Histoire littéraire

 
 
 
     

 

 

Brève histoire du xiaoshuo, de la nouvelle au roman

VI. Les romans historiques sous les Ming

2. Au bord de l’eau (Shuihuzhuan《水浒传》

2.A Le Shuihuzhuan et ses sources historiques

2.B Les différentes versions du roman

2.C Le roman et sa postérité

2.D Les cartes à jouer du Shuihuzhuan illustrées par Chen Hongshou

par Brigitte Duzan, 11 janvier 2026

 

Le Shuihuzhuan a été illustré vers 1626 par le peintre de la fin des Ming Chen Hongshou (陈洪绶). Il s’agit d’une série de 40 gravures représentant des personnages du roman, l’originalité étant qu’il s’agit de cartes à jouer. Or, à l’époque, les jeux de cartes n’étaient pas ceux que l’on connaît aujourd’hui.

 

Le « jeu de feuilles »  叶子戏 et les « cartes à boire » 酒牌叶子

 

Le jeu de cartes serait apparu en Chine sous le règne du dispendieux empereur Yizong des Tang (唐懿宗), vers la fin du 9e siècle. Mais c’était en fait un jeu qui se jouait sur une sorte d’échiquier avec des dés, et les joueurs tiraient des cartes appelées « feuilles » (叶子), comme les pages d’un livre. Le terme « jeu de feuilles » (叶子戏) apparaît dans la « Biographie de la princesse Tongchang » (《同昌公主传》) de Su E (蘇鶚/苏鹗) [1] : « Les clans de la famille Wei aimaient bien jouer au "jeu de feuilles" » (“韦氏诸宗,好为叶子戏。). Et c’est le poète Ouyang Xiu (欧阳修), sous les Song, au 11e siècle, qui a expliqué dans sa « Chronique du retour aux champs » (归田录) que ce jeu, sous les Tang, se jouait avec des dés.

 

La plus ancienne référence remonte à une compilation d’édits impériaux et de textes administratifs et juridiques datant du début des années 1320, sous la dynastie des Yuan : le Da Yuan shengzheng guochao dianzhang (《大元圣政国朝典章》). Parmi les faits divers, on trouve l’histoire de deux joueurs arrêtés en 1294 dans le Shandong avec neuf cartes à jouer et les blocs de bois pour les graver [2].

 

Ces jeux comportaient en effet neuf cartes : les Huit Immortels (八仙) plus le poète Li Bai (李白) car, selon un poème de Du Fu (杜甫)  repris dans la biographie de Li Bai du « Nouveau Livre des Tang » (《新唐书》), il faisait partie des « Huit Immortels pochards » (饮中八仙). Ces cartes étaient utilisés dans des jeux à boire : les joueurs devaient suivre les instructions indiquées sur la carte qu’ils avaient tirée. Elles étaient donc illustrées, et pouvaient même comporter des instructions sous forme de poèmes.

 

Elles étaient devenues très populaires et recherchées sous les Ming, mais sous une forme un peu différentes car elles pouvaient servir aussi à un jeu différent, un jeu d’argent où chaque carte représentait une somme déterminée. C’était le cas des cartes illustrant les personnages du Shuihuzhuan qui étaient devenues courantes du temps de Chen Hongshou [3] - ce qui montre bien aussi la popularité dont jouissait le roman.

 

Le jeu de cartes Shuihuzhuan de Chen Hongshou

 

Dans ses « Notes diverses du Shuyuan » (《菽园杂记》) [4], le lettré et politicien Lu Rong (陆容) a décrit le jeu de cartes tel qu’il était à Kunshan à son époque, à la fin du 15e siècle : il y avait 38 cartes, et chacune avait une valeur déterminée ; celles qui valaient une ou plusieurs sapèques étaient illustrées d’une pièce ou d’un rond, celles qui valaient une ou plusieurs ligatures étaient de même illustrées d’une ligature, et celles qui valaient dix mille ligatures de sapèques et plus étaient illustrées avec des personnages du Shuihuzhuan[5] et portaient l’indication wan / (dix mille). C’était devenu une mode très populaire.

 

Chen Hongshou (陈洪绶) est né dans le Zhejiang en 1598, c’est-à-dire un siècle après la mort de Lu Rong. Peintre de personnages réputé excentrique, il a fini sa vie dans la misère, en vendant ses calligraphies et ses peintures, et des peintures sur les supports les plus divers. Aimant autant l’alcool que les femmes, il était naturellement enclin à porter un amour tout particulier pour la forme populaire de la carte à jouer, avec ses injonctions à boire. Il n’avait cependant qu’une vingtaine d’années lorsqu’il a réalisé, pour une commande, un premier jeu de cartes sur le thème du Shuihuzhuan, avec des personnages dessinés au trait.

 

Puis, d’après le récit qu’il en a fait dans ses « Souvenirs de rêves de Tao’an » (《陶庵梦忆》), l’écrivain Zhang Dai (張岱/ 张岱), dont Tao’an (陶庵) était le pseudonyme, aurait instamment pressé Chen Hongshou de dessiner un autre ensemble de cartes reprenant les personnages du Shuihuzhuan, et ce pour aider la famille d’un ami dans le besoin. Chen Hongshou avait alors 28 ans, c’était donc vers 1626. Il aurait passé quatre mois à terminer le jeu de 40 cartes, qui est tout de suite devenu très populaire. Les cartes ont ensuite été publiées en livre, dont l’original est conservé à la Bibliothèque nationale de Chine sous le titre « Feuilles du Bord de l’eau » (Shuihu yezi《水滸葉子》).

 

Les « feuilles » numérisées [6] sont consultables en ligne, en commençant par Song Jiang (宋江).

 

 

Song Jiang, Shuihu yezi

 

 

Chacun des hors-la-loi est représenté dans une posture typique correspondant à son surnom ou à l’épisode du roman qui le caractérise. Dans son ouvrage « L’espace féminin dans la peinture chinoise » [7], Wu Hung (巫鸿)  analyse plus particulièrement le dessin des trois femmes du roman : Hu Sanniang (扈三娘), ou Hu la troisième, Sun Erniang (孙二娘), ou Sun la cadette, et Gu Dasao (顾大嫂), la Grande Sœur Gu [8].

 

- Hu Sanniang, surnommée « Vipère d’une toise », a une apparence charmante, avec de longs rubans flottants sur les épaules, dans le style des « peintures de beautés » (美人图) populaires de l’époque, souligne Wu Hung. Mais cela évoque la famille d’origine de Hu Sanniang : le manoir des Hu (扈家莊). Et quand elle part au combat, à cheval avec ses deux sabres, elle y va somptueusement parée, comme aurait dit Victor Hugo : elle revêt une armure sur une robe rouge retenue par une ceinture de soie. Dans le roman, elle est surnommée « la beauté froide » (冷美人).

 

 

Hu Sanniang, Shuihu yezi

 

 

- Sun Erniang, baptisée « L’Ogresse », car c’est elle qui tenait une auberge où elle vendait des petits pains farcis à la chair humaine après avoir détroussé et liquidé les voyageurs de passage…. Elle est dépeinte assise sur un rocher, le visage épais et le corps lourd (dans le roman elle est dépeinte comme ayant des jambes comme des poteaux), mais en train de faire des travaux d’aiguille, ce qui paraît étonnant, et ironique, vu le caractère féroce et vindicatif du personnage.

 

 

Sun Erniang, Shuihu yezi

 

 

- Quant à Gu Dasao, surnommée « La Tigresse » [9], Chen Hongshou en fait l’antithèse même de la « belle femme » : elle a le cou rentré dans les épaules, le regard perçant, et la lourde armure qu’elle porte de la tête aux pieds dissimule entièrement son corps, mais de toute façon, elle avait la taille épaisse, dit le roman, et guère d’attrait. Sa caractéristique première était de savoir manier la lance et le bâton (gun ), et d’être capable d’affronter trente hommes à la fois… elle a quelque chose du chevalier du Graal.

 

 

Gu Dasao, par Shuihu yezi

 

 

Les 40 cartes seraient à analyser de la même manière pour en faire ressortir le caractère à la fois volontairement archaïsant et ironique, totalement insolite - reflétant sans doute le caractère du peintre, encore très jeune mais extrêmement doué, et déjà excentrique.

 

Son dessin au trait est aussi à mettre en regard des estampes de Kuniyoshi illustrant le Fûzoku Onna Suikoden (le « Shuihuzhuan des femmes »), puis celles du Suikoden, fantastiques et baroques, par Yoshitoshi, au 19e siècle [10].


 

[1] Dont on sait juste qu’il a été reçu aux examens mandarinaux sous l’empereur Xizong (唐僖宗), le successeur de Yizong.

[2] Voir “The Game of Leaves: An Inquiry into the Origin of Chinese Playing Cards”, by Andrew Lo, Bulletin of the School of Oriental and African Studies, University of London, Vol. 63, No. 3 (2000), pp. 389-406. L’auteur souligne que le développement de ces cartes était lié à celui de l’imprimerie.

[3] Les personnages seront plus tard utilisés pour illustrer des jeux de poker (水滸撲克/水浒扑克), les 108 personnages du roman représentant chacun une carte de deux paquets de 54 : Wu Song (tuant le tigre) est le roi de pique, Lin Chong l’as de pique, etc… On en trouve à acheter aujourd’hui encore.

[4] Le Jardin des pois et des haricots. Traduit en anglaisMiscellaneous Records from the Bean Garden “.

Voir A Ming Confucian’s World: Selections from Miscellaneous Records from the Bean Garden, translated and introduced by Mark Halperin, University of Washington Press, 2022. En accès libre.

[5] Le sinologue britannique W. H. Wilkinson, qui a été consul-général en Chine et en Corée à la fin du 19e siècle et au début du 20e, et grand collectionneur de jeux de cartes, a établi des parallèles intéressants, et illustrés, entre les cartes à jouer chinoises de type feuilles, les jeux de cartes européens, et les billets de banque. Sa collection de cartes à jouer chinoises est maintenant au British Museum.

Voir Chinese Origin of Playing Cards, in  : American Anthropologist, Vol. 8 n° 1, Jan. 1895.

Mais on trouvait aussi des « feuilles » illustrées de personnages des « Trois Royaumes ».

[6] Par la Library of Congress aux États-Unis.

[7] « L’espace féminin dans la peinture chinoise » (中国绘画中的"女性空间"), éd. originale 三联书店 2019, traduction en français de Huang Chunli et Anny Lazarus, Presses universitaires de Provence, 2025, chap. 9 (古与今的协商:陈洪绶的女性世界 Négociation entre ancien et moderne).

[8] Selon la traduction de Jacques Dars.

[9] Parfois écrit satiriquement Dà chóng 大蟲[le gros insecte] au lieu de Dà hǔ 大虎.

 

 

     

 

 

 

 

     

 

 

 

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