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Club
de lecture de littérature chinoise (CLLC)
Compte
rendu de la séance du 12 novembre 2025
et
annonce de la séance suivante
par Brigitte
Duzan, 17 novembre 2025
Pour cette
troisième séance de l’année 2025-2026 était au programme un
auteur chinois peu connu, mais dont les mémoires offrent un
regard en profondeur sur la période de la fin des Qing et du
début du 20e siècle en Chine :
Bao Tianxiao (包天笑) :
-
Souvenirs de la chambre de l’ombre du bracelet (《钏影楼回忆录》)
,
traduction, notes et postface de Joachim Boittout, préface de
Sebastian Veg, éd. Rue d’Ulm, 2021. La traduction comporte
également des extraits de la « Suite des souvenirs » (《钏影楼回忆录续编》),
publiée en 1973, les deux volumes ayant été
publiés ensemble en 2014.
Avec en
complément deux courtes nouvelles qualifiées de
« sentimentales »
:
« Un fil de lin » (一缕麻》),
publiée en 1909 dans la revue Eastern Times fiction (Xiaoshuo
Shibao《小说时报》),
célèbre pour son adaptation en
opéra yueju,
avec Mei Lanfang dans le rôle principal,
« L’oie solitaire » (Míng hóng《冥鸿》),
nouvelle de forme épistolaire publiée en 1915 dans la revue
Xiaoshuo daguan (《小说大观》)
dont Bao Tianxiao était alors rédacteur en chef. Titre dont
Joachim Boittout nous dit (note 13, p. 269) que c’est une
métaphore pour désigner un lettré de talent vivant reclus -
peut-être, mais ici, s’agissant d’une jeune veuve s’adressant à
son époux défunt, il s’agit surtout d’une allusion au séjour des
morts (míng
冥),
outre le sens ancien de hóng (鸿) :
une lettre (láihóng
来鸿
lettre arrivant de loin).
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Souvenirs de la chambre de l’ombre du bracelet, 2021 |
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Edition chinoise 2009 |
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Né à la fin du
19e siècle à Suzhou, Bao Tianxiao a été l’une des
figures majeures du développement de la presse et de l’édition à
ce moment-charnière de l’histoire de la Chine où le journal
ouvrait un nouvel espace public et où, sous l’égide de
Liang Qichao (梁启超),
le roman était promu comme moyen suprême de diffusion des idées
politiques. Intronisé « roi de la littérature populaire » (Tongsu
wenxue zhi wang 通俗文学之王),
entre lettré à l’ancienne et intellectuel moderne progressiste,
Bao Tianxiao est représentatif d’un moment d’ouverture de
l’histoire chinoise, malheureusement vite refermée.
Ses mémoires
sont donc une plongée dans un monde encore ancien où les lettrés
d’autrefois, soudain privés d’examens mandarinaux, se sont
ouverts à des modes nouveaux de pensée et de vie tout en restant
malgré tout imbus de culture classique. Tout cela volera en
éclat quand, dans la foulée des manifestations du 4 mai 1919,
s’imposera le
mouvement de la Nouvelle Culture,
porteur
de l’idée de révolution plutôt que de réforme.
Ces souvenirs
« de la chambre de l’ombre du bracelet » (l’un des noms de plume
de l’auteur) évoquent par leur titre même le monde de la fin des
Qing. Ils comportent à la fois des souvenirs intimes, de la vie
personnelle de l’auteur, et des témoignages sur sa vie
professionnelle, de journaliste, d’éditeur et d’écrivain.
D’emblée, les
avis ont été partagés entre ceux et celles qui avaient surtout
apprécié les descriptions imagées, précises et vivantes de la
vie quotidienne, et d’autres privilégiant les détails de la vie
professionnelle de l’auteur, liés à l’évolution des idées et
des mentalités.
Avis de
lecture et commentaires
Les premiers
avis ont été de lectrices qui avaient préféré les souvenirs
d’enfance et du quotidien, et il est vrai qu’ils offrent des
détails sur la vie de tous les jours que l’on trouve rarement
par ailleurs, éclairant l’époque mieux que ne le font les
manuels d’histoire – c’est comme la « Nouvelle Histoire » de
l’École des Annales, entre anthropologie historique et histoire
des mentalités
.
Ø
Giselle
a tout de suite été attirée par le titre, en se demandant ce
qu’il cachait, et voyant dans cette chambre et l’ombre de ce
bracelet (chuàn yǐng lóu
钏影楼)
une allusion aux maisons de thé et aux femmes qui y officiaient
comme on en trouve dans la littérature chinoise classique. Eh
bien pas du tout. En voyant qu’il s’agissait des très sérieuses
éditions de la rue d’Ulm, elle s’est dit tout de suite qu’elle
se fourvoyait certainement.
[Le traducteur
explique dans son avant-propos que ce titre est en fait l’un des
nombreux noms de plume de l’auteur, qui en explique lui-même
l’origine dans un chapitre des Souvenirs qui n’a pas été
traduit : non point évocation d’une histoire romantique, voire
tragique, mais hommage à la bonté de sa mère – elle avait offert
un bracelet en or à un ami de son père pour l’aider à rembourser
d’importantes dettes.]
Cette méprise
initiale ne l’a pas empêchée de trouver le livre très
intéressant, pour les éclairages qu’il apporte sur la période,
et tout particulièrement tout ce qui concerne les mutations
sociales avant 1914 : les progrès de l’éducation des filles,
l’importance des journaux pour la diffusion des idées politiques
(sur les lois et la constitution par exemple), mais aussi pour
la publication de romans, les deux étant liés. On voit
apparaître l’idée et le sentiment de nationalisme, et les
journaux contribuent à la naissance d’une conscience citoyenne.
On voit également l’impact considérable de l’abolition en 1905
des examens impériaux, donc des fonctionnaires, imposant aux
lettrés de se reconvertir dans l’éducation, la presse,
l’édition…
Elle a
particulièrement apprécié les souvenirs d’enfance et les mille
petits détails de la vie de tous les jours au tournant du
siècle, comme un documentaire :
- préjugés
contre la nourriture occidentale (le bœuf cuit au beurre, nausée
assurée pour la grand-mère) mais préférence pour les bougies
étrangères (allemandes en l’occurrence), bien plus adaptées à la
longueur des examens mandarinaux ; quant aux cartes de Chine,
elles étaient inconnues localement, d’où un commerce fructueux
en les important… du Japon ;
[ce qui ne
veut pas dire qu’il n’en existait pas : la cartographie chinoise
a commencé quelques siècles avant J.C., du temps des Royaumes
combattants, la plus ancienne référence à une carte étant au
volume 86 des « Mémoires
historiques » de Sima Qian
lorsqu’est décrite la tentative d’assassinat du futur Premier
Empereur par Jing Ke (荆轲)
– le poignard était caché dans une carte enroulée ; la
cartographie s’est étendue avec l’expansion de l’empire chinois
sous les Han ; des cartes plus précises ont été réalisées sous
les Song, au 11e siècle, et sous les Ming au moment
des voyages de l’amiral Zheng He.
Et même les
cartes, en Chine, ont leur légende : la plus ancienne aurait été
offerte à Yu le Grand (大禹)
par la divinité fluviale Hebo pour l’aider à lutter contre les
inondations (Hebo xian tu
河伯授图).]
- préjugés
contre les lunettes, en cristal et non en verre, que l’on
renâclait à faire porter aux enfants (souvent myopes, comme
l’auteur) et qu’il était interdit de porter devant l’empereur ;
- raffinements
divers : les lettrés ne mangeaient pas dans la rue, mais
voyageaient avec leur literie, leur garde-robe… et leur pot de
chambre (fierté des gens du sud, soutenue par une citation du
Zhuangzi) ;
Bah, dit
Laura, il n’y a pas si longtemps, mes grands-parents
(bretons) emportaient eux aussi leur literie quand ils partaient
en voyage, en bus !
- lectures
privilégiées :
le Roman des Trois Royaumes
que son père l’autorise à lire, en commençant par le ponctuer,
mais qu’il lit en cachette dans les toilettes pour savoir « ce
qui allait se passer » au chapitre suivant ;
- l’importance
des traductions : on traduisait du japonais, voire de l’anglais
traduit du japonais, et les grands traducteurs étaient célèbres,
tel
Yan Fu (严复),
éminent traducteur des grands textes de Huxley, Stuart Mill et
autres, dont Bao Tianxiao relate qu’on se pressait pour aller
l’écouter, même si on ne comprenait goutte à ce qu’il
expliquait…
- savoureuses
précisions sur les photos de jolies femmes pour appâter les
acheteurs des journaux, d’abord des « fleurs » de maisons
closes, puis des femmes respectables ;
- évocation
des dangers de la profession de journaliste – comme en témoigne
le cas de Huang Yuanyong (黃遠庸)
[assassiné le 25 décembre 1915 alors qu’il était en visite à San
Francisco après avoir eu un différend avec Yuan Shikai peu de
temps auparavant], journalistes qui étaient peu payés par
ailleurs ; naissance des correspondants spécialisés dans les
affaires judiciaires dans les concessions étrangères.
Quant aux deux
nouvelles à la fin du livre, la première lui a rappelé « La
Princesse de Clèves », pour l’idée du devoir avant tout, mais
elle a préféré la deuxième, pour la critique subtile de la Chine
sous Yuan Shikai - corruption générale, piètre qualité des
écoles, sacrifice vain de l’époux mort au combat – ainsi que
pour le commentaire ironique sur la mode du spiritisme (shénxué
神学)
à l’occidentale.
Ø
Danielle
aime beaucoup
les biographies et autobiographies. Elle a regretté ici de
n’avoir que des extraits des Souvenirs de Bao Tianxiao, avec une
certaine frustration devant les passages omis signalés par des
points entre crochets.
Elle a
largement préféré les souvenirs personnels de la vie au
quotidien, et en particulier tout ce qui concerne l’école et ses
rituels : cérémonie du premier jour avec description de tout le
matériel nécessaire, sans oublier des gâteaux de riz (gāo
糕)
et des boulettes de riz gluant (zòngzi
粽子),
tous deux de bon augure pour un écolier par homophonie avec
réussir (gāozhòng
高中 /
bìzhòng
必中),
puis prière à Confucius, soupe d’harmonie (héqi tāng和气汤),
et enfin rituel du cartable renversé (symbolisant le
renversement de sa position sociale grâce à l’étude).
Comme Giselle,
elle a bien aimé l’histoire des lunettes, doublée de l’anecdote
de l’achat des lunettes par le père pour compenser le fait qu’il
avait promis une séance d’opéra à son fils, mais que l’opéra
était ce jour-là fermé. De même les détails du déroulement des
concours lui ont beaucoup plu, ainsi que les portraits
d’écolières, l’organisation familiale de la vie à l’école, et
l’anecdote de l’élève se révélant être une courtisane. Elle a
relevé que les journaux étaient acheminés entre Suzhou et
Shanghai par bateaux (il n’y avait pas encore de liaison
ferroviaire), mais ces bateaux étaient munis de rames de
pied [ jiǎohuà chuán
脚划船 (chap.
Livres et journaux
读书与看报,
trad. p. 73)], ce qui l’a intriguée, comme beaucoup d’autres.
Mais de toute évidence c’était très rapide : une dizaine
d’heures, ce qui permettait de livrer les journaux dans la
journée.
Ce qui l’a
particulièrement frappée, c’est que Bao Tianxiao dit dans le
prologue qu’il a entrepris la rédaction de ces mémoires en 1949,
alors qu’il avait 74 ans, et qu’il l’a fait parce qu’il sentait
sa mémoire décliner. Mais en fait, il a une mémoire fabuleuse et
il est même étonnant de voir la profusion de détails dont il se
souvient.
En revanche,
elle n’a pas été enthousiasmée par les nouvelles, et a elle
aussi préféré la deuxième, pour les mêmes raisons que Giselle.
Ø
Dorothée
n’a pas tout
lu et elle a surtout retenu de sa lecture les premiers chapitres
évoquant les souvenirs d’enfance et la vie quotidienne au
tournant du siècle, comme les lectrices précédentes.
Elle a
cependant été intéressée par la carrière professionnelle de
l’auteur dans la presse, sachant l’importance des journaux à
cette époque en Chine. Mais elle a été déçue par ces chapitres :
il lui a manqué l’approche vivante qui fait la richesse et
l’intérêt des premières pages. Car on a bien une description du
monde de la presse, de son effervescence et de ses difficultés,
y compris de la précarité matérielle des journalistes. Mais elle
n’a pas trouvé dans ces pages la vie des journaux comme dans les
cafés de Vienne, même s’il nous est dit qu’il y avait quelques
endroits privilégiés pour leur diffusion et leur lecture, les
maisons de thé par exemple.
Ce qui pose en
particulier le problème du niveau d’alphabétisation en Chine à
l’époque… ce qu’a aussi noté LLP, citant le chiffre
global d’environ 20 %
.
[l’enseignement traditionnel était essentiellement privé, et
familial, fondé sur l’étude des textes confucéens et orienté
vers la réussite aux examens mandarinaux ; le système a commencé
évoluer à partir de la première guerre de l’Opium (1839-1842)
avec la création de nombreuses écoles privées. Mais les progrès
de l’alphabétisation sont aussi passés par la réforme de
l’écriture. ].
Ø
LLP
a lu ce livre avec d’autant plus d’intérêt qu’elle avait suivi
un séminaire de Xavier Paulès où il abordait le mouvement des
Canards mandarins et papillons (yuanyang
hudie pai
鸳鸯蝴蝶派),
en soulignant qu’il avait été victime de l’engouement pour la
littérature du 4 mai (1919), mais qu’il était remis en valeur
aujourd’hui et faisait l’objet de nouvelles recherches. Ce qui
est remis en valeur, en particulier, c’est l’importance du
sentiment, de l’émotion (du qing
情)
.
Ces souvenirs
de Bao Tianxiao, elle les a lus comme un document sociologique
et anthropologique, montrant la métamorphose des lettrés à
l’ancienne en intellectuels modernes, dans la lignée de Kang
Youwei (康有为)
et
Liang Qichao (梁启超).
Ils montrent bien le contexte historique des lendemains de la
réforme avortée de 1898, puis de la suppression des examens
mandarinaux. Elle a particulièrement apprécié la richesse des
notes et des divers commentaires, mais en regrettant que seule
soit donnée la traduction des titres et des références citées,
sans mention de l’original chinois, que l’on peut parfois
deviner, mais pas toujours.
Ainsi des
« vapeurs pourpres » mentionnées dans le chapitre sur la
librairie Donglai (东来书庄),
littéralement la librairie « venue de l’Orient », en référence
aux « vapeurs pourpres » venues de l’est, heureux présage car
c’est une référence aux vapeurs mauves observées sur le passage
de Laozi au moment de son départ – référence tirée du Liexian
zhuan (《列仙傳》/《列仙传》)
attribué à Liu Xiang (劉向/刘向)
.
Elle a noté
entre autres, en revenant sur certains des points énumérés
précédemment :
- l’importance
du roman, prôné comme moyen de diffusion des idées
politiques sous l’égide de
Liang Qichao (梁启超),
en s’étonnant qu’Anne Cheng n’ait jamais mentionné, dans ses
cours traitant de cet auteur et penseur, cet élément important
au croisement du domaine des idées et de celui de la
littérature ;
- l’apparition
du métier d’avocat en Chine à la fin du 19e siècle,
dans les concessions occidentales où avaient lieu des procès,
alors que cette tradition n’existait pas auparavant - Joachim
Boittout précise en note (n. 298 p. 264) que les étudiants
chinois sont d’abord allés au Japon faire des études de droit,
et que ce n’est qu’en septembre 1912 qu’a été promulgué en Chine
un « règlement provisoire » de la profession d’avocat,
d’ailleurs inspiré de la législation japonaise ;
- la longueur
des voyages alors que n’existaient pas de lignes ferroviaires,
et que les transports empruntaient en grande partie la voie
fluviale ;
- l’influence
exercée par les intellectuels du Jiangsu, comme une sorte de
cercle d’élite ;
- le poids de
la colonisation allemande dans toute la région de Qingdao, avec
une insistance particulière sur l’arrogance, voire la cruauté,
manifestée à l’égard de la population ;
- l’importance
des maisons de thé comme lieux de sociabilité, l’importance
aussi des maquerelles des maisons closes et la richesse
sémantique liée aux rituels de ces maisons, et en particulier
pour la défloraison des nouvelles pensionnaires, le « droit de
la première nuit » à la mode japonaise [chapitre sur les avocats
« des cocotes » tiré de la « Suite des souvenirs » : lǜshī
qún xiàng
律师群像)
« à quoi ressemblaient les avocats » - chapitre 15 de la
traduction].
- les maints
détails sur l’éducation, et en particulier les détails pratiques
sur les examens mandarinaux : il fallait pouvoir réciter les
« quatre livres » du canon confucéen par cœur, et éviter de
citer Mozi ou Zhuangzi, considérés comme « hérétiques », mais
elle aurait aimé en savoir plus sur les règles de composition
des fameux essais en huit parties (bāgǔwén
八股文),
dont Bao Tianxiao indique que le système était encore utilisé
par les journalistes au début du 20e siècle.
[Sujet
passionnant qui méritait effectivement quelques explications :
voir
Les essais en huit parties baguwen
]
Lei
revient
sur cette question en soulignant combien cette méthode
traditionnelle de composition est toujours présente dans la
manière de construire une dissertation. En fait, le plan suivi
aujourd’hui reprend les huit parties des baguwen,
groupées par deux : introduction qi
起,
développement zhong 中,
transition zhuan
转
et conclusion he
和.
Ø
Lingling
n’a eu le
temps de lire que quelques chapitres (en chinois) et,
contrairement au genre autobiographique qu’elle n’aime pas
beaucoup en général, elle a trouvé le texte intéressant pour son
approche historique et sociologique, et très bien écrit..
Elle a
apprécié la peinture de la vie des classes sociales « moyennes »
de l’époque. Elle a ainsi noté que, à la fin des Qing, le peuple
n’avait pas conscience de la notion de « nation », que le pays
était pour lui le pré carré de la famille impériale, elle-même
étrangère puisque mandchoue ; par conséquent, lorsque Pékin a
été envahi par les troupes étrangères, il leur a ouvert les
portes de la Cité interdite, considérant que c’était le domaine
de l’empereur.
Elle a elle
aussi trouvé étonnant que, écrivant ses mémoires à plus de 70
ans comme il l’explique dans son prologue, il ait gardé des
souvenirs aussi clairs de son enfance et de ses années de
jeunesse. Mais ce recul sur sa vie explique aussi le ton
détaché, dépassionné, de ces mémoires ; il ne passe pas de
jugement, ne professe aucune honte, y compris quand il
entreprend de relater une incartade avec une prostituée. C’est
ce qu’elle qualifie de huòdá (豁达),
large d’esprit et tolérant.
Ø
Claire
a mis en
suspens d’autres lectures et tâches pour se plonger dans ces
mémoires, attirée dès l’abord par la modestie du prologue, et la
distance qu’elle suggère.
Elle y a vu un
témoignage précieux, quasi documentaire, fascinant dans les
détails offerts. Ainsi des transports dont on mesure les progrès
en vingt ans, que ce soit pour la livraison des journaux ou pour
les déplacements personnels, avec des souvenirs cuisants de
voyages épiques sur la simple distance de Suzhou à Qingdao,
d’abord par mer jusqu’à Shanghai (un bateau par semaine, 36
heures !) puis en ferry.
[On mesure le
retard du pays : il y a 690 km entre Suzhou et Qingdao, le
trajet en train dure aujourd’hui en moyenne quatre heures vingt]
Les droits de
navigation étaient aux mains des Allemands, la moitié du
Shandong étant sous domination allemande [de 1898 à 1914]. Ce
qui a fait naître chez Bao Tianxiao un fort ressentiment, très
net dans ses pages sur l’arrogance des Allemands à l’égard de la
population locale.
Claire
a
apprécié la dimension humaine et affective de ces mémoires, et
la capacité de l’auteur à profiter des circonstances, au bon
sens du terme. Mais elle aurait aimé avoir plus de détails sur
ses enfants, son mariage (sa femme n’est évoquée que
brièvement).
Lei
précise à
cet égard que c’est une question de choix du traducteur. Il y a
beaucoup de chapitres sur les fiançailles et le mariage dans
l’original. Y compris sur les aspects rituels. Quant à son
épouse, l’auteur ne décrit pas longuement sa vie avec elle, mais
deux chapitres sont consacrés à leurs fiançailles (chapitre 35
订婚) et
à leur mariage (chapitre 49
结婚) ;
Bao Tianxiao ne se contente pas de décrire les coutumes
matrimoniales, il laisse aussi subtilement transparaître son
affection et son admiration pour la jeune femme.
Pour ce qui
concerne les nouvelles, enfin, Claire y a trouvé un
singulier manque de sentiment…
[ce qui peut
inciter à se demander si ce n’est pas, justement, un souci de se
démarquer quelque peu du mouvement des Canards mandarins et
papillons].
Ø
Laura,
pour sa part, n’a eu le temps de lire que les deux nouvelles à
la fin du volume, mais elle en a bien aimé le ton.
La première –
« Un fil de lin » – lui a semblé comme un conte (moral). Le
dialogue entre le père et sa fille reflète le contexte de
l’époque et le devoir de piété filiale, mais les propos de la
fille montrent sa rébellion contre les codes sociaux, et les
règles du mariage arrangé, résumées dans l’image ironique des
« ailes de canard brisées ».
La deuxième
nouvelle, de type épistolaire, lui a paru d’un ton bien plus
mordant, comme une satire glaçante de la société de l’époque, de
ses codes et de ses règles – y compris la censure du courrier –
relativisant l’importance des rêves comme contrepoint à la
réalité (selon une citation de Su Dongpo) mais donnant toute sa
valeur à celui qui lui permet de rejoindre son époux défunt
au-delà du réel, en déplorant qu’il ait sacrifié sa vie pour le
plus grand profit matériel des profiteurs et opportunistes de
toutes sortes.
Ø
Lei
n’a pas lu ce texte de manière continue, mais en parcourant de
temps à autre des chapitres de l’original chinois en deux
volumes en commençant cet été, chez elle, en Chine. Elle
poursuit peu à peu sa lecture car c’est un document très riche
qui évoque beaucoup d’aspects de l’évolution de la société
chinoise et des mœurs.
Elle a
souligné que l’impression donnée par la traduction est
légèrement faussée par les choix faits par le traducteur, qui
correspondent à ses propres recherches. Sur les quelque quarante
chapitres qu’elle a lus jusque-là, elle a noté les points
suivants qui n’apparaissent pas dans les chapitres traduits – y
compris sur les examens impériaux et les essais baguwen.
1/ Sur
l’éducation :
a) sur les
enseignants et l’accès à l’éducation :
- tradition
ancienne du « respect des maîtres et valorisation de
l’enseignement », ce qui apparaît notamment dans les rites et
cérémonies d’entrée en apprentissage, dans l’autorité et le
statut social des enseignants (par exemple, lors d’un banquet,
l’enseignant est toujours assis à la place d’honneur), dans le
respect des familles d’élèves pour les enseignants (qui
consultaient systématiquement l’enseignant pour les repas
quotidiens).
- importance
de l’éducation pour la famille de l’auteur, relevant de l’élite
locale, donc de sa culture, malgré son déclin financier et
social, ;
- rôle
essentiel des enseignants, mettant l’accent sur la nécessité
d’un bon encadrement et d’une atmosphère propice à l’étude, avec
des expressions illustrant des valeurs-clés de la culture
chinoise : « un maître strict forme de bons élèves » (严师出高徒)
ou « sans règles, rien de solide ne peut être construit » (无规矩不成方圆).
- mais aussi
injustice sociale et stratification, liées à l’inégalité de
l’accès à l’éducation. Par exemple, dans le chapitre 27, «
L’examen préfectoral
院试 »,
l’auteur mentionne que « les enfants des quatre catégories,
prostituées (倡),
chanteurs et les acteurs (倡优),
domestiques (隶)
et simples soldats (卒),
ne pouvaient pas se présenter aux examens ». Dans la Chine
d’aujourd’hui, bien que l’éducation soit en principe largement
accessible à tout le monde, le développement économique rapide a
creusé l’écart entre riches et pauvres, entraînant une
répartition inégale des ressources et une rigidification des
classes sociales. Il devient ainsi de plus en plus difficile
pour une grande partie des classes défavorisées de réussir une
ascension sociale par les études et les examens.
b) sur le
choix entre
voie
littéraire et voie professionnelle :
dans le chapitre 23, « Étudier ou apprendre un métier 读书与习业 »,
l’auteur explique qu’à son époque, il fallait déjà décider quand
les enfants avaient 13 ou 14 ans s’ils allaient « suivre la voie
littéraire » (continuer leurs études, passer des examens,
devenir fonctionnaires) ou « apprendre un métier » (acquérir des
compétences pratiques et gagner de l’argent pour subvenir aux
besoins de la famille). Cela correspond bien à la politique
actuelle de « réorientation après l’examen du diplôme de fin de
collège
中考分流 »
en Chine. Cependant, à l’époque de l’auteur, les jeunes de 13 ou
14 ans avaient déjà reçu une éducation de base suffisante, et
l’apprentissage d’un métier était socialement accepté et
institutionnalisé ; ceux qui ne poursuivaient pas les études
pouvaient facilement devenir apprentis. En revanche, dans la
société chinoise contemporaine, le développement social rend les
adolescents de 13 ans moins matures que ceux d’il y a cent ans,
et la loi interdit l’emploi des mineurs. Par conséquent, cette
politique de réorientation scolaire génère de nombreux problèmes
sociaux et éducatifs, car elle ne correspond pas à la réalité de
la Chine moderne ; depuis deux ans, le gouvernement chinois
s’efforce de l’ajuster.
c) sur
les examens impériaux :
Outre les nombreuses mentions dispersées dans divers chapitres,
l’auteur consacre cinq chapitres entiers à ce sujet (chapitres
24, 25, 26, 27 et 28), avec des précisions dignes d’une
véritable étude historique. Dans le chapitre 24, « La
préparation des petits examens 小考的准备 »,
l’auteur donne en particulier une explication détaillée des
essais en huit parties (baguwen
八股文). :
“这种学作制艺,是由渐而进的。最初叫“破承题”,破题只有两句,承题可以有三四句,也有一个规范。破承题的意思,便是把一个题目的大意先立了,然后再做“起讲”(有的地方叫“开讲”),起讲便把那题目再申说一下,有时还要用一点词藻,也有一定的范围。起讲做好了,然后做起股、中股、后股,有的还有束股,那就叫做八股。为什么叫它为股呢?就是两股对比的意思。自从明朝把这种制艺取士以后,知道清朝,这几百年来,一直把这个东西,作为敲门之砖。”
« L’apprentissage de cette forme littéraire se faisait par
étapes. On commençait par ce que l’on appelait pochengti
破承题
: le poti 破题
ne comporte que deux phrases, tandis que le chengti
承题
peut en comporter trois ou quatre, selon un format fixe.
Pochengti signifie établir l’idée générale du sujet avant de
passer à l’ouverture du discours (appelée qijiang
起讲
ou, dans certains endroits, kaijiang
开讲).
Dans cette ouverture, on développe le thème, avec parfois un
certain style littéraire, tout en respectant une certaine
structure. Après cela viennent les parties qi gu
起股,
zhong gu中股,
hou gu
后股,
et parfois shu gu束股,
formant ainsi les “huit parties” ba gu八股.
Pourquoi les appelle-t-on “parties” (gu
股)
? Parce qu’il s’agit de sections parallèles. Depuis la dynastie
Ming qui en a instauré la forme d’écriture pour les examens
jusqu’à la dynastie Qing, elle a servi pendant plusieurs siècles
de “pierre d’accès” à toute carrière officielle. »
2/ Sur
la vie quotidienne :
cet aspect-là a déjà été amplement commenté, mais il est un
détail du quotidien qui a particulièrement intéressé Lei :
c’est
la
technique du « fuji
» (扶乩之术)
à
laquelle est consacré le chapitre 20 (non traduit en
français). D’après l’auteur, cette pratique existe depuis
l’Antiquité et était très répandue durant son enfance dans la
région du Jiangnan (le sud du Yangtsé proche de Suzhou,
Hangzhou et Shanghai). Selon sa grand-mère, le fuji
servait principalement à obtenir des remèdes magiques auprès des
immortels pour soigner des maladies. À cette époque, il existait
à Suzhou plus d’une dizaine d’autels de fuji, certains
publics et d’autres privés. L’auteur décrit celui que la famille
Wu avait aménagé pour leur usage privé. En principe, un autel
privé était tenu secret, mais comme la séance nécessitait trois
personnes et qu’il manquait quelqu’un ce jour-là, les Wu, en
raison de la confiance qu’ils avaient en l’auteur, l’avaient
invité à y participer. Voici la description précise qu’il en
donne :
“扶乩的技术,也分为两种,有两人扶的,有一人扶的。中间设有一个四方的木盘,盘中盛以细沙,上置一形似丁字的架子,悬成一个锥子在其端,名为乩笔。“神”降时,就凭此乩笔,在沙盘里划出字来。如果是两人扶的,便左右各立一人,扶住丁字架的两端;假使是一人扶的,一人扶一端,另一端却是垂着一条线,悬在空中。吴氏的乩坛,却是两人扶的。
假如是两人扶的,每一次开乩,就得有三人。因为两人扶乩之外,还必须有一人,将沙盘中所划出来的字录下来,这个名称,他们称之为“录谕”。”
« La technique du fuji se divise en deux types : celle qui se
pratique à deux personnes, et celle qui se pratique seul. Au
centre se trouve un plateau carré rempli de sable fin, sur
lequel est posé un support en forme de T, dont l’extrémité porte
une sorte de stylet suspendu, appelé ji bi (le “pinceau de
l’oracle”). Lorsque l’“esprit” descend, c’est ce pinceau qui
trace des caractères dans le sable. Si la pratique est faite à
deux, chacun se tient d’un côté du support en T et le maintient
de ses deux mains ; si elle est faite seul, la personne tient
une extrémité du support tandis que l’autre est suspendue par
une ficelle. L’autel des Wu relevait de la pratique à deux
personnes.
Si la séance se fait à deux, trois personnes sont nécessaires :
en plus des deux personnes qui tiennent le support, il doit y
avoir une troisième personne chargée de noter les caractères
tracés dans le sable. On appelle cette personne le “luyu” (le
‘scribe de l’oracle’). »
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Un
manuel de
fuji |
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La pratique par le « medium » avec
l’instrument
en T mentionné par Bao Tianxiao |
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Voilà le genre
de coutume de la vie courante dont on n’entend pas souvent
parler et qui lui donne envie de continuer sa lecture bien que,
en raison de la diversité des thèmes, de sa dimension parfois
très érudite et de la sobriété de la narration, la lecture n’ait
ni la fluidité ni la légèreté d’un roman ou d’un essai
littéraire.
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Ces mémoires
ont en outre partiellement levé un voile sur le mouvement des
Canards mandarins et papillons,
soulevant un intérêt certain parmi les membres présents du club
de lecture. On va donc essayer de trouver des traductions de
certains de ces romans. Mais déjà, l’auteur au programme de la
prochaine séance en est considéré comme un précurseur.
Prochaine
séance
Le mercredi
17 décembre 2025
Au programme :
- Les larmes
rouges du bout du monde (《天涯红泪记》),
six nouvelles de
Su Manshu 苏曼殊,
trad. Dong
Chun
et
Gilbert Soufflet, préface d’Etiemble, Gallimard, coll.
« Connaissance de l’Orient », 1989.
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