Nouvelles de a à z

 

« Il ne faut jamais manquer de répéter à tout le monde les belles choses qu’on a lues »

Sei Shōnagon (Notes de chevet)

 
 
 
     

 

 

阿城《炊烟》
A Cheng « Fumée de cuisine »


Présentation

Ce texte très court est une évocation du Yunnan, où l’auteur a passé une bonne partie des années de la Révolution culturelle. On a dû lui raconter cette histoire.

Ce dont il est question ici, c’est un souvenir de la période de famine qui a résulté du Grand Bond en avant. C’est en mai 1958 que Mao a lancé le slogan qui résumait l’objectif de cette campagne : « Rattraper la Grande Bretagne » (deuxième puissance économique mondiale à l’époque). Personne n’osant s’opposer à Mao, il fallut attendre 1961 pour que le programme soit progressivement arrêté.

Le résultat catastrophique fut occulté pendant longtemps. On considère aujourd’hui que la famine pendant ce que l’on a longtemps appelé en Chine « les trois années difficiles » a coûté la vie à quelque 36 millions de Chinois (1). C’est toujours un sujet tabou.

La faim et la nourriture est un thème récurrent dans la littérature chinoise de l’époque d’A Cheng, et chez lui en particulier. Comme les Chinois ont un besoin inné de classifications et de nomenclatures, ils ont donné un nom à la littérature portant sur ce thème : 《饥饿文学》jī'èwénxué, la littérature de la faim (2).

Ce texte, dans sa brièveté, est comme une miniature. Il commence sur un ton enjoué, légèrement moqueur, arrive à mi-parcours à un geste inexplicable, décrit en trois lignes, qui entraîne un flash back explicatif ; c’est construit comme un scénario de cinéma.

Je me souviens avoir donné ce texte à lire à une amie chinoise de passage : j’ai lu sur son visage la progression du récit, le sourire du début se figeant peu à peu, ses traits finissant par se crisper en une expression d’effroi muet sur les derniers caractères… Elle m’expliqua alors qu’elle était née elle-même juste après la famine, sa mère était tellement faible qu’elle ne pouvait la nourrir, et elle avait été confiée à une nourrice ; elle en avait longtemps voulu à sa mère jusqu’à ce qu’elle réalise les raisons de ce qu’elle avait considéré comme un abandon. Le récit, dans sa sobriété, avait brusquement fait remonter à la surface tout un pan du passé.

Le genre de la nouvelle atteint ici un sommet.
 


Notes
(1) Telle est la conclusion d’un livre paru en 2008 : 《墓碑─中国六十年代大饥荒纪实》: stèle funéraire, chronique de la Grande famine dans la Chine des années 1960 - voir mon article http://www.icilachine.com/content/view/1593/509/
(2) Voir la préface du recueil 《阿城,精选集》(p. 6).


Remerciements
Tous mes remerciements à Xiaohong pour ses commentaires et à Diane et Huihui pour leurs corrections de la traduction.
 



阿城《炊烟》

老张得了一闺女1。老张说,挺好,就是大了别长得像我,那可就嫁不出去了。因此,女儿名美丽,自然姓张。


老张的大学同学都说,叫个美丽,没什么不好,就是俗了点。老张你也是读过书的人,怎么不想个雅点儿的呢?


老张说,俗有什么不好?实惠2。这年头儿你还想怎么着?结结实实3的吧。


老张的同学说,结实?那叫矿石4好了,叫火成岩5, 水成岩6也行。咱们这行就是学了个结实。
老张在大学都读的地质7。

老张疼闺女。 老张抽烟。老张的老婆说,你想要孩子,就把烟忌了,书上说,大人抽烟,会影响胎儿8的基因9。老张正抽到一半儿,马上扔掉,用脚踩灭10,戒了。美丽生出来了,老张买了一包烟。老张的老婆说,你叫美丽从小肺11就是黑的吗?老张凄凄12的样子。老张的老婆说,你抽吧,别在美丽旁边儿抽。


美丽是冬天生的。春天了,老张的老婆抱着美丽出来晒太阳13。起风了,老张说,还不回去,看吹着。老张的老婆说,不晒太阳,美丽吃的钙14根本就吸收不了。老张说,那就屋里窗户边儿上晒嘛。老张的老婆说,紫外线15透不过玻璃,人体吸收钙,考的就是个紫外线,隔着玻璃,还不是白晒。老张说,那就等风停了。


[...] 秋天了美丽大了点儿,手会指东西,指妈妈,指爸爸,还会抓耳朵,抓妈妈的头发,抓爸爸的鼻子。 一天,老张的老婆抱着美丽,老张在旁边挤眉弄眼16,逗17得美丽嘎嘎18乐..。老张的老婆把美丽凑到19老张的脸前美丽的手就伸进爸爸的嘴里。


说时迟,那时快20,老张抬手就是一掌,把母女两个打了个趔趄21。老张在地质队,天天握探锤打石头,手上总有百来斤的力气。老张的老婆没有提防22,就跌倒23了。到底是母亲,着地的关头24,一扭身仰着将美丽抓在胸口。 美丽大哭。老张的老婆脑后淌25出血来,从来没有骂过人的人,骂人了,老张的老婆骂老张。


老张呆了,浑身哆嗦26着,喘不过气来,汗从头上淌进领子里。


老张进了医院,两天一夜,才说出话来——

六O年,闹饥荒27,饿死人,全国都闹,除了云南。那年,我毕业实习,进山找矿。 后来,我迷路了。有指南针,没用。我饿,我饿呀。慌,心慌。一慌就急。本来还会想,这下完了。一直就吃不够,体力差,肝28里的糖说耗完29就耗完。后来就出汗,后来汗也不出了。什么也不敢想,用脑子最消耗29能量30了。躺着。胃里冒酸水儿,杀得牙软。


后来,从肚子里开始发热,脚心31,脖子,指头尖儿,越来越烫。安徒生32不是写过卖火柴的小女孩吗?这个丹麦33的老东西,他写得对。人饿死前,就是发热,热过了,就是死。


我没死。死了怎么还能跟你结婚?怎么还能有美丽?


我醒的时候,好半天才看得清东西。我瞧见远处有烟。当时,我只有一个念头,烧饭才会有烟。爬吧。 就别说怎么才爬到了吧。到了,是个人家。我趴在34门口说,救个命吧,给口吃的吧。没人应。对,可能是我的声音太小。我进去了。


灶35前头靠着个人,瘦得牙龇36着,眼睛亮得吓人。我说,给口吃吧。那人半天才摇摇头。我说,你就是我爷爷,祖宗,给口吃的吧。那人还是摇头。我说,你是说没有吗?那你这灶上烧的是什么?喝口热水也行啊。那人眼泪就流下来了。


我不管了,伸手就把锅盖揭37了。水气散了,我看见了,锅里煮38着个小孩的手。
 



Vocabulaire

1. 闺女 guīnü jeune fille (non mariée) /fille (variante populaire de 女儿)
2. 实惠 shíhuì bénéfique / substantiel, consistant (pour la nourriture en particulier)
3. 结实 jiēshi solide, résistant
4. 矿石 kuàngshí minerai
5. 火成岩 huǒchéngyán roche volcanique
6. 水成岩 shuǐchéngyán roche sédimentaire
7. 地质 dìzhì géologie
8. 胎儿 tāi’ér fœtus, embryon
9. 基因 jīyīn gène
10. 踩灭 cǎimiè éteindre en écrasant du pied
11. 肺 fèi poumon
12. 凄凄 qīqī glacial/sombre, morose
13. 晒太阳 shàitàiyáng se mettre au soleil pour se réchauffer
14. 钙 gài calcium
15. 紫外线 zǐwàixiàn rayons ultra-violets
16. 挤眉弄眼 jǐméinòngyǎn faire des œillades, des clins d’œil
17. 逗 dòu taquiner, amuser
18. 嘎嘎 gágá (onomatopée)
19. 凑到 còudào approcher de
20. 说时迟,那时快 shuōshíchí, nàshíkuài en un clin d’œil, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire
21. 趔趄 lièqie chanceler, tituber
22. 提防 dīfang se défendre de, parer un coup
23. 跌倒 diēdǎo tomber, s’affaler
24. 关头 guāntóu moment critique, crucial
25. 淌 tǎng verser (larmes, sang..)
26. 哆嗦 duōsuō trembler
27. 闹饥荒 nàojīhuāng souffrir de la famine
28. 肝 gān foie
29. 消耗 xiāohào consommer (耗完hàowán épuiser)
30. 能量 néngliàng énergie
31. 脚心 jiǎoxīn plante des pieds
32. 安徒生 Āntúshēng Andersen
33. 丹麦 Dānmài Danemark
34. 趴在 pā zài se pencher, s’appuyer sur
35. 灶 zào poêle, cuisinière
36. 牙龇 yázī montrer les dents, avoir les dents qui ressortent
37. 盖揭 gàijiē soulever le couvercle
38. 煮 zhǔ cuire, bouillir
 



Traduction
Fumée de cuisine

Zhang a eu une petite fille. Il dit : très bien, mais surtout, j’espère qu’elle ne me ressemblera pas plus tard, sinon elle ne trouvera pas à se marier. Alors il la prénomma Belle, nom de famille Zhang, bien sûr.
Les camarades de Zhang lui dirent tous que Belle, ce n’était pas mal, mais que cela faisait un peu kitsch. Zhang, dirent-ils, tu es un type cultivé, tu ne pourrais pas trouver quelque chose de plus élégant ?
Zhang répondit : ce n’est pas kitsch, c’est commun, qu’est-ce que cela a de mal ? C’est du concret. Et qu’est-ce que vous voulez trouver de mieux de nos jours ? Voilà un nom solide.
Ses copains lui dirent : solide ? Alors, tu aurais pu l’appeler minerai, ou encore roche volcanique, ou même sédimentaire, le solide, on connaît, c’est notre spécialité.
Zhang avait fait des études de géologie.

Zhang adorait sa fille.
Il fumait. Sa femme lui dit : tu vas avoir un bébé, alors il faut que tu arrêtes de fumer ; on lit partout que, si l’on fume, cela peut être nocif pour les gènes du fœtus. Zhang, qui en était à peu près à la moitié d’une cigarette, jeta le reste, l’écrasa du pied, et cessa de fumer. Après la naissance de Belle, il s’acheta un paquet de cigarettes. Sa femme lui dit : tu veux vraiment que Belle ait des poumons noirs dès son enfance ? Zhang fit une mine morose. Alors sa femme lui dit : tu n’as qu’à fumer, mais pas à côté de Belle.

Belle était née en hiver. Au printemps, la femme de Zhang la sortit prendre le soleil. Comme le vent s’était levé, Zhang lui dit : qu’attends-tu pour rentrer, par ce vent ? Sa femme lui répondit que, si Belle ne prenait pas le soleil, elle ne pourrait pas assimiler le calcium qu’elle avalait. Zhang rétorqua qu’elle pourrait se mettre derrière la fenêtre, à l’étage, dans la maison ; mais sa femme lui dit que les ultra-violets ne passent pas à travers le verre, et que l’organisme a besoin des ultra-violets pour assimiler le calcium, si l’on reste derrière une vitre, ce n’est pas la peine de se mettre au soleil. Zhang lui dit d’attendre au moins que le vent soit tombé pour sortir. [...]

A l’automne, Belle avait déjà un peu grandi, elle savait montrer les choses du doigt, elle montrait maman, montrait papa, elle attrapait aussi les oreilles, attrapait les cheveux de maman, le nez de papa.
Un jour, la femme de Zhang avait Belle dans les bras ; Zhang, à côté, lui faisait des clins d’œil en jouant, et Belle balbutiait des gaga de plaisir... La femme de Zhang ayant approché Belle du visage de Zhang, celle-ci tendit la main et la fourra dans la bouche de son père.

En un éclair, Zhang leva alors la main et, de la paume, frappa et la mère et la fille qui chancelèrent sous le coup. Dans son travail de prospection géologique, il maniait quotidiennement le marteau pour casser les pierres, il avait une force herculéenne. Sa femme, qui n’avait pas vu venir le coup, s’effondra sur le sol. Dans sa chute, cependant, elle eut un réflexe de mère: elle se retourna in extremis pour tomber sur le dos en serrant Belle sur sa poitrine.

Belle éclata en pleurs. La femme de Zhang avait du sang qui lui coulait de l’arrière de la tête ; elle qui n’avait jamais été du genre à invectiver qui que ce soit se répandit en injures ; la femme de Zhang injuria son mari.
Zhang, l’air hébété, tremblait de tout son corps, le souffle coupé ; de la sueur lui coulait dans le cou.
Il fut hospitalisé ; ce n’est qu’au bout de deux jours qu’il raconta ---

En 1960, la famine sévissait dans tout le pays, les gens mouraient de faim, c’était partout le chaos, sauf au Yunnan (1). Cette année-là, j’ai terminé mes études et commencé à travailler sur le terrain ; je suis parti chercher des mines en montagne.
Et je me suis perdu, malgré ma boussole. J’avais faim, terriblement faim. Je perdis courage, gagné par la panique : j’avais toutes raisons de penser que c’en était fini. Lorsqu’on ne mange pas suffisamment, on perd tout de suite ses forces ; quand on a épuisé le sucre du foie, et qu’on n’en a plus, on se met à transpirer, jusqu’à ce qu’on cesse même de transpirer. On n’ose même plus penser, car c’est le cerveau qui consommerait le plus d’énergie. On reste étendu, une saveur aigre au fond de l’estomac, extrêmement faible (2).

Ensuite, on sent la fièvre monter, du ventre elle gagne la plante des pieds, le cou, le bout des doigts, on est de plus en plus brûlant. N’est-ce pas Andersen qui a écrit l’histoire de la petite vendeuse d’allumettes ? Il avait bien raison, le vieux Danois. Avant de mourir de faim, les gens ont la fièvre ; quand la fièvre tombe, c’est qu’ils sont morts.

Je ne suis pas mort. Si j’étais mort, comment aurais-je pu t’épouser ? comment Belle pourrait-elle être là ?
Lorsque je suis revenu à moi, il m’a fallu un bon bout de temps avant de distinguer clairement les choses autour de moi. Alors j’ai vu au loin une fumée. Evidemment, il ne m’est venu qu’une idée en tête : ce ne pouvait être qu’une fumée de cuisine. Il fallait que je m’y traîne.

Je serais bien incapable de dire comment je m’y suis traîné, mais j’y suis arrivé. C’était une maison. Je me suis appuyé sur le chambranle, en demandant de l’aide, quelque chose à manger. Personne n’a répondu. Alors je me suis dit que ma voix devait être trop faible, et je suis entré.
Près du feu, il y avait un homme dont la maigreur était telle que ses lèvres découvraient ses dents, et dont le regard était tellement brillant qu’il en était effrayant. Je lui ai demandé quelque chose à manger. L’homme, pour toute réponse, a longuement hoché la tête. Je lui ai dit : tu es mon aïeul, on est du même sang, donne-moi à manger. L’homme continuait à hocher la tête. Je lui ait dit : tu veux dire que tu n’as rien ? mais sur le feu, là, tu fais bien cuire quelque chose ? boire ne serait-ce qu’un peu d’eau chaude, ça m’irait. Alors l’homme s’est mis à pleurer.
Je n’y ai pas tenu, j’ai tendu la main pour soulever le couvercle de la marmite. Lorsque la vapeur se fut dissipée, j’ai vu que ce qui cuisait là, dans la marmite, c’était une main d’enfant.
 



Notes
(1) La période dont il est question ici est celle de la Grande famine, conséquence du Grand Bond en avant lancé par Mao en 1958. A Cheng fait de la situation catastrophique qui règne dans le pays une synthèse très brève, deux fois trois caractères, puis deux fois quatre caractères. Cela suffit : tout le monde sait, même si personne n’en parle. La sécheresse du ton, presque clinique, entraîne un choc émotif d’autant plus grand lors de la phrase finale.
(2) Cette expression est un exemple de la retenue du style de ce texte, évocateur par défaut pourrait-on dire. L’expression normale est : 杀得手软, c’est-à-dire, en parlant d’un combattant, « à force de tuer, ses bras s’affaiblirent », ce qui indique une grande faiblesse à la fin d’un combat. Ici, ce ne sont pas les bras qui sont le témoin de l’extrême faiblesse de l’homme aux prises avec la faim, mais ses dents....
De la même manière, un peu plus loin, la première chose que l’on voit dans le visage émacié de l’homme, ce sont ses dents (牙龇着) : cela évoque tout de suite une tête de mort, mais le sens est évidemment renforcé par le contexte de la famine.
 

 

traduction Brigitte Duzan

avec Diane Doucerain et Huihui

 


 

 

 

 

 

     

 

 

 

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