Articles

 
 
 
                

 

Histoire de la langue chinoise

Le Shuowen jiezi 《說文解字》

par Brigitte Duzan, 15 avril 2026

 

Le Shuōwén Jiězì (《說文解字》) [1] est le premier dictionnaire chinois expliquant l’étymologie des caractères, en analysant leur composition et en proposant un mode de classement en sections (bùshǒu 部首) correspondant au mode actuel de classement par clés.

 

 

Fac similé datant des Song

de l’édition originale du Shuowen jiezi

 

 

       Le Shuōwén : document historique

 

Œuvre de Xu Shen (許慎 / 许慎), le Shuōwén Jiězì aurait été achevé vers l’an 100 de notre ère, pendant la dynastie des Han occidentaux. Mais, la période n’y étant pas favorable car marquée par de fortes tensions politiques et doctrinales, il n’a donc été présenté à l’empereur An (Han Andi 漢安帝) que vingt ans plus tard, en 121, par le fils de Xu Shen, Xu Chong (許沖 / 许沖).

 

C’est un dictionnaire novateur dans l’histoire chinoise : le principal dictionnaire préexistant, le Er Ya (《爾雅》),  compilé vers les 3e siècle avant JC, n’offrait qu’une liste de caractères classés par catégories sémantiques, essentiellement utilisée comme guide des textes classiques ; la recherche des caractères était donc difficile.

 

Cependant, Xu Shen n’a pas obéi uniquement à des préoccupations linguistiques : le dictionnaire a été rédigé, à l’époque des Han occidentaux, alors que se manifestait un nouvel intérêt pour l’étude des caractères et leur signification culturelle et politique, dans le contexte de la querelle entre « textes anciens » et « textes nouveaux », et la tentative de reconstitution des classiques confucéens qui avaient été détruits par le Premier Empereur. Ces premiers textes dataient d’une période de division, la fragmentation politique se traduisant, entre autres, dans une grande variété de formes des caractères. Le Premier Empereur a donc procédé à une normalisation de l’écriture.

 

Au début des Han, ensuite, les textes classiques ont été reconstitués, souvent sous la dictée de lettrés qui les avaient mémorisés, outre la découverte de « textes anciens » dans un mur de la demeure familiale des Kong à Qufu. Ce vaste travail textuel était conforme à la théorie confucéenne de « rectification des noms » (zhèngmíng 正名), l’idée étant celle qu’un bon gouvernement ne pouvait agir de manière appropriée que si les noms étaient « corrects ». Comme il est dit dans la postface du Shuōwén :

 

《书》曰:予欲观古人之象;言必遵修旧文而不穿凿。[…]  盖文字者,经艺之本,王政之始,前人所以垂后,后人所以识古。

Comme le dit le Classique des documents : « Mon désir est d’observer les images des anciens ; il me faut donc respecter les textes anciens, voire les amender, sans faire d’interprétations fantaisistes. […] Ce sont les textes écrits qui sont le fondement des lettres et des arts, c’est là que se trouve la source du gouvernement des rois, c’est le moyen qu’ont les anciens de transmettre leur savoir, et le moyen pour les générations suivantes de comprendre le passé.

 

Le Shuōwén permet de « connaître les changements et de dissiper l’obscurité » (zhī huà qióng míng  知化窮冥). Xu Shen présentait donc son dictionnaire comme un effort pour lever les ambiguïtés sur la signification des caractères, donc des textes, et le posait en ce sens comme une aide à la politique impériale.

 

Mais il est en fait bien plus qu’un ouvrage conçu dans un but politique. C’est une dictionnaire qui est toujours de référence, même si le style dans lequel il est volontairement écrit (le style petite sceau xiǎozhuàn 小篆) est  tombé en désuétude.

 

       Le Shuōwén : outil de référence

 

Avant Xu Shen, les quelques explications de caractères que l’on trouve dans les textes classiques – le Zuozhuan (《左传》), par exemple, ou le Han Fei zi (《韓非子》) – sont de type discursif, souvent sur la base d’arguments à valeur morale. Ainsi au chapitre 49, wǔ dù五蠹 (Les cinq pestes), du Han Fei zi (§ 8), on trouve l’explication suivante :

 

            古者蒼頡之作書也,自環者謂之私,背私謂之公,公私之相背也,乃蒼頡固以知之矣。

Du temps où Cang Jie inventa l’écriture, il désigna tout ce qui tourne en cercle autour de soi par le caractère (personnel, égoïste) et par gōng tout ce qui ressort de l’intérêt public, gōng et étant donc opposés, comme Cang Jie devait pertinemment le savoir.

 

Le graphisme des caractères est invoqué en soutien d’un raisonnement discursif car ils sont considérés comme représentant la réalité, avec un sens idéographique (hui yi 會意). Ainsi au chapitre 15 (《奇怪》) ou « Faits étranges » du Lunheng (《論衡》) de Wang Chong (王充) est-il dit : « Lorsque Cang Jie a créé l’écriture, c’était associé à des faits réels. » (倉頡作書與事相連。) ; ce paragraphe est consacré à la critique des interprétations fantaisistes de la manière dont sont écrits les noms de famille.   

 

En outre, les analyses de caractères à l’époque de Xu Shen étaient fondées sur l’écriture dit « des clercs » (Lìshū 隸書/隶书) développée à partir de la fin des Royaumes combattants et dominante sous la dynastie des Han. Xu Shen, en revanche, a fondé ses propres analyses sur l’écriture plus ancienne dite de « petit sceau » ou « petit sigillaire » (Xiǎozhuàn 小篆), développée dans l’État de Qin pendant la période des Zhou orientaux et adoptée ensuite par le Premier Empereur dans le contexte de sa campagne d’unification des poids et mesures, et de l’écriture.

 

 

Une page du Shuōwén Jiězì  (édition des Song)

 

 

La signification des termes wén et eux-mêmes a évolué dans le temps. Dans le titre du dictionnaire, ils sont à comprendre au sens d’écrit, et pour ce qui concerne au sens spécifique donné au terme dans le commentaire des « Rites des Zhou » (Zhōulǐ 《周禮》) de Zheng Xuan (鄭玄) des Han orientaux : « Ce qui autrefois était appelé míng (nom) est aujourd’hui appelé (caractère écrit) » (古曰名今曰字). Selon le lettré du 17e siècle Gu Yanwu (顧炎武), la première utilisation attestée du terme wénzì se trouve dans les « Mémoires historiques » (Shǐjì 《史記》) de Sima Qian, dans l’expression shūtóng wénzì (書同文 字), c’est-à-dire « unifier les caractères dans les documents » en référence à l’unification de l’écriture effectuée par le Premier Empereur.  

 

Mais, dans son titre, Xu Shen oppose les deux termes pour la première fois. Dans son article « Revisiting the wen and the zi  », Françoise Bottéro fait remarquer qu’il n’y a pas d’auteur avant Xu Shen qui ait utilisé les deux termes dans un titre ; en revanche, après lui, on en compte au moins sept, ce qui souligne son influence. Il est donc utile de comprendre l’interprétation qu’il en faisait.

 

La distinction n’est pas seulement une question de caractères composés ou non comme on le pense parfois. Elle ressort des explications données par l’auteur et citées par Françoise Bottéro :

,錯畫也。象交文。 Wén, cuò huà yě. Xiàng jiāo wén.

            Wén, c’est une intersection de lignes. Le symbole d’un motif figurant ces intersections.

            ,乳也。从子在宀下。子亦聲。Zì, rǔ yě. Cóng zǐ zài mián xià. Zǐ yì shēng

, c’est nourrir au sein. [Le caractère] est constitué du motif de l’enfant ( ) sous un toit (mián ). est également composant phonétique.

 

Il distingue donc deux manières de considérer les signes écrits : en tant que motifs graphiques et en tant que mots écrits. Les motifs graphiques wén , dit Xu Shen, ont leur source dans les formes imitées par Cang Jie quand il a inventé l’écriture, puis ont été ajoutées les prononciations (shēng / [2]) pour constituer les caractères  . Le passage de l’un à l’autre marque le passage de l’imitation du réel à l’écriture des mots le décrivant. Dans son dictionnaire, Xu Shen distingue pour la première fois éléments sémantiques et éléments phonétiques des caractères [3].

 

Sa contribution originale est le classement des caractères selon 540 radicaux (nombre symbolique en numérologie chinoise [4]), correspondant aux sections ( ), en faisant ressortir et en analysant les composants phonétiques. On peut donc dire, pour résumer, que les caractères zì  sont des signes écrits que l’on peut prononcer, wén zi 文字étant opposé en ce sens à yányǔ  言语, la langue parlée – ce qui pose le problème des prononciations dialectales [5]… et laisse ouverte toutes les méthodes de l’ordre de la paronomase pour expliquer des caractères par des caractères homophones ou quasi homophones – paronomases dont ne s’est pas privé Confucius lui-même, par exemple : 政者正也 zhèng zhě zhèng yě  « Gouverner, c’est rectifier » (Lunyu, 12/17, Yan Yuan 《顏淵》).

 

Mais Xu Shen lui-même a joué de la paronomase : 東動也 dōng dòng yě  « L’Est, c’est le mouvement », puisque (selon la théorie des Cinq Éléments) l’Est correspond au printemps, qui est la période de l’éveil des mille créatures… Son dictionnaire est une novation linguistique, certes, mais qui n’exclut pas les images symboliques de la tradition. Dans cette perspective, un caractère se lit, en se déchiffrant, mais offre aussi en filigrane une foule de significations cachées qui en font toute la richesse.

 

 


 


[1] Le dictionnaire, en 14 parties (juan ) plus une introduction, est disponible en version numérique sur internet : https://ctext.org/shuo-wen-jie-zi/zh

[2] Le caractère ayant été simplifié à l’extrême ; le caractère initial était composé de l’élément de l’oreille , suggérant le sens (entendre) et de l’élément supérieur qìng suggérant le son fait en frappant des carillons de pierre (qìng ).

[3] Pour plus de détails, voir : Wén versus zì par Françoise Bottéro dans l’Encyclopedia of Chinese Language and Linguistics, Vol. 4 (Shā–Z).

[4] 540, c’est 6x9 – chiffres associés à la théorie du yin et du yang – x10, c’est-à-dire le nombre de « tiges (ou troncs) célestes » (tiāngān 天干) du cycle sexagésimal.

[5] Le premier dictionnaire donnant des variations dialectales régionales étant le Fangyan (《方言》) compilé au 1er siècle de notre ère par le poète, philosophe et lexicographe Yang Xiong (揚雄/扬雄).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

© chinese-shortstories.com. Tous droits réservés.