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Li Ting 李停

Présentation

par Brigitte Duzan, 3 juin 2024, actualisé 2 novembre 2026

 

Li Ting est une jeune écrivaine qui appartient à la génération « post’90 ».

 

 

Li Ting

 

 

Née en 1990 dans l’Anhui, Li Ting a étudié la réalisation cinématographique et l’écriture scénaristique à l’Institut du cinéma de Pékin, puis elle est partie à Tokyo continuer des études en littérature japonaise, mais avec une thèse sur la théorie de la traduction. Elle vit maintenant à Tokyo où elle écrit et fait des traductions. En 2022, elle a eu un enfant, expérience qui lui a inspiré son premier roman.

 

2023 : premier roman

 

Ce premier roman, « Entre deux petites montagnes » (《在小山和小山之间》), a remporté un tel succès qu’il a été réédité cinq fois dans les cinq mois qui ont suivi sa publication initiale en mai 2023.

 

 

Entre deux petites montagnes 《在小山和小山之间》

 

 

Les lecteurs disent avoir apprécié sa simplicité, mais aussi son format poche, facile à lire dans les transports en commun. Mais c’est aussi un récit qui suscite l’émotion. C’est l’histoire des relations entre une mère et sa fille, Ren Rongrong (任容容) née dans les années 1960 et Wang Caiying (王彩英) partie poursuivre ses études au Japon où elle s’est mariée. La fille voulait échapper à sa mère, mais en vain. Des montagnes les séparent, avec au milieu des secrets, de la douceur et de l’amour, mais aussi beaucoup d’incompréhension et de dureté dans le cœur de ces deux femmes de deux générations différentes. Les différences sont ancrées dans leurs vies, mais le fait d’être mères toutes les deux leur donne finalement la même force, et la capacité in fine de se comprendre.

 

Li Ting a expliqué dans plusieurs interviews [1] qu’elle tente de maintenir un équilibre dans sa vie entre elle-même et son rôle de mère. Ce qu’elle a voulu exprimer dans son roman, c’est qu’un amour maternel « comme une montagne » (à la chinoise) est étouffant, et qu’il vaut mieux qu’il reste comme « une petite colline ». En fait, l’histoire lui a été inspirée par une histoire personnelle racontée par un internaute sur un site japonais : l’histoire d’une Chinoise mariée à un Japonais qui comparait sa belle-mère japonaise avec sa mère chinoise. Il y a donc en fait deux couples mère-fille dans son roman : Ren Rongrong et Wang Caiying, et Li Ting et sa mère, car Wang Caiying a beaucoup d’éléments en commun avec Li Ting, et en particulier le décalage culturel avec sa mère.

 

Elle avait à l’origine écrit une nouvelle courte, en japonais, pour une classe d’écriture créative. L’impression de réalisme est telle que beaucoup de lecteurs ont cru au début que c’était de la non-fiction, en réalisant que c’était un roman seulement en lisant la postface.

 

Le roman a tout de suite été traduit en français [2].

 

2025 : deuxième roman

 

Ce premier court roman a aussitôt été suivi d’un deuxième, plus long, sorti en juin 2025 chez le même éditeur : « L’eau au centre de l’île » (《 水在岛中央》). Il est présenté comme étant son premier roman à part entière, mais il présente d’emblée une empreinte visuelle très semblable : le même dessin, la même petite fleur sur la couverture.

 

 

L’eau au centre de l’île  《水在岛中央》

 

 

Genèse et thématique

 

Li Ting a dépassé les silences et les tensions des relations mères-filles pour explorer une réalité sociale au-delà du cercle familial. L’histoire, contée par une narratrice à la première personne, se situe dans un monde de fiction, où se mêlent futur, présent et passé. La narratrice est une vieille femme, veuve et handicapée, qui vit dans une maison de retraite. Au début du roman, la maison doit être convertie en home d’enfants (“儿童院”) et les personnes âgées sont sous le coup d’une éviction imminente, en vertu du motto du jour relayé par la presse, la radio et les réseaux sociaux : « La société doit privilégier les jeunes et les enfants » (“社会的重心应该放在年轻人和孩子身上”). Les vieux sont priés de faire place aux jeunes.

 

À la veille de son départ, la vieille narratrice est approchée par une journaliste qui enquête sur un fait divers qui s’est passé des années auparavant : un incendie criminel sur une île. Les questions de la journaliste réveillent les souvenirs de tout un passé que la vieille femme avait enfoui dans sa mémoire. Elle révèle la réalité de l’île, en même temps qu’elle dévoile ses propres origines.

 

Si son premier récit était quasiment autobiographique, l’histoire de celui-ci a été inspirée à Li Ting par une vieille femme qu’elle a rencontrée dans une maison de retraite et qui ne cessait de lui parler de son passé. L’île du roman constitue le secret le plus douloureux, longtemps occulté, de la vieille narratrice – le genre de secret qui reste souvent enfoui au cœur des gens parce qu’on n’a pas la patience de les écouter, a dit Li Ting [3]. Ce qui suppose de supporter bavardage, maladresses et silences.

 

À partir de cette première inspiration, Li Ting a développé un récit fictionnel dont le cœur est un mystère, mais qui est en fait prétexte à réflexion, sur le vieillissement, la diminution des naissances, le sort des enfants marginalisés, les charges démesurées imposées aux femmes par la société, et sur l’absurdité de certaines réalités sociales.

 

Le propos de Li Ting reste centré sur les problèmes maternels. Dans l’île de son roman, les mères accusées de ne pas avoir bien pris soin de leur progéniture peuvent être arrêtées et jugées. La faute des « traumas » de l’enfance leur est attribuée. Les mères sont toujours culpabilisées, et elles se culpabilisent elles-mêmes avant même que d’autres le fassent. Mais, au-delà ce thème, le récit s’intéresse aux catégories marginalisées, dans une vision universelle inspirée du traitement des fous et des lépreux dans l’Europe « des 15e et 16e siècles » qui les isolait et les enfermait [4], les différences devenant sources de discriminations…

 

Le texte

 

Tout ceci tient du discours promotionnel, explicatif, certes, mais ne dit rien – et ne peut rien en dire parce qu’il faut le lire - de ce qui fait le charme de l’écriture de Li Ting : l’émotion latente au cœur de ses récits, celui-ci comme le premier, et qu’on pourrait retenir comme étant sa marque de fabrique :

 

我出生后就知道,哥哥不是正常人,他易怒、难以沟通、无法理解情绪。我的妈妈整日失魂落魄,带着哥哥奔赴一场又一场无疾而终的治疗。最厉害的一次,我被遗忘在家里,两天没有进食。如果爸爸妈妈分开了,我愿意跟着爸爸,因为他知道我的衣服放在哪里,所有的老师都认识他。
 

我43岁那年,海中央的孤岛毁于一场大火,一切燃烧殆尽,我的哥哥也消失了。
此后,妈妈一直住在离海岛最近的地方,望着哥哥消失的方向。直到阿尔兹海默症渐渐吞没她,最后的日子里,我去陪伴她,她打开衣柜,里面是为我编织的睡衣、围巾、婴儿的手套和袜子。她的弥补来得太晚,我因亲眼目睹她的一生如何努力又如何溃败,而选择放弃成为一位母亲。

73
岁这年,另一位“不合格”的母亲带着她3岁的女儿来找我,她们的相处让我再度想起妈妈,关于她的坚持、她的无助、她的心碎,我知道得终究是太少了。
原来那场大火之下,还有一汪“泉”破土而出,她被深深爱着,正在小心翼翼地长大。

 

« Dès mon plus jeune âge, j’ai su que mon frère n’était pas normal ; il était irritable, inapte à la communication, incapable de comprendre les émotions. Ma mère était constamment perdue [5], et emmenait mon frère suivre un traitement après l’autre, tous plus inefficaces les uns que les autres. Le pire qui me soit arrivé est d’avoir été oubliée à la maison, sans rien à manger, pendant deux jours. Si mes parents s’étaient séparés, j’aurais choisi de rester avec mon père, parce que lui au moins savait où étaient mes affaires, et tous les professeurs le connaissaient.

J’avais 43 ans quand un incendie a détruit notre île isolée au milieu de la mer, réduisant tout en cendres, y compris mon frère.  
Par la suite, ma mère a vécu au plus près de l’île, le regard toujours tourné vers l’endroit où mon frère avait disparu. Puis elle a été peu à peu engloutie par la maladie d’Alzheimer. Lorsque je suis allée la voir, à la fin de sa vie, elle a ouvert ses placards : ils étaient pleins de pyjamas, d’écharpes, de gants et de chaussette de bébé qu’elle avait tricotés pour moi. Mais cette ultime compensation arrivait trop tard. Ayant été témoin de ses combats et des échecs subis tout au long de son existence, j’avais décidé de ne jamais être mère.

Alors que j’avais 73 ans, une autre mère “indigne” est venue me voir avec sa petite fille âgée de trois ans. Elles m’ont à nouveau rappelé ma propre mère. J’ai alors réalisé le peu de choses que je savais de sa résilience, de son impuissance, de sa détresse.
C’est ainsi que, à la suite de ce violent incendie, est née une “source” surgie de la terre et que, profondément aimée, elle s’est mise à croître avec beaucoup de soin. »

 

Le texte est construit selon une double ligne narrative, non linéaire, liant à l’actualité de la maison de retraite les souvenirs de la narratrice ancrés dans le trauma vécu dans l’île. La mémoire autant que les discussions de la narratrice sont traités sous forme de fragments narratifs constituant peu à peu une trame élaborée. Comme dans le premier roman, la trame est celle d’une double relation mère-fille en miroir, celle de la narratrice et de sa mère et celle de l’écrivaine et de sa fille, au trauma de l’une répondant l’angoisse de l’autre qui risque de perdre la garde de sa petite fille ; mais la narration est aussi construite selon une double thématique, celle de la survie des enfants « anormaux » (la « punition de la mère ») et celle de la survie des personnes âgées dans une société où ni les uns ni les autres n’ont leur place.

 

Ce roman est beaucoup moins médiatique, et médiatisé, que le premier…. Il touche beaucoup de points sensibles.

 

 


[1] Et en particulier une longue interview donnée au Southern Metropolis Daily en octobre 2023.

[2] Entre deux montagnes, trad. Zhang Guochuan/Brigitte Duzan, éd. Picquier, sept. 2026.

[3] Dans un nouvel entretien avec le quotidien Southern Metropolis (《南方都市报》) à la sortie du roman.

[4] L’émergence historique de la prison (y compris pour les fous) a été décrite et analysée par Michel Foucault dans son ouvrage « Surveiller et punir : naissance de la prison ». Dans cet essai publié en 1975 chez Gallimard, la naissance de la prison est mise en parallèle avec la suppression de la peine de mort et des spectacles publics d’exécutions pour faire prévaloir le concept de « punition » et de justice correctrice, au 18e siècle.

Quant à l’isolement des lépreux en Europe, il date du 7e siècle, d’une loi lombarde prévoyant l’expulsion des lépreux de chez eux et de la ville. Mais un scandale au Japon en 2001 a remis le problème de l’isolement des lépreux à l’ordre du jour (il était prévu dans une loi de 1931).

[5] Li Ting utilise là une expression populaire qui signifie être complètement perdu, ne plus savoir où on en est.

Voir : https://www.chinese-shortstories.com/Explications_Ames_hun_et_ames_po.htm

 

 

     

 

 

 

 

     

 

 

 

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