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Âmes hun, âmes po, fantômes gui et spectres jian

 par Brigitte Duzan, 26 octobre 2026

 

 

 

 

Les Chinois distinguent deux types d’âmes qui animent l’être humain :

 

        - les trois âmes célestes ou éthérées, dites âmes hún (魂),

        - et les sept âmes terrestres, dites âmes pò (魄).

 

 

Pour simplifier :

- Àme hún 魂 : âme « céleste », esprit vital, yang.

- Àme pò 魄 : âme « terrestre », souffles chtoniens, yin.

 

Ø  Etymologie : caractère commun, racine 鬼 guǐ (esprit de la terre opposé à 神 shén)

Caractère hún  魂 : 鬼 guǐ + clé 云 yun (nuage : phonétique et mouvement ascendant vers le ciel)

Caractère pò 魄   : 鬼 guǐ + clé 白 bái/bo (blanc : phonétique et couleur des os)

 

Catherine Despeux l’a expliqué ainsi :

 

« Le démon (gui 鬼) plus le nuage forme le caractère hun. Le démon plus le blanc forme le caractère po. Le nuage, c’est le vent, et le vent c’est le bois. Le blanc, c’est le souffle et le souffle correspond au métal. Le vent, en se dispersant, donne le léger et le pur avec lequel le po monte, suivant ainsi le hun. Le souffle est le métal correspondant au lourd et à l’impur. Avec le lourd et l’impur, le hun descend, suivant ainsi le po. C'est pourquoi le saint fait mouvoir le po avec le hun, tandis que l’homme ordinaire préserve le po avec le hun. Le hun réside le jour dans les yeux, la nuit dans le foie, et c’est ce qui permet de voir et de rêver. S’il y a beaucoup de rêves, c’est que le po maitrise le hun. Si l’esprit est plutôt lucide, le hun l’emporte sur le po. Or, c’est en raison du po qu’il y a l’essence (jing 精), en raison de l’essence qu’il y a le hun, en raison du hun qu’il y a l’esprit (shen 神), en raison de l’esprit qu’il y a la pensée créatrice (yi 意) et en raison de la pensée créatrice qu’il y a le po. Les deux se meuvent ainsi dans un cycle ininterrompu. » [1]

 

Cependant, selon Vincent Goossaert et sa « théologie chinoise de l’au-delà » [2], dans la culture chinoise, les gui ne sont pas des démons, ni même des fantômes. Après sa mort, tout être humain se sépare en plusieurs éléments : le cadavre, et le reste qui est appelé gui faute de mieux, mais qui est juste un statut provisoire, une situation d’attente – attente d’un statut supérieur, réincarnation, accès à la bureaucratie divine ou autre. Mais c’est aussi la période transitoire de tous les dangers : à défaut des rituels appropriés, le gui peut devenir âme errante (lìguǐ 厉鬼), c’est-à-dire maléfique et prédatrice. D’où la traduction généralement retenue, démon au pire, fantôme au mieux. Mais les gui sont en fait les esprits des morts en situation transitoire.

 

Ø  Sources

 

On trouve mention des deux « âmes », sans précision chiffrée, dans les textes anciens :

 

- Dans le « Livre des rites » (Lǐjì 《禮記》/《礼记》), l’un des cinq classiques du canon confucéen, au chapitre « Li Yun » (《禮運》) il est dit :

君與夫人交獻,以嘉魂魄,是謂合莫。

Le souverain et son épouse tour à tour offrent des sacrifices en l’honneur des âmes hun et po, c’est ce qu’on appelle union parfaite.

 

- Dans le Zuozhuan (《左传》), ou « Commentaires de Zuo » des « Printemps et Automnes », septième année du duc Zhao (魯昭公), il est question d’un homme, Boyou, mort injustement :

曰.伯有猶能為鬼乎.子產曰.能.人生始化曰魄.既生魄.陽曰魂.用物精多.則魂魄強.是以有精爽.至於神明.匹夫匹婦強死.其魂魄猶能馮依於人.以為淫厲.…

À la question : Peut-on dire que Boyou puisse désormais devenir un gui ? Zichan répondit : Oui. À la naissance, l’être humain commence par former un po, puis une fois cela fait, l’énergie yang forme un hun ; plus on consomme d’aliments riches en essence jing, plus hun et po acquièrent de force, et c’est ainsi que l’on parvient à la suprême clarté de l’esprit (神明). Lorsqu’un homme ou une femme du commun (匹夫匹婦) meurt de mort violente, son hun et son po peuvent rester attachés à sa personne, et devenir alors des esprits maléfiques.

 

- On trouve encore mention des âmes hun et po dans les « Chants de Chu » (《楚辭》/《楚辞》) de Qu Yuan (屈原), d’inspiration taoïste et chamanistique, compilés par Liu Xiang au 1er siècle avant J.C. Dans ce recueil, tout le chant de « La grande invocation » (《大招》, 卷第十) peut être considéré comme une invocation à l’âme hun :

冥淩浹行,魂無逃只。魂魄歸徠,無遠遥只… 魂乎歸徠,無東無西,無南無北只!…

Les ténèbres s’étendent à l’infini, l’âme hun ne peut s’en échapper, (quand) hun et po reviennent, elles ne s’éloignent plus… Ô hun, reviens ! ne pars ni à l’est ni à l’ouest, ni au sud ni au nord !...  etc.

 

Quant au plus ancien ouvrage de médecine traditionnelle,  le « Classique interne de l’empereur Jaune » (Huangdi neijing《黄帝内经》), il précise que hun et po sont abrités dans les cinq viscères - les âmes po dans les poumons et les âmes hun dans le foie – ce qui leur donne réalité tangible. C’est l’harmonie des deux qui conditionne la bonne santé.

 

Cependant, pour les « trois hun et sept po », la source la plus communément citée date du 4e siècle, sous les Jin de l’Est : c’est le Baopuzi (《抱朴子》) de Ge Hong (葛洪), chapitre Dizhen (地真), n° 18 des « chapitres intérieurs » (Neipian 內篇).

 

“師言欲長生,當勤服大藥,欲得通神,當金水分形。形分則自見其身中之三魂七魄,而天靈地祇,皆可接見,山川之神,皆可使役也。”

« Le maître a dit : si vous voulez vivre longtemps, il faut prendre avec diligence le grand élixir ; pour entrer en communication avec les esprits, il convient de séparer l'eau et le fer en formes ; une fois les formes séparées, on verra par soi-même les trois (âmes) hun et les sept (âmes) po dans son corps. On pourra alors rencontrer les esprits célestes et les divinités terrestres, et commander aux esprits des monts et des fleuves »

 

Sous les Song du Nord, ensuite, dans son anthologie taoïste « Les sept tablettes du coffret des nuages » (Yunji Qiqian 《雲笈七籤》/《云笈七签 [3] 》), le lettré Zhang Junfang (張君房) précise les fonctions des trois hun et des sept po : les trois hun sont les trois destins, qui gouvernent la vie, mais aussi son déclin ; les po, étant souffle yin, sont néfastes, donc à soumettre et contrôler.

 

Ces « âmes » sont tellement ancrées dans la culture populaire qu’elles ont donné une expression idiomatique courante, de type chengyu.

 

Ø  Chengyu

 

C’est la croyance, tirée du Liji, selon laquelle, après la mort, les âmes hun montent au ciel, les âmes po retournent à la terre qui a donné l’expression idiomatique :

 

魂⾶魄散 hún fēi pò sàn  (ou : 魂销魄散 /魂消魄散 hún xiāo pò sàn)

L’âme hún s’est envolée, l’âme pò s’est dispersée. 

C’est-à-dire : être terrifié, mort de peur, plus mort que vif (惊恐万分).

 

On trouve l’expression dans un grand nombre de romans populaires, surtout sous la deuxième forme.

Elle se trouve par exemple dans le Shuihuzhuan (《水浒传》), chap. 77 (第七十七回), « Embuscades multiples aux marais des Monts Liang – Double victoire de Song Jiang sur Tong Guan » (梁山泊十面埋伏 宋公明兩贏童貫).

“李明见先折了一个,却待也要拨马回走时,被杨志大喝一声,惊得魂消魄散,… ”

[Après un assaut désespéré, Li Ming (李明) s’est retrouvé seul en lice et s’apprêtait à s’enfuir lorsque son adversaire Yang Zhi (杨志) poussa un tel cri] « qu’il en perdit l’âme et les esprits vitaux » [4].

 

On trouve aussi l’expression au chapitre 32 du Hongloumeng (《红楼梦》), mais avec les termes inversés. : 魄消魂散 pò xiāo hún sàn.

Ce chapitre est un pivot dans la narration : Jia Baoyu confesse son entière dévotion à Lin Daiyu et, « abandonné de ses esprits vitaux », en vient à prendre la servante Xiren qui lui apporte son éventail pour Lin Daiyu. Il continue donc sa confession, ce qui effraie la petite servante :

            襲人聽了這話,嚇得魄消魂散,只叫”神天菩薩,坑死我了!

“袭人听了这话,吓得魄消魂散  ,只叫‘神天菩萨,坑死我了!’”

À ces mots, Xiren fut si effrayée qu’elle sentit "s’évanouir son âme éthérée et ses esprits vitaux" et s’écria : « Dieux célestes et Bodhisattvas ! Ne me voilà-t-il pas enterrée vivante ! » [5]

 

Ø  Sans oublier les spectres jian

 

La catégorie des jian (聻), destin réservé aux pires des pêcheurs, est peu répertoriée et peu connue. Ce sont pourtant les plus redoutables : ce sont des gui au second degré, des « fantômes de fantômes » qui cherchent à se venger des préjudices qu’ils ont subis.

 

On trouve – chose rare – une histoire de jian dans l’un des récits du Zi bu yu (《子不语》) de Yuan Mei (袁枚), le n° 23 du chapitre III : « Comment le dieu de la ville mit à mort un revenant et lui refusa le statut de jian [6] » (城隍殺鬼不許為聻), une histoire de vengeance par fantômes interposés. Dans une note en bas de page, les traducteurs expliquent que ce « fantôme de fantôme » qu’est le jian, apparaît à la mort d’un gui : « Le gui terrorise les vivants, le jian terrorise les morts », et ce selon le principe énoncé dans le Wuyin jiyun (《五音集韵》) compilé au 13e siècle :

                “人死做鬼,人见惧之;鬼死做聻,鬼见怕之。”

                Quand un homme meurt, il devient gui, les hommes en ont peur.

                Quand un gui meurt, il devient jian, les gui en ont peur.

 

En tant que tels, depuis les Tang, on a donc fait des jian des « chasseurs de gui » chargés de conjurer leurs maléfices. Donc le Wuyin jiyun recommande d’inscrire le caractère au-dessus des portes :

            “若篆书此字贴于门上,一切鬼祟远离千里。"

Si l’on inscrit ce caractère en écriture de sceau au-dessus de la porte (d’entrée), tous les fantômes maléfiques se tiendront à la distance respectueuse d’un millier de lis. »

 

 

Le caractère jian inscrit au-dessus d’une porte

 

 

Ø  Au cinéma

 

Le cinéma n’est pas en reste.

 

1. Un film fantastique, mais dans le genre fantasy (奇幻), sorti en février 2018 et diffusé sur iQiyi, exploite l’idée d’ « esprit hun » (灵魂) : c’est « Le passeur fantôme des Sources jaunes » (Línghún bǎidù. Huángquán《灵魂摆渡·黄泉》), réalisé par Ju Xingmao (巨兴茂). C’est en fait une histoire romancée à la sauce internet de la vieille Meng Po (孟婆) à travers sa dernière incarnation.
 

Le film est adapté d’une série web de 2014 elle-même adaptée d’un roman sérialisé sur baidu xiaoshuo (百度小说), en 20 chapitres, par un auteur connu sous le pseudonyme de Xiao Jixiangtian (小吉祥天) – autrement dit « petit ciel auspicieux ». Il brode sur la légende de Meng Po, cette vieille femme préposée au dixième niveau du royaume des morts afin de préparer les âmes des défunts à leur réincarnation en leur donnant la « potion de l’oubli » : míhún tāng (迷魂汤), le breuvage qui « égare les âmes hun » en leur faisant oublier le passé. Or, cette incarnation est une jeune femme qui s’appelle Sanqi, c’est-à-dire trois-sept (三七), où l’on retrouve l’idée des « trois hun et sept po ». Mais c’est à peu près le seul intérêt de ce film [7].

 

2. Beaucoup plus intéressant, sur le sujet des âmes en attente de réincarnation, est le superbe film de Qiu Jiongjiong (邱炯炯) « A New Old Play » (《椒麻堂会》), prix spécial du jury au festival de Locarno 2021 : un grand acteur d’opéra qui vient de mourir se retrouve à la porte du monde des enfers ; accueilli par les deux gardiens en poste, il revit les moments les plus mémorables de son existence avant de devoir tout oublier.

 

 

Défunt « en transit » dans le monde des morts, dans « A New Old Play »

 

 

3. C’est le thème aussi du  « Septième jour » (《第七天》) de Yu Hua (余华)…

 

 


[1] Taoïsme et connaissance de soi : la carte de la culture et de la perfection, Guy Trédaniel éditeur, 2012.

[2] Comme il a intitulé son chapitre de l’ouvrage « Fantômes dans l'Extrême-Orient d'hier et d'aujourd'hui », sous la direction de Vincent Durand-Dastès et Marie Laureillard, Presses de l’Inalco, 2017, pp. 31-39.

[3] Où qiān 签 désigne les lamelles de bambou qui étaient conservées dans des étuis, ou des coffrets jí 笈.

[4] Traduction de Jacques Dars, Au bord de l’eau, Bibliothèque de la Pléiade, tome II, p. 704.

[5] Traduction Li Tche-houa et Jacqueline Alézaïs, Le rêve dans le pavillon rouge, Bibliothèque de la Pléiade, récit XXXII, p. 728.

[6] Traduit « hyperfantôme » dans la traduction parue chez Gallimard, coll. « Connaissance de l’Orient » : « Ce dont le Maître ne parlait pas ».

[7] Que l’on trouve sur YouTube sous le titre « The Ferry Man Manjusaka »《灵魂摆渡·黄泉》https://www.youtube.com/watch?v=djY9VOiGBnc

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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