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Club de lecture de littérature chinoise (CLLC)

Compte rendu de la séance du 12 novembre 2025

et annonce de la séance suivante

par Brigitte Duzan, 17 novembre 2025

 

Pour cette troisième séance de l’année 2025-2026 était au programme un auteur chinois peu connu, mais dont les mémoires offrent un regard en profondeur sur la période de la fin des Qing et du début du 20e siècle en Chine : Bao Tianxiao (包天笑) :

        -           Souvenirs de la chambre de l’ombre du bracelet (《钏影楼回忆录》) [1], traduction, notes et postface de Joachim Boittout, préface de Sebastian Veg, éd. Rue d’Ulm, 2021. La traduction comporte également des extraits de la « Suite des souvenirs » (《钏影楼回忆录续编》), publiée en 1973, les deux volumes ayant été publiés ensemble en 2014.

Avec en complément deux courtes nouvelles qualifiées de « sentimentales » [2] :

       « Un fil de lin » (一缕麻》), publiée en 1909 dans la revue Eastern Times fiction (Xiaoshuo Shibao《小说时报》), célèbre pour son adaptation en opéra yueju, avec Mei Lanfang dans le rôle principal [3],

       « L’oie solitaire » (Míng hóng《冥鸿》), nouvelle de forme épistolaire publiée en 1915 dans la revue Xiaoshuo daguan (《小说大观》) dont Bao Tianxiao était alors rédacteur en chef.  Titre dont Joachim Boittout nous dit (note 13, p. 269) que c’est une métaphore pour désigner un lettré de talent vivant reclus - peut-être, mais ici, s’agissant d’une jeune veuve s’adressant à son époux défunt, il s’agit surtout d’une allusion au séjour des morts (míng ), outre le sens ancien de hóng (鸿) : une lettre (láihóng 来鸿 lettre arrivant de loin).

 

 

Souvenirs de la chambre de l’ombre du bracelet, 2021

 

 

 

Edition chinoise 2009

 

 

Né à la fin du 19e siècle à Suzhou, Bao Tianxiao a été l’une des figures majeures du développement de la presse et de l’édition à ce moment-charnière de l’histoire de la Chine où le journal ouvrait un nouvel espace public et où, sous l’égide de Liang Qichao (梁启超), le roman était promu comme moyen suprême de diffusion des idées politiques. Intronisé « roi de la littérature populaire » (Tongsu wenxue zhi wang 通俗文学之王), entre lettré à l’ancienne et intellectuel moderne progressiste, Bao Tianxiao est représentatif d’un moment d’ouverture de l’histoire chinoise, malheureusement vite refermée.

 

Ses mémoires sont donc une plongée dans un monde encore ancien où les lettrés d’autrefois, soudain privés d’examens mandarinaux, se sont ouverts à des modes nouveaux de pensée et de vie tout en restant malgré tout imbus de culture classique. Tout cela volera en éclat quand, dans la foulée des manifestations du 4 mai 1919, s’imposera le mouvement de la Nouvelle Culture, porteur de l’idée de révolution plutôt que de réforme.

 

Ces souvenirs « de la chambre de l’ombre du bracelet » (l’un des noms de plume de l’auteur) évoquent par leur titre même le monde de la fin des Qing. Ils comportent à la fois des souvenirs intimes, de la vie personnelle de l’auteur, et des témoignages sur sa vie professionnelle, de journaliste, d’éditeur et d’écrivain.

 

D’emblée, les avis ont été partagés entre ceux et celles qui avaient surtout apprécié les descriptions imagées, précises et vivantes de la vie quotidienne, et d’autres privilégiant les détails de la vie professionnelle de l’auteur,  liés à l’évolution des idées et des mentalités.

 

Avis de lecture et commentaires

 

Les premiers avis ont été de lectrices qui avaient préféré les souvenirs d’enfance et du quotidien, et il est vrai qu’ils offrent des détails sur la vie de tous les jours que l’on trouve rarement par ailleurs, éclairant l’époque mieux que ne le font les manuels d’histoire – c’est comme la « Nouvelle Histoire » de l’École des Annales, entre anthropologie historique et histoire des mentalités [4].

 

Ø Giselle a tout de suite été attirée par le titre, en se demandant ce qu’il cachait, et voyant dans cette chambre et l’ombre de ce bracelet (chuàn yǐng lóu 钏影楼) une allusion aux maisons de thé et aux femmes qui y officiaient comme on en trouve dans la littérature chinoise classique. Eh bien pas du tout. En voyant qu’il s’agissait des très sérieuses éditions de la rue d’Ulm, elle s’est dit tout de suite qu’elle se fourvoyait certainement.

 

[Le traducteur explique dans son avant-propos que ce titre est en fait l’un des nombreux noms de plume de l’auteur, qui en explique lui-même l’origine dans un chapitre des Souvenirs qui n’a pas été traduit : non point évocation d’une histoire romantique, voire tragique, mais hommage à la bonté de sa mère – elle avait offert un bracelet en or à un ami de son père pour l’aider à rembourser d’importantes dettes.]

 

Cette méprise initiale ne l’a pas empêchée de trouver le livre très intéressant, pour les éclairages qu’il apporte sur la période,  et tout particulièrement tout ce qui concerne les mutations sociales avant 1914 : les progrès de l’éducation des filles, l’importance des journaux pour la diffusion des idées politiques (sur les lois et la constitution par exemple), mais aussi pour la publication de romans, les deux étant liés. On voit apparaître l’idée et le sentiment de nationalisme, et les journaux contribuent à la naissance d’une conscience citoyenne. On voit également l’impact considérable de l’abolition en 1905 des examens impériaux, donc des fonctionnaires, imposant aux lettrés de se reconvertir dans l’éducation, la presse, l’édition…

 

Elle a particulièrement apprécié les souvenirs d’enfance et les mille petits détails de la vie de tous les jours au tournant du siècle, comme un documentaire :

- préjugés contre la nourriture occidentale (le bœuf cuit au beurre, nausée assurée pour la grand-mère) mais préférence pour les bougies étrangères (allemandes en l’occurrence), bien plus adaptées à la longueur des examens mandarinaux ; quant aux cartes de Chine, elles étaient inconnues localement, d’où un commerce fructueux en les important… du Japon ;

[ce qui ne veut pas dire qu’il n’en existait pas : la cartographie chinoise a commencé quelques siècles avant J.C., du temps des Royaumes combattants, la plus ancienne référence à une carte étant au volume 86 des « Mémoires historiques » de Sima Qian lorsqu’est décrite la tentative d’assassinat du futur Premier Empereur par Jing Ke (荆轲) – le poignard était caché dans une carte enroulée ; la cartographie s’est étendue avec l’expansion de l’empire chinois sous les Han ; des cartes plus précises ont été réalisées sous les Song, au 11e siècle, et sous les Ming au moment des voyages de l’amiral Zheng He.

Et même les cartes, en Chine, ont leur légende : la plus ancienne aurait été offerte à Yu le Grand (大禹) par la divinité fluviale Hebo pour l’aider à lutter contre les inondations (Hebo xian tu 河伯授图).]

- préjugés contre les lunettes, en cristal et non en verre, que l’on renâclait à faire porter aux enfants (souvent myopes, comme l’auteur) et qu’il était interdit de porter devant l’empereur ;

- raffinements divers : les lettrés ne mangeaient pas dans la rue, mais voyageaient avec leur literie, leur garde-robe… et leur pot de chambre (fierté des gens du sud, soutenue par une citation du Zhuangzi) ;

Bah, dit Laura, il n’y a pas si longtemps, mes grands-parents (bretons) emportaient eux aussi leur literie quand ils partaient en voyage, en bus !

- lectures privilégiées : le Roman des Trois Royaumes que son père l’autorise à lire, en commençant par le ponctuer, mais qu’il lit en cachette dans les toilettes pour savoir « ce qui allait se passer » au chapitre suivant ;

- l’importance des traductions : on traduisait du japonais, voire de l’anglais traduit du japonais, et les grands traducteurs étaient célèbres, tel Yan Fu (严复), éminent traducteur des grands textes de Huxley, Stuart Mill et autres, dont Bao Tianxiao relate qu’on se pressait pour aller l’écouter, même si on ne comprenait goutte à ce qu’il expliquait…

- savoureuses précisions sur les photos de jolies femmes pour appâter les acheteurs des journaux, d’abord des « fleurs » de maisons closes, puis des femmes respectables ;

- évocation des dangers de la profession de journaliste – comme en témoigne le cas de Huang Yuanyong (黃遠庸) [assassiné le 25 décembre 1915 alors qu’il était en visite à San Francisco après avoir eu un différend avec Yuan Shikai peu de temps auparavant], journalistes qui étaient peu payés par ailleurs ; naissance des correspondants spécialisés dans les affaires judiciaires dans les concessions étrangères.

 

Quant aux deux nouvelles à la fin du livre, la première lui a rappelé « La Princesse de Clèves », pour l’idée du  devoir avant tout, mais elle a préféré la deuxième, pour la critique subtile de la Chine sous Yuan Shikai - corruption générale, piètre qualité des écoles, sacrifice vain de l’époux mort au combat – ainsi que pour le commentaire ironique sur la mode du spiritisme (shénxué 神学) [5] à l’occidentale.

 

Ø  Danielle aime beaucoup les biographies et autobiographies. Elle a regretté ici de n’avoir que des extraits des Souvenirs de Bao Tianxiao, avec une certaine frustration devant les passages omis signalés par des points entre crochets.

 

Elle a largement préféré les souvenirs personnels de la vie au quotidien, et en particulier tout ce qui concerne l’école et ses rituels : cérémonie du premier jour avec description de tout le matériel nécessaire, sans oublier des gâteaux de riz (gāo ) et des boulettes de riz gluant (zòngzi 粽子), tous deux de bon augure pour un écolier par homophonie avec réussir (gāozhòng 高中 / bìzhòng 必中), puis prière à Confucius, soupe d’harmonie (héqi tāng和气汤), et enfin rituel du cartable renversé (symbolisant le renversement de sa position sociale grâce à l’étude).

 

Comme Giselle, elle a bien aimé l’histoire des lunettes, doublée de l’anecdote de l’achat des lunettes par le père pour compenser le fait qu’il avait promis une séance d’opéra à son fils, mais que l’opéra était ce jour-là fermé. De même les détails du déroulement des concours lui ont beaucoup plu, ainsi que les portraits d’écolières, l’organisation familiale de la vie à l’école, et l’anecdote de l’élève se révélant être une courtisane. Elle a relevé que les journaux étaient acheminés entre Suzhou et Shanghai par bateaux (il n’y avait pas encore de liaison ferroviaire), mais ces bateaux étaient munis de rames de pied [ jiǎohuà chuán 脚划船  (chap. Livres et journaux 读书与看报, trad. p. 73)], ce qui l’a intriguée, comme beaucoup d’autres. Mais de toute évidence c’était très rapide : une dizaine d’heures, ce qui permettait de livrer les journaux dans la journée.  

 

Ce qui l’a particulièrement frappée, c’est que Bao Tianxiao dit dans le prologue qu’il a entrepris la rédaction de ces mémoires en 1949, alors qu’il avait 74 ans, et qu’il l’a fait parce qu’il sentait sa mémoire décliner. Mais en fait, il a une mémoire fabuleuse et il est même étonnant de voir la profusion de détails dont il se souvient.

 

En revanche, elle n’a pas été enthousiasmée par les nouvelles, et a elle aussi préféré la deuxième, pour les mêmes raisons que Giselle.

 

Ø  Dorothée n’a pas tout lu et elle a surtout retenu de sa lecture les premiers chapitres évoquant les souvenirs d’enfance et la vie quotidienne au tournant du siècle, comme les lectrices précédentes.

 

Elle a cependant été intéressée par la carrière professionnelle de l’auteur dans la presse, sachant l’importance des journaux à cette époque en Chine. Mais elle a été déçue par ces chapitres : il lui a manqué l’approche vivante qui fait la richesse et l’intérêt des premières pages. Car on a bien une description du monde de la presse, de son effervescence et de ses difficultés, y compris de la précarité matérielle des journalistes. Mais elle n’a pas trouvé dans ces pages la vie des journaux comme dans les cafés de Vienne, même s’il nous est dit qu’il y avait quelques endroits privilégiés pour leur diffusion et leur lecture, les maisons de thé par exemple.

 

Ce qui pose en particulier le problème du niveau d’alphabétisation en Chine à l’époque… ce qu’a aussi noté LLP, citant le chiffre global d’environ 20 % [6].

[l’enseignement traditionnel était essentiellement privé, et familial, fondé sur l’étude des textes confucéens et orienté vers la réussite aux examens mandarinaux ; le système a commencé évoluer à partir de la première guerre de l’Opium (1839-1842) avec la création de nombreuses écoles privées. Mais les progrès de l’alphabétisation sont aussi passés par la réforme de l’écriture. ].

 

Ø  LLP a lu ce livre avec d’autant plus d’intérêt qu’elle avait suivi un séminaire de Xavier Paulès où il abordait  le mouvement des Canards mandarins et papillons (yuanyang hudie pai 鸳鸯蝴蝶派), en soulignant qu’il avait été victime de l’engouement pour la littérature du 4 mai (1919), mais qu’il était remis en valeur aujourd’hui et faisait l’objet de nouvelles recherches. Ce qui est remis en valeur, en particulier, c’est l’importance du sentiment, de l’émotion (du qing ) [7].

 

Ces souvenirs de Bao Tianxiao, elle les a lus comme un document sociologique et anthropologique, montrant la métamorphose des lettrés à l’ancienne en intellectuels modernes, dans la lignée de Kang Youwei (康有为) [8] et Liang Qichao (梁启超). Ils montrent bien le contexte historique des lendemains de la réforme avortée de 1898, puis de la suppression des examens mandarinaux. Elle a particulièrement apprécié la richesse des notes et des divers commentaires, mais en regrettant que seule soit donnée la traduction des titres et des références citées, sans mention de l’original chinois, que l’on peut parfois deviner, mais pas toujours.

 

Ainsi des « vapeurs pourpres » mentionnées dans le chapitre sur la librairie Donglai (东来书庄), littéralement la librairie « venue de l’Orient », en référence aux « vapeurs pourpres » venues de l’est, heureux présage car c’est une référence aux vapeurs mauves observées sur le passage de Laozi au moment de son départ – référence tirée du Liexian zhuan (《列仙傳》/《列仙传》) attribué à Liu Xiang (劉向/刘向) [9].

 

Elle a noté entre autres, en revenant sur certains des points énumérés précédemment :

- l’importance du roman, prôné comme moyen de diffusion des idées politiques sous l’égide de Liang Qichao (梁启超), en s’étonnant qu’Anne Cheng n’ait jamais mentionné, dans ses cours traitant de cet auteur et penseur, cet élément important au croisement du domaine des idées et de celui de la littérature ;

- l’apparition du métier d’avocat en Chine à la fin du 19e siècle, dans les concessions occidentales où avaient lieu des procès, alors que cette tradition n’existait pas auparavant - Joachim Boittout précise en note (n. 298 p. 264) que les étudiants chinois sont d’abord allés au Japon faire des études de droit, et que ce n’est qu’en septembre 1912 qu’a été promulgué en Chine un « règlement provisoire » de la profession d’avocat, d’ailleurs inspiré de la législation japonaise ;

- la longueur des voyages alors que n’existaient pas de lignes ferroviaires, et que les transports empruntaient en grande partie la voie fluviale ;

- l’influence exercée par les intellectuels du Jiangsu, comme une sorte de cercle d’élite ;

- le poids de la colonisation allemande dans toute la région de Qingdao, avec une insistance particulière sur l’arrogance, voire la cruauté, manifestée à l’égard de la population ;

- l’importance des maisons de thé comme lieux de sociabilité, l’importance aussi des maquerelles des maisons closes et la richesse sémantique liée aux rituels de ces maisons, et en particulier pour la défloraison des nouvelles pensionnaires, le « droit de la première nuit » à la mode japonaise [chapitre sur les avocats « des cocotes » tiré de la « Suite des souvenirs » : lǜshī qún xiàng 律师群像) « à quoi ressemblaient les avocats » - chapitre 15 de la traduction].

- les maints détails sur l’éducation, et en particulier les détails pratiques sur les examens mandarinaux : il fallait pouvoir réciter les « quatre livres » du canon confucéen par cœur, et éviter de citer Mozi ou Zhuangzi, considérés comme « hérétiques », mais elle aurait aimé en savoir plus sur les règles de composition des fameux essais en huit parties (bāgǔwén 八股文), dont Bao Tianxiao indique que le système était encore utilisé par les journalistes au début du 20e siècle.

 

[Sujet passionnant qui méritait effectivement quelques explications : voir Les essais en huit parties baguwen ]

 

Lei revient sur cette question en soulignant combien cette méthode traditionnelle de composition est toujours présente dans la manière de construire une dissertation. En fait, le plan suivi aujourd’hui reprend les huit parties des baguwen, groupées par deux : introduction qi , développement zhong , transition zhuan   et conclusion he .

 

Ø  Lingling n’a eu le temps de lire que quelques chapitres (en chinois) et, contrairement au genre autobiographique qu’elle n’aime pas beaucoup en général, elle a trouvé le texte intéressant pour son approche historique et sociologique, et très bien écrit..

 

Elle a apprécié la peinture de la vie des classes sociales « moyennes » de l’époque. Elle a ainsi noté que, à la fin des Qing, le peuple n’avait pas conscience de la notion de « nation », que le pays était pour lui le pré carré de la famille impériale, elle-même étrangère puisque mandchoue ; par conséquent, lorsque Pékin a été envahi par les troupes étrangères, il leur a ouvert les portes de la Cité interdite, considérant que c’était le domaine de l’empereur.

 

Elle a elle aussi trouvé étonnant que, écrivant ses mémoires à plus de 70 ans comme il l’explique dans son prologue, il ait gardé des souvenirs aussi clairs de son enfance et de ses années de jeunesse. Mais ce recul sur sa vie explique aussi le ton détaché, dépassionné, de ces mémoires ; il ne passe pas de jugement, ne professe aucune honte, y compris quand il entreprend de relater une incartade avec une prostituée. C’est ce qu’elle qualifie de huòdá (豁达), large d’esprit et tolérant.

 

Ø  Claire a mis en suspens d’autres lectures et tâches pour se plonger dans ces mémoires, attirée dès l’abord par la modestie du prologue, et la distance qu’elle suggère.

 

Elle y a vu un témoignage précieux, quasi documentaire, fascinant dans les détails offerts. Ainsi des transports dont on mesure les progrès en vingt ans, que ce soit pour la livraison des journaux ou pour les déplacements personnels, avec des souvenirs cuisants de voyages épiques sur la simple distance de Suzhou à Qingdao, d’abord par mer jusqu’à Shanghai (un bateau par semaine, 36 heures !) puis en ferry.

[On mesure le retard du pays : il y a 690 km entre Suzhou et Qingdao, le trajet en train dure aujourd’hui en moyenne quatre heures vingt]

Les droits de navigation étaient aux mains des Allemands, la moitié du Shandong étant sous domination allemande [de 1898 à 1914]. Ce qui a fait naître chez Bao Tianxiao un fort ressentiment, très net dans ses pages sur l’arrogance des Allemands à l’égard de la population locale.

 

Claire a apprécié la dimension humaine et affective de ces mémoires, et la capacité de l’auteur à profiter des circonstances, au bon sens du terme. Mais elle aurait aimé avoir plus de détails sur ses enfants, son mariage (sa femme n’est évoquée que brièvement).

 

Lei précise à cet égard que c’est une question de choix du traducteur. Il y a beaucoup de chapitres sur les fiançailles et le mariage dans l’original. Y compris sur les aspects rituels. Quant à son épouse, l’auteur ne décrit pas longuement sa vie avec elle, mais deux chapitres sont consacrés à leurs fiançailles (chapitre 35 订婚) et à leur mariage (chapitre 49 结婚) ; Bao Tianxiao ne se contente pas de décrire les coutumes matrimoniales, il laisse aussi subtilement transparaître son affection et son admiration pour la jeune femme.

 

Pour ce qui concerne les nouvelles, enfin, Claire y a trouvé un singulier manque de sentiment…

[ce qui peut inciter à se demander si ce n’est pas, justement, un souci de se démarquer quelque peu du mouvement des Canards mandarins et papillons].

 

Ø  Laura, pour sa part, n’a eu le temps de lire que les deux nouvelles à la fin du volume, mais elle en a bien aimé le ton.

 

La première – « Un fil de lin » – lui a semblé comme un conte (moral). Le dialogue entre le père et sa fille reflète le contexte de l’époque et le devoir de piété filiale, mais les propos de la fille montrent sa rébellion contre les codes sociaux, et les règles du mariage arrangé, résumées dans l’image ironique des « ailes de canard brisées ».

 

La deuxième nouvelle, de type épistolaire, lui a paru d’un ton bien plus mordant, comme une satire glaçante de la société de l’époque, de ses codes et de ses règles – y compris la censure du courrier –  relativisant l’importance des rêves comme contrepoint à la réalité (selon une citation de Su Dongpo) mais donnant toute sa valeur à celui qui lui permet de rejoindre son époux défunt au-delà du réel, en déplorant qu’il ait sacrifié sa vie pour le plus grand profit matériel des profiteurs et opportunistes de toutes sortes.

 

Ø  Lei n’a pas lu ce texte de manière continue, mais en parcourant de temps à autre des chapitres de l’original chinois en deux volumes en commençant cet été, chez elle, en Chine. Elle poursuit peu à peu sa lecture car c’est un document très riche qui évoque beaucoup d’aspects de l’évolution de la société chinoise et des mœurs.

 

Elle a souligné que l’impression donnée par la traduction est légèrement faussée par les choix faits par le traducteur, qui correspondent à ses propres recherches. Sur les quelque quarante chapitres qu’elle a lus jusque-là, elle a noté les points suivants qui n’apparaissent pas dans les chapitres traduits – y compris sur les examens impériaux et les essais baguwen.

 

1/ Sur l’éducation :

a) sur les enseignants et l’accès à l’éducation :

- tradition ancienne du « respect des maîtres et valorisation de l’enseignement », ce qui apparaît notamment dans les rites et cérémonies d’entrée en apprentissage, dans l’autorité et le statut social des enseignants (par exemple, lors d’un banquet, l’enseignant est toujours assis à la place d’honneur), dans le respect des familles d’élèves pour les enseignants (qui consultaient systématiquement l’enseignant pour les repas quotidiens).

- importance de l’éducation pour la famille de l’auteur, relevant de l’élite locale, donc de sa culture, malgré son déclin financier et social, ;

- rôle essentiel des enseignants, mettant l’accent sur la nécessité d’un bon encadrement et d’une atmosphère propice à l’étude, avec des expressions  illustrant des valeurs-clés de la culture chinoise : « un maître strict forme de bons élèves » (严师出高徒) ou « sans règles, rien de solide ne peut être construit » (无规矩不成方圆).

- mais aussi injustice sociale et stratification, liées à l’inégalité de l’accès à l’éducation. Par exemple, dans le chapitre 27, « L’examen préfectoral 院试 », l’auteur mentionne que « les enfants des quatre catégories, prostituées (), chanteurs et les acteurs (倡优), domestiques () et simples soldats (), ne pouvaient pas se présenter aux examens ». Dans la Chine d’aujourd’hui, bien que l’éducation soit en principe largement accessible à tout le monde, le développement économique rapide a creusé l’écart entre riches et pauvres, entraînant une répartition inégale des ressources et une rigidification des classes sociales. Il devient ainsi de plus en plus difficile pour une grande partie des classes défavorisées de réussir une ascension sociale par les études et les examens.

 

b) sur le choix entre voie littéraire et voie professionnelle : dans le chapitre 23, « Étudier ou apprendre un métier 读书与习业 », l’auteur explique qu’à son époque, il fallait déjà décider quand les enfants avaient 13 ou 14 ans s’ils allaient « suivre la voie littéraire » (continuer leurs études, passer des examens, devenir fonctionnaires) ou « apprendre un métier » (acquérir des compétences pratiques et gagner de l’argent pour subvenir aux besoins de la famille). Cela correspond bien à la politique actuelle de « réorientation après l’examen du diplôme de fin de collège 中考分流 » en Chine. Cependant, à l’époque de l’auteur, les jeunes de 13 ou 14 ans avaient déjà reçu une éducation de base suffisante, et l’apprentissage d’un métier était socialement accepté et institutionnalisé ; ceux qui ne poursuivaient pas les études pouvaient facilement devenir apprentis. En revanche, dans la société chinoise contemporaine, le développement social rend les adolescents de 13 ans moins matures que ceux d’il y a cent ans, et la loi interdit l’emploi des mineurs. Par conséquent, cette politique de réorientation scolaire génère de nombreux problèmes sociaux et éducatifs, car elle ne correspond pas à la réalité de la Chine moderne ; depuis deux ans, le gouvernement chinois s’efforce de l’ajuster.

 

c) sur les examens impériaux : Outre les nombreuses mentions dispersées dans divers chapitres, l’auteur consacre cinq chapitres entiers à ce sujet (chapitres 24, 25, 26, 27 et 28), avec des précisions dignes d’une véritable étude historique. Dans le chapitre 24, « La préparation des petits examens 小考的准备 », l’auteur donne en particulier une explication détaillée des essais en huit parties (baguwen 八股文). :

 

这种学作制艺,是由渐而进的。最初叫破承题,破题只有两句,承题可以有三四句,也有一个规范。破承题的意思,便是把一个题目的大意先立了,然后再做起讲(有的地方叫开讲),起讲便把那题目再申说一下,有时还要用一点词藻,也有一定的范围。起讲做好了,然后做起股、中股、后股,有的还有束股,那就叫做八股。为什么叫它为股呢?就是两股对比的意思。自从明朝把这种制艺取士以后,知道清朝,这几百年来,一直把这个东西,作为敲门之砖。

« L’apprentissage de cette forme littéraire se faisait par étapes. On commençait par ce que l’on appelait pochengti 破承题 : le poti  破题 ne comporte que deux phrases, tandis que le chengti 承题 peut en comporter trois ou quatre, selon un format fixe. Pochengti signifie établir l’idée générale du sujet avant de passer à l’ouverture du discours (appelée qijiang 起讲 ou, dans certains endroits, kaijiang 开讲). Dans cette ouverture, on développe le thème, avec parfois un certain style littéraire, tout en respectant une certaine structure. Après cela viennent les parties qi gu 起股, zhong gu中股, hou gu 后股, et parfois shu gu束股, formant ainsi les “huit parties” ba gu八股. Pourquoi les appelle-t-on “parties” (gu )[10] ? Parce qu’il s’agit de sections parallèles. Depuis la dynastie Ming qui en a instauré la forme d’écriture pour les examens jusqu’à la dynastie Qing, elle a servi pendant plusieurs siècles de “pierre d’accès” à toute carrière officielle. »

 

2/ Sur la vie quotidienne : cet aspect-là a déjà été amplement commenté, mais il est un détail du quotidien qui a particulièrement intéressé Lei : c’est la technique du « fuji » (扶乩之术) à laquelle est consacré le chapitre 20 (non traduit en français). D’après l’auteur, cette pratique existe depuis l’Antiquité et était très répandue durant son enfance dans la région du Jiangnan (le sud du Yangtsé proche de Suzhou, Hangzhou et Shanghai). Selon sa grand-mère, le fuji servait principalement à obtenir des remèdes magiques auprès des immortels pour soigner des maladies. À cette époque, il existait à Suzhou plus d’une dizaine d’autels de fuji, certains publics et d’autres privés. L’auteur décrit celui que la famille Wu avait aménagé pour leur usage privé. En principe, un autel privé était tenu secret, mais comme la séance nécessitait trois personnes et qu’il manquait quelqu’un ce jour-là, les Wu, en raison de la  confiance qu’ils avaient en l’auteur, l’avaient invité  à y participer. Voici la description précise qu’il en donne :

扶乩的技术,也分为两种,有两人扶的,有一人扶的。中间设有一个四方的木盘,盘中盛以细沙,上置一形似丁字的架子,悬成一个锥子在其端,名为乩笔。降时,就凭此乩笔,在沙盘里划出字来。如果是两人扶的,便左右各立一人,扶住丁字架的两端;假使是一人扶的,一人扶一端,另一端却是垂着一条线,悬在空中。吴氏的乩坛,却是两人扶的。

假如是两人扶的,每一次开乩,就得有三人。因为两人扶乩之外,还必须有一人,将沙盘中所划出来的字录下来,这个名称,他们称之为录谕

« La technique du fuji se divise en deux types : celle qui se pratique à deux personnes, et celle qui se pratique seul. Au centre se trouve un plateau carré rempli de sable fin, sur lequel est posé un support en forme de T, dont l’extrémité porte une sorte de stylet suspendu, appelé ji bi (le “pinceau de l’oracle”). Lorsque l’“esprit” descend, c’est ce pinceau qui trace des caractères dans le sable. Si la pratique est faite à deux, chacun se tient d’un côté du support en T et le maintient de ses deux mains ; si elle est faite seul, la personne tient une extrémité du support tandis que l’autre est suspendue par une ficelle. L’autel des Wu relevait de la pratique à deux personnes.

Si la séance se fait à deux, trois personnes sont nécessaires : en plus des deux personnes qui tiennent le support, il doit y avoir une troisième personne chargée de noter les caractères tracés dans le sable. On appelle cette personne le “luyu” (le ‘scribe de l’oracle’). »

 

 

Un manuel de fuji 

 

               

 

La pratique par le « medium » avec l’instrument

en T mentionné par Bao Tianxiao

 

                 

Voilà le genre de coutume de la vie courante dont on n’entend pas souvent parler et qui lui donne envie de continuer sa lecture bien que, en raison de la diversité des thèmes, de sa dimension parfois très érudite et de la sobriété de la narration, la lecture n’ait ni la fluidité ni la légèreté d’un roman ou d’un essai littéraire.

_______

 

Ces mémoires ont en outre partiellement levé un voile sur le mouvement des Canards mandarins et papillons, soulevant un intérêt certain parmi les membres présents du club de lecture. On va donc essayer de trouver des traductions de certains de ces romans. Mais déjà, l’auteur au programme de la prochaine séance en est considéré comme un précurseur.

 


 

Prochaine séance

Le mercredi 17 décembre 2025

 

Au programme :

- Les larmes rouges du bout du monde (《天涯红泪记》), six nouvelles de Su Manshu 苏曼殊, trad. Dong Chun [11] et Gilbert Soufflet, préface d’Etiemble, Gallimard, coll. « Connaissance de l’Orient », 1989.

 


 


[2] C’est-à-dire yanqing xiaoshuo (言情小说) : ce qui caractérisait les récits du genre classique « jeunes lettrés et belles femmes » (才子佳人小说), précurseurs du genre « canards mandarins et papillons » (鸳鸯蝴蝶派).

On peut ajouter une troisième nouvelle, mais plus tardive (1949), traduite en anglais, qui reprend le style épistolaire - les deux époux de l’histoire se voyant rarement en raison de leur travail, échangent leurs sentiments par lettres : « So near, So far », tr. Timothy C. Wong, in Stories for Saturday, University of Hawai’i Press, 2003, pp. 73-88.

[3] Puis adapté au cinéma en 1998 : https://www.youtube.com/watch?v=ovDlZ1vthHo

[4] Voir « La Nouvelle Histoire » de Jacques le Goff, éd. Retz, 1978.

Ce qui correspond aux recherches de Joachim Boittout (normalien et agrégé de chinois) qui portent sur « l’écriture du sentiment » dans la presse et sur la place de l’individu dans la sphère publique lors de la fondation de la République.

[5] Terme qui signifie ici « art de la communication avec les esprits », mais qui est aussi utilisé pour signifier « théologie ».

[6] Ce taux d’alphabétisation de 20% était encore celui donné pour le début des années 1950, quand la Chine a commencé des campagnes d’alphabétisation, en même temps qu’elle procédait à la simplification de l’écriture.

Ce qui pose le problème des critères de définition. Aujourd’hui en Chine, selon les critères retenus par l’UNESCO, une personne est considérée comme alphabétisée « si elle est capable de lire et d’écrire 1 500 caractères et capable de comprendre les journaux populaires, de tenir des comptes simples et de rédiger un texte informel. » Mais ces définitions datent de la période maoïste, et surtout des grandes réformes des années 1980. Pour la période impériale et républicaine, c’est beaucoup plus flou.

[7] Sur le qing, voir la force de l’émotion dans le Mudanting, contre l’emprise anesthésiante du néoconfucianisme.

[8] Dont il existe une traduction du fameux « Manifeste à l’empereur » de 1895 exposant ses idées et propositions visant à mettre en œuvre la modernisation de la Chine : Manifeste à l’empereur adressé par les candidats au doctorat, traduit et commenté par Roger Darrobers, Les Belles Lettres, Bibliothèque chinoise, 2016.

[9] Traduit « Vies d’immortels » par J. Boittout, mais : Biographies légendaires des Immortels taoïstes de l'antiquité, trad. Maxime Kaltenmark, Collège de France, Institut des Hautes Études chinoises, 1987.

[10] Terme qui signifie « jambe ».

[11] Sur la traductrice Dong Chun (董纯), épouse de l’écrivain Shen Dali (沈大力) :

http://www.chine-info.com/static/content/french/LaChineenFrance/Culture/2024-07-01/1257389242012426240.html

 

 

     

 

 

 

 

     

 

 

 

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