Recensions

 
 
 
              

 

 

« Les lignes de navigation du sommeil » :

première traduction en français d’un roman du Taïwanais Wu Ming-yi

par Brigitte Duzan, 8 juin 2013

    

« Les lignes de navigation du sommeil » (《睡眠的航線》) est le premier roman publié, en 2007, par l’écrivain taïwanais Wu Ming-yi (吳明益), après plusieurs recueils de nouvelles et deux livres sur les papillons qui sont autant des réflexions sur les relations de l’homme avec son environnement naturel.

     

Ce premier roman, lui, est une réflexion à la fois sur l’histoire et la fiction, et le flou qui préside à leur distinction, surtout quand l’histoire est narrée par le biais de la mémoire et du rêve. Pour mener à bien sa réflexion, Wu Ming-yi croise, dans un réseau foisonnant, les destins de plusieurs personnages pris dans une trame de considérations diverses, apparemment sans rapport entre elles ni avec eux, comme s’il était impossible de capter la réalité, imprévisible et fuyante.

     

Une narration éclatée entre quelques personnages, une tortue et Guanyin

 

Les lignes de navigation du sommeil

    

Sur un fond de narration historique fragmentaire apparaît un réseau de personnages humains et non humains qui représentent chacun une facette de la réalité, si réalité il y a, et qui constituent des lignes narratives alternées.

     

Personnages humains…

     

Il y a d’abord un jeune garçon du nom de Saburō, nom japonais choisi quand il lui a fallu se mettre

à l’heure impériale, au début de la guerre sino-japonaise. Il raconte comment il a fait partie des jeunes Taïwanais recrutés par l’armée japonaise à partir de 1943, et comment il s’est retrouvé sur un bateau japonais, pour aller travailler dans une usine d’armement de la marine comme shonenko, c’est-à-dire jeune ouvrier.

     

Le récit de Saburō fourmille de détails personnels, sur la formation des noms japonais à partir des noms chinois, sur les tempêtes et le mal de mer pendant la traversée vers le Japon, ou sur les conditions de recrutement des lycéens taïwanais et leur intégration dans l’armée japonaise, avec pour conséquence leur assimilation dans l’empire japonais après apprentissage de la langue.

     

Il y a ensuite un journaliste dont le sommeil s’est déréglé – d’ailleurs Saburō, de son côté, est somnambule. Cela   nous vaut des pages entières de péroraisons pseudo médicales sur les déphasages du sommeil, mais surtout illustre un malaise existentiel, un décalage par rapport à la réalité et la vie quotidienne : le sommeil perd son potentiel de récupération, physique et mentale, pour devenir phénomène disruptif, condamnant à la solitude dans une société fondée sur la régularité des cycles diurnes et nocturnes, la solitude de celui qui veille pendant que tout le monde dort.

     

Et puis il y a les souvenirs d’enfance de l’auteur, prêtés à Saburō mais contés à la seconde personne, comme dans un miroir : souvenirs du vieux marché et de la boutique du père, des bicoques de

bambou d’avant le marché qui laissaient passer la pluie et du cocktail de langues et dialectes qu’on y parlait, des postes de radio qui diffusaient des émissions en japonais et en taïwanais… L’image du marché, liée à celle du père, revient régulièrement, avec des précisions complémentaires chaque fois,

jusqu’à dresser un tableau très évocateur, la destruction du marché étant liée à la cirrhose du père et à sa mort : la fin d’un monde.

     

La galerie de portraits s’enrichit et se complexifie, dans la seconde partie du roman, de personnages secondaires qui viennent apporter une autre illustration de la guerre, vue côté américain, ou offrent une ouverture vers un Japon mythifié vers lequel se tourne le journaliste pour aller chercher un remède à ses troubles du sommeil.

     

… et figures emblématiques

     

Le roman fait une large place à deux personnages récurrents d’ordre emblématique qui rattachent le récit à la tradition chinoise, mais en la détournant.

     

L’un est une tortue utilisée pour remplacer un pied de lit vermoulu qui apparaît comme une sorte de figure totémique, rappelant irrésistiblement la tortue du mythe chinois des origines (1). Mais, dans le roman, la tortue a un rôle psychanalytique, dans le décryptage des rêves des dormeurs au-dessus

d’elle ; mais, une fois libérée du poids du lit, lorsque celui-ci doit être déménagé à la veille de la destruction du marché, le poids de la réalité extérieure lui semble encore plus lourd à supporter.

     

Quant au second personnage emblématique, c’est Guanyin, le boddhisattva de la compassion, à l’écoute de toutes les plaintes du monde, image de la bienveillance et recours ultime pour les malheureux et les opprimés (2). Mais, ici encore, le mythe est détourné : Guanyin est un boddhisattva pathétique qui ne peut pas pleurer au risque d’inonder l’univers de ses larmes tant les peines du monde qu’elle perçoit sont immenses. Le rêve, dans son cas également, prend le pas sur la réalité : frappée d’impuissance devant l’ampleur des souffrances humaines, elle croit les voir en rêve… Ironiquement, elle devient aussi image symbolique servant aux échanges de signes de bonne volonté entre la Chine et le Japon…

     

Un roman intéressant, mais inégal

     

« Les lignes de navigation du sommeil » apparaît ainsi comme une intéressante refonte de la manière habituelle, et linéaire, d’envisager l’histoire et la mémoire. Conté sur plusieurs niveaux, de points de vue divergents, le récit déstabilise et oblige à laisser de côté les images préconçues. Le Japon n’est

plus l’envahisseur ou le colonisateur que les gagnants de l’histoire ont statufié ; Wu Ming-yi montre le choc et la perte de repères entraînés par la fin de la guerre et la défaite impériale chez des jeunes qui avaient été parfaitement assimilés dans l’empire japonais.

     

Le travail de mémoire, et ses difficultés, sont très bien illustrés par les évocations récurrentes du marché et de la vie dans la ville d’autrefois, images parcellaires qui viennent peu à peu se renforcer, par un processus cumulatif très bien mené. Le tout est structuré par une réflexion sur le rêve, la fragilité du souvenir, l’ambivalence de la mémoire, et le rôle qu’elle joue pour combler les manques ressentis dans la vie, qui forme un leitmotiv majeur du roman.

     

Malheureusement, pour asseoir son propos, Wu Ming-yi parsème son texte de longues digressions qui se veulent scientifiques ou médicales, ce qui est non seulement inutile, mais en outre très lourd (surtout tout ce qui concerne les longues théories sur le sommeil) ; cela vient rompre le charme de son texte et la virtuosité de sa construction par ailleurs. S’il tenait beaucoup à ces idées, il aurait pu, au moins, les intégrer dans son texte, au lieu d’en faire des sortes de "copier coller" indigestes qui donnent certes une impression d’encyclopédie, comme le souligne le traducteur dans sa préface, mais au détriment de la narration, comme des lectures régurgitées au fil de la plume.

     

Ce défaut vient sans doute de l’influence des autres écrits de l’auteur, ses essais de nature writing, marqués par une propension à toucher indifféremment à tous les sujets et tous les genres. Ce qui peut être valable dans un cas ne l’est pas forcément dans celui d’un roman. L’excuse de la construction en rhizome n’est pas suffisamment convaincante.

     

Difficultés de traduction

     

Le roman est intéressant au niveau de la traduction, qui représentait un défi, au vu, justement, des ruptures de ton, des détails historiques, mais aussi des particularités linguistiques utilisées par l’auteur. Gwennaël Gaffric, le traducteur (3), en explique la teneur dans son avant-propos : la majeure partie du texte est écrit en chinois dit mandarin, mais, pour certains dialogues, Wu Ming-yi a choisi d’utiliser le taïwanais (taiyu 臺語/台语 ou taigi en taïwanais).

     

Il s’agit d’une langue sinitique dérivée du minnan (閩南語/闽南语), c’est-à-dire ‘langue du sud de la rivière Min’ : langue des immigrants venus du Fujian, est du Guangdong ou Hainan, elle est encore parlée par quelque 60 % de la population après avoir été interdite par le gouvernement nationaliste après la guerre. Dans le roman, c’est la langue dans laquelle s’expriment les parents du jeune Saburō. Bien qu’étant différente du chinois, elle est transcrite dans le texte en caractères chinois traditionnels, comme le reste du récit, mais se distingue à la lecture.

     

Cela posait un difficile problème de traduction : comment rendre cette différence ? Gwennaël Gaffric a opté pour une langue française utilisant des transcriptions du créole martiniquais. C’est une option, effectivement, mais reste un peu artificiel dans le cours du texte. Il n’y a pas de solution standard, et c’est une difficulté qui va se poser aussi de plus en plus dans les traductions de textes de Chine continentale, au fur et à mesure que renaissent les dialectes régionaux. On la rencontre couramment déjà dans le sous-titrage de certains films faisant usage, à des fins réalistes, de cantonais, shanghaïen ou autres (4).

      

« Les lignes de navigation du sommeil » incite certainement à attendre avec impatience la traduction du second roman de Wu Ming-yi, « L’homme aux yeux à facettes » (《複眼人》), sur laquelle Gwennaël Gaffric est en train de travailler et qui devrait paraître en 2014 chez Stock (5).

     

     

Notes

(1) Le maléfique Gong Gong (共工) ayant détruit dans un accès de colère la montagne Buzhou qui soutenait le ciel (不周山), celui-ci se mit à pencher dangereusement, ce qui causa sur terre des inondations et de terribles souffrances pour les hommes. Pour y mettre fin, la déesse Nüwa (女媧) coupa les pattes de la tortue géante Ao () et en fit quatre piliers pour soutenir le ciel.

(2) Guānyīn (观音) ou Guānshìyīn (世音: celui/celle qui voit/observe les sons/plaintes du monde.

Le caractère a disparu dans la première moitié du septième siècle, sous l’empereur Taizong des Tang  (唐太宗 , règne 626-649), parce que le nom personnel de l’empereur était Li Shimin (李世民), donc le caractère était tabou. On continue à dire couramment Guanyin, bien que Wu Ming-yi utilise indifféremment les deux. Avatar chinois d’Avalokitesvara, figure encore essentiellement masculine sous les Song, Guanyin est devenue féminine au douzième siècle et assimilée à une déesse.

(3) Doctorant de l’IETT, l’Institut d’études transtextuelles et transculturelles rattaché à la Faculté des Langues de l’université Jean Moulin Lyon 3.

(4) C’est le cas, aussi, des « Fleurs de Shanghai » (《海上花》) de Hou Hsiao-hsien dont les sous-titres ne marquent pas le passage du shanghaïen au cantonais, pourtant significatif dans le film.

Voir : www.chinesemovies.com.fr/films_Hou_Hsiao_hsien_fleurs_de_Shanghai.htm

(5) La première traduction n’ayant pas bénéficié de relectures suffisantes, elle est sortie avec beaucoup de coquilles et erreurs de français. Il n’est pas besoin de s’appesantir sur le sujet, on laisse souvent des fautes même après de multiples relectures ; il suffit de souligner que c’est un point sur lequel il faut être très attentif au risque de desservir le travail de traduction, et, partant, le roman lui-même.

 

    

    

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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