beaucoup les
enfants, Yingtao trouve un bébé abandonné sur le bord de la
route et le ramène chez elle. C’est une petite fille qu’elle
appelle Honghong (红红).
Sa belle-mère la donne à un autre ménage, mais Yingtao
désespérée la cherche partout et la récupère. Cependant,
quand Honghong commence à aller à l’école, elle a honte de
sa mère…
Dans l’une
des scènes les plus émouvantes, et représentatives, du film,
la petite fille a enfermé sa mère dans la maison pour éviter
qu’elle vienne à l’école ; or, il se met à pleuvoir, alors
la mère saute par la fenêtre pour aller apporter un
parapluie à l’enfant. De même, alors que l’enfant est tombée
malade, elle lui apporte des petits pains à l’hôpital, mais
pour qu’elle ne les mange pas secs, elle va lui ramasser des
cerises…
| |

Le film « Cherries » (《樱桃》),
2008 |
|
À lire
en complément
L’analyse
comparée de la nouvelle
« Souvenir » (《纪念》)
et du film de Zhang Yimou « The
Road Home » (《我的父亲母亲》)
qui en est adapté.
Les « classiques rouges » (红色经典)
sont des petits livres illustrés très en vogue
pendant les trente premières années de la République
populaire. Leur origine remonte à la dynastie des
Han, mais c’est dans les années 1950 qu’ils ont
connu leur âge d’or, sous l’instigation du président
Mao qui y voyait le meilleur moyen d’instruire les
400 millions d’illettrés que comptait le pays. A une
époque de pauvreté et d'isolement, les livres
illustrés furent une source majeure de
connaissances. Les titres et les sujets se sont
renouvelés dans les années 1990, avec des livres sur
l’histoire de la Chine moderne, du Parti et de la
révolution. Ils sont aujourd’hui destinés en
priorité aux enfants des écoles.
Lingnan :
c’est-à-dire la région « au sud des montagnes »,
englobant Guangdong, Guangxi, Hunan et Jiangxi.