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Club de lecture de littérature
chinoise (CLLC)
Compte rendu de la séance du 14
janvier 2026
et annonce de la séance suivante
par Brigitte
Duzan, 18 janvier 2026
Pour cette première séance de l’année 2026 étaient au programme
deux œuvres souvent citées ensemble :
- « Six
récits au fil inconstant des jours »
(Fusheng liu ji《浮生六记》)
de
Shen Fu (沈復),
trad.
Simon Leys,
JC Lattès, 2009.
Et :
- « La Dame
aux pruniers ombreux » (Yingmei’an yiyu《影梅庵忆语》),
de Mao Xiang (冒襄),
trad. Martine
Valette-Hémery,
Philippe Picquier, 1992.
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Fusheng liu ji,
édition 2021 |
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Six
récits au fil inconstant des jours, éd. poche 2023 |
Né en 1611
dans le Jiangsu, Mao Xiang (冒襄)
est resté célèbre pour sa relation avec sa concubine Dong
Xiaowan (董小宛),
disaprue à l’âge de 27 ans. Ses souvenirs en sont une sorte
d’éloge funèbre, s’attachant à en célébrer les divers talents –
chanteuse d’opéra, poétesse, peintre et calligraphe – ainsi
que l’extrême dévouement dont elle a fait preuve à son égard. Le
récit de Mao Xiang est souvent rapproché des « Six
récits au fil inconstant des jours »
de Shen Fu. D’où l’idée de mettre ces deux œuvres au programme
du club de lecture.
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La
Dame aux pruniers ombreux,
Picquier poche 1998 |
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Tout le monde
n’avait pas lu le récit de Mao Xiang, mais tout le monde avait
lu et beaucoup aimé ceux de Shen Fu.
Appréciation générale, mais nuancée, des récits de Shen Fu
Ø
Guochuan
a lu – en chinois – les récits de Shen Fu comme un recueil de
souvenirs évoquant mille petits bonheurs « au fil du temps »,
non de manière chronologique comme un journal, mais selon
l’humeur du moment : en pensant à sa concubine disparue, aux
moments heureux passés ensemble, mais aussi aux épreuves subies.
Elle a trouvé la langue très poétique, comme le titre, inspiré
d’un poème de Li Bai (李白) :
« Préface au
banquet au Jardin des fleurs de pêchers une nuit de printemps
avec mes cousins »
《春夜宴从弟桃花园序》
夫天地者,万物之逆旅也;
L’univers n’est que l’auberge des dix mille êtres,
光阴者,百代之过客也。
Le temps l’hôte éphémère de l’éternité ;
而浮生若梦,为欢几何? Au
fil inconstant des jours la vie n’est qu’un songe,
et
fugaces sont nos joies.
Mais il y a
d’autres références, dont une de Su Shi (苏轼) :
« 事如春梦了无痕 »
(toutes choses s’évanouissent tel un rêve printanier, sans
laisser de traces).
La vie de Shen
Fu apparaît comme celle d’un lettré qui privilégie sa liberté :
il n’a pas une vie facile ; n’ayant pas passé les examens
mandarinaux, il n’a pas de poste officiel, ne s’entend pas bien
avec son père, et le dénuement l’oblige à se séparer de ses
enfants, son fils meurt ensuite très jeune. Mais rien ne le fait
changer.
Quant à Yun (芸),
elle est éduquée, aime la littérature et la poésie, et déploie
des trésors de créativité pour inventer des petites choses
raffinées : du thé dans des fleurs de lotus, une boîte en forme
de pétales de fleurs de prunus pour que son mari ait de quoi
accompagner ses boissons. Elle a des discussions animées avec
son mari sur la poésie et la musique. En même temps, elle est,
elle aussi, très libre, allant jusqu’à trouver une concubine
pour son mari, ce qui l’amène à se brouiller avec sa
belle-famille. Le premier traducteur, en anglais, de ces récits,
Lin Yutang (林语堂),
en 1935, a dit d’elle dans sa préface qu’elle était la femme
« la plus adorable de la littérature chinoise » (“芸,我想,是中国文学中最可爱的女人。”),
jugement que Guochuan ne partage pas.
Ø
Lei
avait acheté dès cet été une bonne partie des œuvres au
programme du club cette année, et le livre de Shen Fu a été le
premier qu’elle a lu : dans une version en chinois classique
(avec, comme ce qui se fait couramment aujourd’hui, un
complément en traduction en chinois moderne), mais elle en a
trouvé la lecture relativement aisée.
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L’édition de Lei (édition 2015 天津人民出版社),
texte original et traduction en chinois moderne
par
Zhang Jiawei (张佳玮) |
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Elle non plus
ne partage pas l’opinion de Lin Yutang : elle voit en fait la
liberté de Yun retreinte par les contraintes familiales et
sociales de l’ancienne société ; ne les acceptant pas, elle-même
n’est pas acceptée par la famille de son mari. Celui-ci est un
esprit libre et leur amour, dans une parfaite entente, reste
admirable pour nous aujourd’hui. Shen Fu nous livre des
descriptions délicates de soirées passées à observer
paisiblement la lune, ou encore l’image très romantique des
doubles sceaux, un bleu et un rouge, représentant leur union.
Pas étonnant, en conclut Lei, que ce couple soit un
modèle et leur mode de vie un idéal pour les jeunes
d’aujourd’hui en Chine qui rejettent le système.
Shen Fu est
responsable de la misère matérielle de leur foyer, mais même au
moment de sa mort, usée par cette vie même, Yun n’a pas de mots
amers ni de reproches à lui faire ; au contraire, elle s’accuse
d’avoir provoqué la colère de ses parents, lui demandant de se
réconcilier avec eux après sa mort et de se trouver une autre
épouse. Ce qui a frappé Lei, en lisant les récits
d’excursions, c’est que ce ne sont pas des errances de lettré
solitaire : ce sont au contraire des parcours avec des
compagnons de voyage, c’est presque une célébration de l’amitié.
Et ce sont ces amis qui l’ont toujours soutenu dans les moments
les plus difficiles, et qui lui ont permis de vivre selon ses
idéaux, en dehors du monde, hors des contraintes sociales.
Au total, elle
a retenu de ces récits quatre thèmes principaux qui sont
des thèmes immémoriaux :
- D’abord
l’amour conjugal : idéal intemporel qui ressort surtout
du premier récit au travers de scènes poétiques donnant à voir
une intimité à la fois tendre et ludique, mais aussi subversive
pour l’époque : admirer ensemble la lune en composant des poèmes
; graver deux sceaux portant l’inscription « Puissions-nous être
époux d’une vie à l’autre » (愿生生世世为夫妇)
; ou encore faire peindre le portrait du Vieillard sous la lune
(月老)
et le prier quotidiennement pour rester unis dans leurs vies
futures.
- Le
destin et les souffrances
qu’il apporte, dépeint surtout dans le deuxième récit. Mais
c’est surtout le cas de Yun, dont le sort semble prédestiné,
tout comme Shen Fu dont l’existence est marquée par
l’instabilité, la précarité et l’errance, car il refuse de «
plier l’échine pour cinq boisseaux de riz » (为五斗米折腰).
C’est cependant elle qui en souffre le plus.
Lorsqu’elle
tombe gravement malade, Shen Fu ne peut que courir emprunter de
l’argent ou réclamer des dettes. Ironiquement, c’est Yun
elle-même qui, malgré sa maladie, parvient à gagner une
rémunération conséquente en brodant nuit et jours pendant dix
jours une « Illustration du Sūtra du Cœur » (心经图)
qui finit de lui ruiner la santé.
- L’art
de vivre
simplement, principalement illustré dans le récit des « heures
oisives » (闲情记) ;
même si ce récit peut paraître anecdotique et fragmentaire, il
met d’autant plus en valeur la richesse de leur art de vivre par
contraste avec leur pauvreté et leurs épreuves. Cette sérénité
et cette liberté intérieure, c’est ce qui fait précisément
défaut aujourd’hui.
- Le
retour à la nature, en cultivant l’amitié : c’est
le récit des excursions que Lei a le moins aimé, mais
parmi les paysages dépeints dans ce quatrième récit, la colline
du Tigre (虎丘)
et le jardin du Lion (狮子林)
à Suzhou, la source de Baotu (趵突泉)
à Jinan, sans parler du lac de l’Ouest (西湖)
à Hangzhou, sont devenus des destinations touristiques
populaires. Cependant, dans ce récit, ce ne sont pas tant les
paysages eux-mêmes qui sont intéressants que l’élégance de la
plume de Shen Fu : ses descriptions sont d’une grande finesse,
son choix lexical et la construction de ses phrases d’une
remarquable beauté.
Par ailleurs,
presque toutes les excursions évoquées se déroulent en compagnie
d’amis ou grâce au soutien financier d’amis et d’employeurs
(lesquels sont souvent également des amis de confiance). Cela
révèle les rares mais précieuses et sincères amitiés que Shen Fu
a suscitées et a su préserver, lui qui se déclarait peu enclin
aux relations sociales.
C’est cette
vie qui fait de Shen Fu un auteur très prisé aujourd’hui, comme
un modèle.
Ø
Laura
a été, de son
côté, à la fois surprise et conquise par ces récits. Surprise
d’abord parce que c’était là une belle histoire d’amour comme
elle désespérait d’en trouver dans la littérature chinoise :
elle a vu ces récits de Shen Fu comme un prétexte pour parler de
la femme dont il ne cessait de pleurer la disparition.
Et il le fait
en termes poétiques, l’art des jardins qu’il dépeint rappelant
celui du « Pavillon de l’Ouest » [et du Hongloumeng],
mais avec des détails originaux, comme l’idée d’épingler des
insectes ou des papillons parmi les fleurs pour donner une
touche finale « vivante » à un arrangement floral. Laura a elle
aussi été conquise par l’écriture, et les dialogues.
Ce qui l’a
frappée, c’est la modernité de ce couple. Issu d’une famille
aisée et lettrée, Shen Fu choisit une vie à l’encontre de la
tradition familiale, qui le conduit à la misère. Mais le père
lui-même finit ruiné, obligé de vendre la maison familiale,
peut-être à cause du bon à rien qu’est le frère.
Quant à Yun,
elle est certes autodidacte, mais elle est capable de discuter
de poésie de manière très libre – les discussions rapportées sur
la littérature classique et la poésie émaillent le premier
chapitre de manière très vivante, en particulier l’échange de
vue animé sur Du Fu et Li Bai, dont Yun préfère la
« spontanéité », une sorte d’ « élégance désinvolte »… Laura
a trouvé amusante la pique de Simon Leys s’adressant aux
féministes qui croient que la liberté des femmes en Chine a
commencé en 1949.
Cette liberté
de Yun est aussi sa liberté d’aimer selon « son cœur » : elle
affiche tranquillement son attirance pour les femmes, d’une part
son lien de « sœur jurée » avec une femme connue de longue date,
d’autre part son véritable amour pour la fille d’une courtisane
célèbre de Suzhou qu’elle propose comme concubine à son mari, en
parfait accord avec lui qui lui rétorque en plaisantant que ce
serait comme dans la pièce de Li Yu (李渔)
« Pour l’amour d’une compagne parfumée » (Lian Xiang Ban《怜香伴》).
L’annonce du mariage de cette jeune femme, arrangé par sa mère,
la choque au point qu’elle en tombe malade, en le considérant
comme une trahison.
Cette
interprétation du texte, partagée par Claire, soulève
aussitôt des réactions de la part de Guochuan et de
Lei qui n’ont pas « lu » la même chose dans le texte
chinois. La divergence de lecture serait-elle due à la
traduction de Leys ? Le texte chinois comporte bien la même
citation, mais le fait, en français, de mettre le titre entre
parenthèses et de l’expliquer par une longue note souligne le
propos qui paraît plus anodin en chinois.
[C’est un peu
comme ajouter des yeux au dragon… au risque de le voir
s’envoler : huà lóng diǎn jīng “画龙点睛”
…
Et donne l’idée, suggérée par LLP, de mettre Li Yu au
programme du club…]
Laura
aime beaucoup Simon Leys, et elle trouve emblématique le récit
qu’il fait du sort parallèle du livre – partiellement retrouvé
par hasard parmi des papiers au rebut – et de sa traduction
partie en fumée dans l’incendie d’un entrepôt de Christian
Bourgois qui venait d’accepter de la rééditer, soulignant ainsi
« la précarité et l’inconstance de toute destinée ».
Mais elle
s’élève contre ce que Leys prétend dans sa postface : que
l’idéal du traducteur est « de se transformer en l’Homme
invisible » ! Sa traduction est l’exact opposé de cette
assertion, en particulier grâce au formidable appareil de notes
qui éclairent le texte et lui donnent toute sa valeur – notes
que l’on pourrait d’ailleurs traduire en chinois, est-il
suggéré. Il n’y a pas un auteur du texte traduit en français,
mais deux, dit Laura, d’autant plus, souligne Claire,
que les notes sont dans le même ton que les récits de Shen Fu.
Ø
LLP
a
retenu de sa lecture « le secret dont nous avons besoin
aujourd’hui », selon l’avant-propos de Simon Leys : « le don de
poésie, … humble apanage de ceux qui savent découvrir, au fil
inconstant des jours, le long courage de vivre et la saveur
fugitive de l’instant ».
C’est une
histoire triste, que celle de Shen Fu, le malheur n’est jamais
loin, mais la poésie est toujours là, dans des descriptions très
picturales. Ce n’est pas loin non plus de
Su Manshu
« voulant saisir le vivant » et dans un tableau de paysage
« entendre l’eau couler… et frétiller les poissons. »
[et comme chez
Su Manshu, on pleure : un chat dégringolant d’une gouttière
ayant renversé un bonsaï, véritable univers en miniature qui
s’est brisé en mille morceaux, « Yun et moi ne pûmes retenir nos
larmes ».]
LLP
a beaucoup aimé les jeux poétiques, et en particulier les jeux,
bien arrosés, sur les vers parallèles dérivés des colles posées
aux examens mandarinaux, et les descriptions de paysages
naturels donnant envie de partir sur leurs traces. La
contemplation de la nature est une occupation à part entière, et
l’art des jardins atteint là un raffinement extrême, dans le
choix et l’agencement des rocailles, et dans les principes de
lettré et peintre taoïste : « donner de la densité au vide en
matérialisant l’irréel ».
[ce qui est
une superbe invention de Simon Leys, décidément plus auteur
qu’il ne le prétend : le texte balance en fait de manière très
chinoise des termes opposés, dont les termes de vide et de
matériel :
虛中有實,實中有虛
…
實中有虛者…
]
Il est rare de
trouver dans la littérature chinoise des descriptions de passion
dans le mariage, donc c’est d’autant plus appréciable : une vie
de couple avec des successions de malheurs et de bonheurs, mais
toujours avec beaucoup de courtoisie mutuelle, et tout en
respectant les interdits de l’époque (interdiction du contact
physique). La liberté de Yun est bridée par ces interdits, en
particulier celui qui lui interdit de voyager et de participer
aux fêtes, d’où des astuces pour y échapper, en allant même
jusqu’à se déguiser en homme. Elle est malgré tout plus libre
que la majorité des femmes de son époque, surtout les
concubines, que les lettrés s’offraient.
Ce que LLP
a trouvé particulièrement marquant, c’est la scène du rituel
post-mortem : le retour de l’âme de la défunte. Au total, elle
comprend que Shen Fu soit populaire aujourd’hui en Chine. Son
mode de vie en marge de la société est celui des jeunes qui
refusent de se laisser embrigader et font du tangping.
Ø
MRC
a lu les quatre récits en chinois, mais en s’aidant de la
traduction en chinois moderne qu’il a demandée à chatgpt.
Il s’est ainsi rendu compte qu’il y a en fait beaucoup de telles
traductions, la plus réputée étant celle du traducteur Zhang
Jiawei : il a expliqué qu’il était de Wuxi, non loin de la ville
natale de Shen Fu, ce qui lui donnait un sentiment de symbiose
avec l’auteur. C’est d’ailleurs le traducteur de la partie
« traduction en chinois moderne » du livre de Lei.
Les valeurs de
Shen Fu sont pour beaucoup celles prônées par le pouvoir
aujourd’hui : maintenir des relations harmonieuses, trouver du
plaisir même au milieu des difficultés. Il lui trouve des
similitudes avec Jia Baoyu (賈寶玉),
dans le Hongloumeng, mais Jia Baoyu ne sort pas du jardin
familial. La passion des voyages et de la contemplation des
paysages de Shen Fu répond aux goûts actuels… MRC trouve
que, s’il vivait aujourd’hui, il serait créateur de contenu,
youtubeur, qu’il posterait ses photos de paysages, voire des
podcasts. Un extrait du deuxième des six récits est au programme
des écoles, évidemment expurgé.
Pour ce qui
concerne Yun, elle est très critiquée par les féministes
chinoises qui lui trouvent une vie d’esclave. Sans tomber dans
l’excès, MRC trouve aussi que la relation du couple n’est
pas une relation d’égalité, mais ce qui est précieux chez eux,
c’est leur entente et leur capacité à partager des loisirs
communs.
Ø
Sylvie
a lu les trois premières parties, et ce qui l’a surtout frappée,
c’est le contraste entre l’idéal de vie libre du couple et les
contraintes de la société : Shen Fu repart dès le lendemain de
son mariage et il est obligé de se séparer de ses enfants faute
de pouvoir les nourrir.
Les allusions
à la société de l’époque affleurent quasiment à chaque page.
Ainsi, dans le premier récit, le père est dépeint comme « aimant
adopter des enfants » :
吾父稼夫公喜認義子,以故余異姓弟兄有二十六人。
Mon père
aimant adopter les enfants, je me suis retrouvé avec 26 frères
et sœurs adoptifs.
Shen Fu était
l’aîné, mais n’arrivait qu’en 3ème position dans la
hiérarchie familiale, dictée par le père bien sûr.
[en fait,
comme un de ses oncles était mort sans postérité, son père
l’avait désigné pour lui tenir lieu de descendant, donc tous les
ans il allait avec Yun nettoyer et orner sa tombe, proche de
celles de la famille].
Shen Fu, en
fait, selon la coutume, avait été marié enfant avec une petite
fille qui était morte à huit ans. Ce qui l’avait libéré et lui
avait permis de se choisir l’épouse de son choix, en faisant
pression sur sa mère.
Tout cela
était très intéressant, mais au bout des trois premiers récits,
Sylvie a abandonné sa lecture pour se plonger dans les
essais… de Simon Leys !
Ø
Christiane
a elle aussi beaucoup apprécié ces récits, surtout vu le peu de
textes de littérature chinoise parlant… de bonheur !
Shen Fu nous
parle d’une idéal de vie de lettré raffiné, comme une sorte de
sagesse épicurienne. Dans le deuxième récit, il dépeint les
réunions d’amis dans leur logis de « la Tour de la Souriante
Simplicité » (en chinois xiāo shuǎng lóu
蕭爽樓),
pendant les longues journée d’été, réunions au cours desquelles
étaient proscrites les discussions sur les affaires publiques,
les
essais à huit parties
ou autre sujet
d’actualité,
pour privilégier quatre qualités essentielles :
慷慨豪爽、風流蘊藉、落拓不羈、澄靜緘默
kāngkǎi háoshuǎng, fēngliú
yùnjiè, luòtuò bùjī, chéngjìng jiānmò
une généreuse
franchise, une fantaisie raffinée,
un esprit hors
convention, le goût de la pureté et du silence.
Dans cette vie
loin des rumeurs du monde, la contemplation d’une peinture
pouvait devenir une expérience spirituelle, comme l’observation
d’un ami, un soir de superbe clair de lune, dessinant une
orchidée en suivant les contours de son ombre projetée sur un
papier appliqué sur le mur (星瀾取素紙鋪於牆,即就蘭影,用墨濃淡圖之),
donnant un tableau qui, le lendemain à la lumière du jour,
dégageait l’impression un peu floue de la fleur dans la lueur de
la lune.
[Ce qui,
précise Simon Leys en note, était une méthode préconisée par le
grand peintre et théoricien des Song du Nord Guo Xi (郭熙).
Dans son traité « Haut message des forêts et des sources » (Linquan
gaozhi《林泉高致》),
pour saisir les formes essentielles du bambou, il conseille de
placer une tige devant un mur blanc au clair de lune et d’en
peindre l’ombre projetée sur le mur. Ce qui était une
application d’un principe taoïste, sous l’influence de Laozi et
de Zhuangzi : tenter de représenter le souffle invisible du
dao.]
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Guo Xi,
Linquan gaozhi |
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Parallèles entre Shen Fu et Mao Xiang
Ø
Claire
a adoré les
« Six récits » de Shen Fu, en savourant les histoires comme
celle des sceaux et les dialogues. Mais elle a retrouvé la même
« idylle perdue » et la même attitude face à la vie et à la mort
chez Mao Xiang, d’autant plus remarquable dans une période aussi
troublée que la sienne, entre la fin des Ming et le début des
Qing.
Elle a
cependant trouvé une différence entre les deux histoires : dans
l’histoire de Mao Xiang, Dong Xiaowan (董小宛)
est une concubine, une ancienne courtisane qui a échappé à la
maison close grâce à Mao Xiang. Il y n’y avait donc pas
d’égalité dans le couple. Bien que Xiaowan ait été réputée pour
ses talents artistiques, sa relation avec Mao Xiang était plutôt
celle de maître à disciple, et elle s’est montrée d’un extrême
dévouement envers lui, surtout quand il est tombé malade. « Nous
ne formions qu’un seul être, dit Mao Xiang, … en toute choses
elle m’a témoigné un dévouement dépourvu de toute coquetterie ».
En fait, elle est dépeinte comme une concubine respectée par
l’épouse. Ce n’est pas du tout comme la relation de Shen Fu avec
Yun, et pas non plus comme le ménage à trois rêvé par cette
dernière.
[note : Mao
Xiang témoigne effectivement d’une grand amour pour Xiaowan,
mais cela ne va pas sans une certaine distance. Le terme que
Martine Valette-Hémery a traduit par Belle est en fait jī
姬
qui désignait une concubine, et effectivement une beauté dans le
composé littéraire yāojī
妖姬,
mais il s’agissait toujours de servantes ou de concubines
séduisantes, dotées d’un grand charme (妖).
Mao Xiang parle d’elle comme de « la concubine » ce qui dénote
bien, justement, son statut, différent de celui de l’épouse,
pour douée qu’elle fût en poésie ou en peinture. Cela ne faisait
en fait que renforcer cette différence, une femme bien née se
concentrant sur ses travaux d’aiguille.]
L’art de
vivre, en outre, n’est pas le même, beaucoup plus ascétique chez
Mao Xiang, le style non plus.
Ø
UB
garde un souvenir mélancolique de ses deux lectures. Deux œuvres
datées des Qing, mais dans un contexte totalement différent
(celle de Mao Xiang au tout début des Qing, dans la période
difficile du passage d’une dynastie à l’autre, celle de Shen Fu
au 18e siècle, sous le règne de l’empereur Qianlong
qui marque l’apogée de la dynastie, plus d’un siècle plus tard).
Lui aussi a
été marqué par l’épisode du retour de l’âme de Yun, dans le
récit de Shen Fu. Mais il a beaucoup aimé le contexte historique
des mœurs du temps qui transparaît dans le récit de Mao Xiang.
Ainsi tout ce qui concerne les femmes : lorsque Mao Xiang voit
Xiaowan la première fois, c’était le matin, elle était encore
sous l’effet de l’alcool qu’elle avait bu pendant la nuit, il
fallait la soutenir pour l’aider à marcher ; elle avait 16 ans.
On a une description d’une fête dans un kiosque au bord de l’eau
où Xiaowan vida coupe sur coupe en manifestant une folle gaieté,
mais où les courtisanes, elles, finirent effondrées une à une..
Il y a parfois un côté sensuel dans le style de Mao Xiang, par
exemple quand il décrit des cerises dont le rouge, une fois
qu’elles furent dévorées, ne se distinguait plus de celui des
lèvres.
Il dépeint
Xiaowan comme un être exceptionnel qui, une fois installée dans
l’appartement que lui avait préparé l’épouse avant qu’elle soit
admise à vivre avec la famille, cessa de jouer de la musique et
de se maquiller pour se consacrer aux travaux d’aiguille… Mais
Mao Xiang fait aussi l’éloge de son talent de poète, et de
« l’intelligence » avec laquelle elle lisait les poèmes qu’il
compilait, en particulier les « Chants de Chu ». Elle avait des
recueils de poèmes sous son oreiller.
En outre,
souligne UB parce que le détail l’a frappé, elle aidait Mao
Xiang à recopier des « faits étranges » sur des livres qu’il
empruntait à des amis, et elle en profitait pour noter à part,
pour elle, tout ce qui concernait les femmes. Mao Xiang l’aida à
compléter ces notes par d’autres lectures, et elle en fit un
livre qu’elle intitula « Le Coffret merveilleux » (姬于事涉闺阁者,则另录一帙。归来与姬遍搜诸书,续成之,名曰《奁艳》。).
Et Mao Xiang d’ajouter : et merveilleux il l’était, évoquant
tout ce qui concernait les femmes du passé, vêtements,
nourriture, kiosques et terrasses, chants et danses, etc. (其书之魂异精秘,凡古人女子,自顶至踵,以及服食器具、亭台歌舞、针神才藻,下及禽鱼鸟兽,即草木之无情者,稍涉有情,皆归香丽。…).
Le manuscrit était calligraphié avec soin sur du papier rouge,
et les pages classées par thème, le tout placé dans un coffret (今细字红笺,类分条析,俱在奁中).
Un ami à qui Mao Xiang l’avait montré en avait fait grand éloge
et l’avait pressé de le faire imprimer. Je devrais surmonter mon
chagrin et le faire, conclut Mao Xiang… Ce qui semble être resté
un vœu pieux.
[Il y a une
biographie baidu
de Dong Xiaowan, qui détaille son œuvre picturale et poétique,
avec de nombreuses reproductions de ses peintures (peintures de
personnages, de fleurs et d’oiseaux). Avec ce qui pourrait être
un autoportrait, dans un style traditionnel rappelant la
« déesse de la rivière Luo ». La biographie mentionne bien le
fameux « coffret » (《奁艳》),
mais comme manuscrit, en citant Mao Xiang. On notera ici que le
caractère
籢/奩/奁
lián
désignait à l’origine un petit coffre de rangements pour les
femmes, puis un trousseau de mariage. ]
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Dong
Xiaowan, beauté sous un arbre |
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De même,
Xiaowan avait recopié pour Mao Xiang deux volumes de quatrains
de la dynastie des Tang. « Elle fut émue aux larmes en
lisant des vers où une fillette regrette que les humains ne
puissent comme les oies sauvages former des couples
inséparables. Le soir elle composa huit quatrains sur ce thème,
d’une telle tristesse que Mao Xiang les trouva insoutenables …
et les jeta au feu ! Geste qu’il déplore par la suite [surtout
qu’elle est morte un an plus tard, jour pour jour…]. On se
demande combien de manuscrits de femmes ont de la sorte disparu.
Ø
Giselle
a beaucoup aimé les « six récits » de Shen Fu, ou plutôt les
quatre, et comme ce qui a été dit précédemment : pour les
caractères des deux époux, leur mode de vie, les détails sur
l’art des jardins et les voyages en montagne.
Mais ce qui
l’a aussi intéressée, ce sont les superstitions qui affleurent
au fil des pages et ressortent d’une atmosphère à la Pu
Songling : celles concernant les dents qui, de travers, sont un
mauvais présage ; la lune peut également être de mauvais augure
et Shen Fu dit avoir prié pour trouver du travail, prière
exaucée peu après.
L’histoire de
Shen Fu et Yun lui a rappelé le roman de Thomas Hardy « Far from
the Madding Crowd », lui aussi du 19e siècle [et
publié trois ans avant la première édition des « Six récits »],
mais surtout
Philémon et Baucis,
couple inséparable et iconique de la littérature latine qui
traduisait en son temps aussi une philosophie stoïcienne du
bonheur.
[et en se
replongeant dans cette histoire, on se dit que c’est même fou ce
qu’elle a de « chinois », y compris dans les détails : lorsque
le couple est testé par Jupiter et Mercure sur son hospitalité,
ils sont pauvres comme Job, mais ont toujours vécu heureux dans
leur dénuement, et leurs préparatifs très simples pour recevoir
les dieux n’excluent pas le raffinement – ainsi, ils n’ont
qu’une vieille table rafistolée, mais Baucis la frotte de menthe
verte, ce qui est une note de grand raffinement car, selon Pline
l’Ancien dans son Histoire naturelle, la menthe répand une
senteur agréable qui ouvre l’appétit et excite les sens… Ce qui
caractérise les deux époux, c’est leur pietas, qui inclut
celle envers leurs parents, mais surtout leur amour conjugal
devenu iconique : comme Shen Fu et Yun, ils sont unis depuis
leur jeunesse et ils ont toujours vécu dans la plus grande
concorde (il sont « concordes », dit Ovide, c’est-à-dire
qu’ils vivent « du même cœur »). Comme Shen Fu et son épouse,
ils vivent en exploitant au mieux ce que le sort leur donne.
Simplement ils vivront vieux et mourront ensemble.]
Giselle
s’est amusée à rechercher des images pour illustrer le texte de
Shen Fu. Elle a trouvé des vieilles photos des
« bateaux-fleurs » de Canton :
https://piratequeenbook.com/flower-boats/
La carte
postale qui est reproduite donne une idée très suggestive de ce
que raconte Shen Fu : la nuit qu’il a passée, seul avec une
courtisane, dans une petite pièce au premier étage d’un de ces
« bateaux-fleurs ». Ces bateaux disposaient en effet d’un étage.
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Un
bateau-fleur cantonais, avec étage |
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Mais
Giselle a aussi beaucoup aimé le récit de Mao Xiang, dont
elle a apprécié le luxe de détails pour dépeindre le raffinement
de Xiaowan. Sur le
site Sinoiseries
d’un fan de « de la langue de Shen Fu » comme il l’explique
lui-même, elle a trouvé un texte commentant « le
thé jiepian de Dong Xiaowan et Mao Xiang »
longuement décrit par Mao Xiang,
et donnant la source du texte de Su Dongpo qu’il mentionne – Mao
Xiang ayant lui-même publié un recueil de textes de différents
auteurs sur le thé jièpiàn (岕片)
ou jièchá (岕茶)
: « Compilation de textes sur le jiecha » (jièchá
huìchāo《岕茶汇抄》).
Ce seul passage montre le raffinement de lettré de la simple
préparation du thé, dont la tasse même évoquait la lune et les
nuages.
[et au passage
on notera le parallèle avec la menthe de Baucis : « lorsque nous
savourions paisiblement notre thé devant les fleurs, sous la
clarté de la lune, l’arôme qui se dégageait des feuilles
émeraudes était celui des magnolias couverts de rosée, etc. » (每花前月下,静试对尝,碧沉香泛,真如木兰沾露,…).
De même Xiaowan avait des orchidées dans son boudoir, du
printemps à l’automne, et « l’air y était aussi embaumé que dans
la région des "trois Xiang et des sept marais" (où elles
poussent). Elle en parfumait l’eau dont elle se baignait les
mains ce qui ajoutait encore à leur senteur » (闺中蓄春兰九节及建兰。自春徂秋,皆有三湘七泽之韵,沐浴姬手,尤增芳香。).]
Mao Xiang n’en
finit pas de revenir sur la quasi irréalité du personnage, vu
avec le recul du temps. On a l’impression qu’il y avait des
fleurs partout, toute l’année, chez Yun, y compris pendant sa
maladie, et que l’air en était embaumé. Et ils partagent avec
Shen Fu et Yun le même amour pour la lune.
Malgré tout,
Giselle a elle aussi ressenti la distance entre les deux, qui
est une distance de statut, mais aussi simplement une différence
d’âge venant s’y ajouter : Mao Xiang avait 44 ans quand il a
connu Xiaowan qui en avait 16, soit 28 ans de plus. Et ils n’ont
vécu que neuf ans ensemble.
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La séance
suivante, pour changer, sera consacrée à un auteur plein
d’humour, même si c’est un humour grinçant. On sautera en outre
à la période contemporaine.
Prochaine
séance
Le mercredi
11 février 2026
- Continue à
creuser, au bout c’est l’Amérique (《挖下去就是美国》),
de
Cao Kou (曹寇),
trad. Brigitte Duzan/Zhang Xiaoqiu, Gallimard/Bleu de Chine,
2015.
Textes
représentatifs de cet auteur qu’un éminent critique littéraire
professeur à l’université de Pékin a érigé en maître et chef de
file d’un nouveau réalisme : le « réalisme de l’ennui » (“无聊现实主义”).
Sourire en
coin bien sûr.
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