A Cheng et le Roi des échecs
par
Brigitte Duzan, 19 janvier 2026
C’est en
juillet 1984 que paraît dans la revue « Littérature de
Shanghai » (Shanghai wenxue《上海文学》)
une nouvelle « moyenne » (zhongpian xiaoshuo
中篇小说)
intitulée « Le Roi des échecs » (Qi wang《棋王》),
écrite d’une traite pendant la chaleur de l’été 1983
.
C’est la première publication de cet auteur de 35 ans :
A Cheng (阿城).
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Le
jeune A Cheng
(qui
était encore Zhong Acheng
钟阿城) |
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Dans le
foisonnement littéraire qui a suivi l’ouverture de 1978, au
milieu de textes surtout enclins à dénoncer les méfaits de
la Révolution culturelle et à dépeindre les problèmes
sociaux du moment, la nouvelle avait beaucoup de chances de
passer inaperçue. L’auteur était quasiment inconnu. C’est
d’ailleurs grâce à
Li Tuo (李陀)
qu’il a pu être publié : le manuscrit avait été refusé par
la revue « Littérature de Pékin » (《北京文学》)
et c’est sur recommandation de Li Tuo qu’elle a été publiée
dans « Littérature de Shanghai ».
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Le
Roi des échecs Qi wang |
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Petite
histoire du « Roi des échecs »
Succès
immédiat
Pourtant,
il a rapidement attiré l’attention des critiques littéraires
de Chine continentale, puis très vite de Hong Kong et de
Taiwan, après un article laudatif de
Wang Meng (王蒙)
paru dans le Wenyibao (《文艺报》)
en octobre 1984 – « À propos du Roi des échecs » (Qie
shuo Qiwang
《且说棋王》).
L’écrivain
Wang Zengqi (汪曾祺)
puis
Ba Jin (巴金)
l’ont commenté de manière élogieuse. Puis A Cheng a reçu
pour la nouvelle l’un des prix décernés aux meilleures
nouvelles de l’année 1983-1984, aux côtés d’auteurs plus
âgés et déjà reconnus comme
Lu Wenfu (陆文夫)
ou
Zhang Xianliang (张贤亮).
À Hong
Kong, un
article signé Michael Duke
,
paru en août 1985 dans le numéro 187 de la revue « The
Nineties » (Jiushi niandai《九十年代》月刊),
est suffisamment élogieux pour inciter la revue à publier
« Le roi des échecs » le mois suivant. La nouvelle est
sur 15 pages
avec une double illustration en noir et blanc en première
page.
A Cheng
est invité à Hong Kong peu après. Il se retrouve au centre
d’un débat entre le rédacteur en chef de la revue et
plusieurs intellectuels, dont le réalisateur
Tsui Hark,
l’écrivaine taïwanaise Shi Shuqing (施叔青),
sœur de Li
Ang (李昂),
qui
vivait alors à Hong Kong depuis plusieurs années, et encore
le dramaturge Liu Chenghan (刘成汉)
qui écrira plus tard le scénario pour l’adaptation du « Roi
des Echecs » au cinéma. Témoignant de l’admiration que ses
interlocuteurs portaient à l’écrivain, la discussion est
rapportée dans un article de dix pages de la même revue en
janvier 1986 : « Discussion à bâtons rompus avec A Cheng » (Yu
A Cheng dongla xiche
《与阿城东拉西扯》).
Un recueil
intitulé « Le Roi des échecs » est publié en 1988,
comprenant aussi les deux autres zhongpian de la
trilogie des rois (« Le Roi des arbres » (《树王》)
et « Le Roi des enfants » (《孩子王》)
et six nouvelles courtes : tiré à 15 000 exemplaires il est
vite épuisé, et réédité à 20 00 exemplaires. C’est en outre
l’un des premiers livres de Chine continentale à être alors
publié à Taiwan. Les critiques multiplient leurs
commentaires, en y recherchant l’influence du taoïsme ou du
confucianisme, voire des parallèles avec des œuvres
occidentales comme « Le joueur d’échecs » de Stefan Zweig.
On le compare même à « L’étranger » de Camus. Mais il y a
aussi des critiques négatives, qui voient dans ces nouvelles
d’A Cheng « une tendance passéiste à une mentalité de retour
en arrière culturel » (wenhua huigui yishi de xiaoji de
qingxiang 文化回归意识的消极的倾向).
Le
zhongpian est également remarqué par les sinologues et
traducteurs étrangers. Il est traduit en français dans la
revue « Littérature chinoise » en 1985, et à nouveau en
1988, avec « Le Roi des arbres » et « Le Roi des enfants ».
Une traduction en anglais paraît ensuite en 1990.
On peut
dès lors se demander pourquoi, juste après l’échec du
mouvement « contre la pollution spirituelle » (清除精神污染)
et dans la « fièvre culturelle » (文化热)
qui marque cette période, cette première publication d’un
écrivain encore inconnu a suscité tant d’enthousiasme, même
à l’étranger. L’une des raisons a été avancée par Liu
Shaoming (刘绍铭)
dans un article fin 1986 : ce succès inattendu serait dû à
la pauvreté de la littérature chinoise pendant plus de
trente ans. Mais l’explication n’est guère satisfaisante.
La
publication de ces nouvelles est en fait étroitement liée à
l’émergence du mouvement littéraire (et artistique) dit de
« recherche
des racines » (寻根文学).
Recherche des racines
Dans son
autobiographie figurant en préface du « Roi des échecs »
,
A Cheng explique avec humour être venu au monde « comme par
étourderie » le jour de la fête des morts, un 6 avril 1949,
donc encore dans l’ancienne société, avoir vécu « comme tout
le monde », avec une imagination ne dépassant pas celle du
Chinois moyen, et commencé à envoyer des textes à des
éditeurs pour qu’ils les transforment en argent sonnant et
trébuchant lui permettant de subvenir aux besoins de sa
famille.
Dans cette
autobiographie transparaît la philosophie de l’existence que
l’on retrouve dans les écrits d’A Cheng, y compris dans les
brefs essais « au fil du pinceau » (ou
biji
随笔)
qu’il publiera par la suite
:
sous la banalité du quotidien se trouve l’extraordinaire, ou
plutôt l’étrange, et dans l’ordre immuable des choses
l’inattendu. Conception de l’existence qui se traduit de
manière elliptique, en textes d’une grande concision, et qui
n’est pas sans rappeler
Pu Songling et ses Contes du Liaozhai :
« L’étrange
relève de l’insolite ; il n’est pas l’apanage du surnaturel
et peut se retrouver aussi bien dans la nature. Il importe
d’échapper à la banalité… »
L’insolite, l’étrange, A Cheng n’a pas à le chercher bien
loin : la période le lui fournit au quotidien. Mais la
concision jouera des tours au jeune écrivain lorsque le
réalisateur
Xie Jin (谢晋)
lui demandera d’écrire un scénario adapté du « Village
Hibiscus » (Furongzhen《芙蓉镇》)
de
Gu Hua (古华) :
A Cheng lui remettra deux minces feuillets d’un style
conforme aux préceptes du « Roi des enfants » - ne pas
enjoliver ni faire de délayage superflu - en expliquant que
de toute façon c’est du réalisateur que dépend un film dans
la pratique, souvent sous l’inspiration du moment. Xie Jin
réécrira le scénario ; ce sera l’un des grands films des
années 1980, A Cheng est toujours cité comme scénariste.
À Pékin,
en 1979, à son retour du Yunnan après y avoir passé une
bonne partie de la Révolution culturelle, A Cheng fréquente
le groupe d’artistes avant-gardistes dit « des Étoiles » (xīngxīng
星星).
Il est alors directeur artistique de la maison d’édition
Shijie tushu (世界图书出版公司) et
il a une certaine notoriété comme dessinateur : pour
l’hommage au regretté Zhou Enlai sur la place Tian’anmen en
1976, il a dessiné un portrait de l’ancien premier ministre
contrastant par ses traits marqués avec l’immuable sourire
de ses portraits officiels - portrait reproduit sur la page
titre du 3ème numéro (d’avril 1979) de la revue
Jintian (《今天》)
lancée en décembre 1978 par
Bei Dao (北岛)
et son ami
Mang Ke (芒克).
Le portrait était intitulé « Faisant froidement face » (冷对).
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Le
portrait de Zhou Enlai par A Cheng |
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C’est dans
le groupe des Étoiles qu’il rencontre alors l’écrivain
Li Tuo (李陀)
qui deviendra célèbre pour son travail de scénariste et de
théoricien du cinéma, puis de critique littéraire et mentor
des jeunes auteurs d’avant-garde. À la fin de 1983 (ou au
début de 1984), c’est lors d’une réunion chez Li Tuo où
étaient réunis des anciens « jeunes instruits », que ceux-ci
persuadent A Cheng d’écrire les histoires qu’il leur
racontait avec un art consommé de conteur pendant leur
séjour en Mongolie et au Xishuangbanna.
A Cheng
dit avoir écrit « Le roi des échecs » d’une seule traite,
sous le coup de l’inspiration, pratiquement sans
retouche. Le rédacteur en chef du Wenyibao, Feng Mu (冯牧),
lui permettra ensuite de s’isoler quelque temps ; il mettra
un mois à écrire « Le Roi des arbres » (《树王》)
qui paraîtra dans le premier numéro de l’autre revue de
l’Association des écrivains, « Écrivains de Chine » (Zhongguo
zuojia 《中国作家》杂志),
lancée en 1985. Terminant la trilogie, « Le Roi des
enfants » (《孩子王》)
paraîtra quelques mois plus tard, dans la revue
« Littérature du peuple » (Renmin wenxue
《人民文学》).
Thèmes
principaux
1/ Faim
lancinante, fascination pour la nourriture
A Cheng a
dit avoir commencé à écrire pour être sûr d’avoir une
provision suffisante de chou blanc (báicài
白菜)
pour tenir l’hiver. Flairant l’apocryphe et l’humour,
l’anecdote est cependant révélatrice d’un trait général dans
l’œuvre d’A Cheng de cette période, et tout particulièrement
du « Roi des échecs ». Ledit roi, Wang Yisheng (王一生),
est fasciné sinon obsédé par la nourriture, ce qui est
certainement un souvenir d’A Cheng lui-même, et qui ressort
régulièrement dans la littérature de la même période : sans
même parler de la Grande Famine, toute la période de la
Révolution culturelle a été une époque de faim, lancinante.
D’où les histoires récurrentes de banquets dans les
nouvelles d’A Cheng, dont l’une des six publiées dans le
recueil de 1988, intitulée « Le Banquet » (huìcān《会餐》),
qui se passe en Mongolie intérieure, du temps où A Cheng y
était jeune instruit, avant de partir au Yunnan.
Une bonne
moitié des deux premiers chapitres du « Roi des échecs »
concerne des discussions sur la nourriture, d’une manière ou
une autre. Le narrateur raconte à Wang Yisheng des lectures
qui l’ont frappé, sur ce thème, justement, dont « Le Cousin
Pons » de Balzac et « L’amour de la vie » (« Love of Life »)
de Jack London
.
Si Wang Yisheng rejette de manière catégorique l’histoire de
Balzac, il soutient l’attitude du personnage de Jack
London : alors que l’homme va mourir de faim, qu’il est
« hunger-mad », rendu fou par la faim, il est recueilli par
un baleinier dont l’équipage l’a aperçu sur la rive ; après
avoir récupéré, il reste hanté par la peur que la nourriture
puisse venir à manquer, et il accumule maladivement des
biscuits de survie sous son matelas… mais il a raison, dit
Wang Yisheng ! Il en aurait volontiers fait autant.
Il affirme
qu’il est impossible de jouer correctement aux échecs si on
a le ventre creux. A Cheng décrit longuement sa manière de
manger, à toute vitesse, sans laisser perdre un grain de
riz, sa voracité maladive contrastant avec le raffinement
dont il fait preuve en jouant aux échecs. L’une des scènes
les plus frappantes du « Roi des échecs » est justement
celle d’un incroyable festin concocté par les jeunes
instruits avec deux serpents qu’ils sont allés tuer dans la
montagne pour faire honneur à Wang Yisheng venu leur rendre
visite : un vrai banquet, avec des aubergines et un peu de
gingembre ! La préparation est longuement décrite, mais « en
un instant il ne resta plus dans le bol que le squelette des
deux serpents »… On sent les descriptions authentiques,
inspirées de la propre expérience de l’auteur.
2/
Force de l’écrit, retour aux valeurs culturelles… et
affectives
Le culte
du livre comme retour aux valeurs anciennes sera l’un des
thèmes du « Roi des enfants », mais dans « Le Roi des
échecs » aussi, l’écrit est primordial. On peut voir là une
résurgence du trauma subi dans l’enfance quand il a été
chargé d’aller vendre les livres de la bibliothèque
paternelle. Mais c’est toute la Révolution dite culturelle
qui est là en filigrane. L’écrit prend même un caractère
quasiment sacré dans les récits d’A Cheng, tout comme les
pièces du jeu d’échecs.
Alors
qu’il a voulu aider son ami le vieux chiffonnier en lui
fournissant du papier à recycler, il est puni par les
« rebelles » pour avoir arraché des affiches qu’ils venaient
de coller afin de les revendre comme des vieux papiers. Bien
plus, il y a une valeur profonde dans le premier manuel de
Wang Yisheng : un traité de taoïsme précieusement conservé
par ce vieux chiffonnier collecteur d’ordures qui, devenu
son mentor, lui en a fait cadeau. Ce n’est pas vraiment un
manuel d’échecs, mais un manuel en enseignant l’esprit. On
est là dans la grande tradition taoïste, que l’on retrouve
aussi bien dans les romans de wuxia : l’enseignement
ésotérique préservé par des êtres en marge de la société et
consigné dans des manuels tenant de livres saints. Et comme
dans beaucoup d’histoires de wuxia, Wang Yisheng
s’est fait confisquer son manuel et l’a perdu, mais sans que
ce soit grave car il l’avait appris par cœur.
Au-delà de
son contenu, le livre a aussi une valeur affective qui tient
au lien avec le mendiant qui en était le détenteur et qui le
lui a offert. Cette valeur affective se retrouve dans le jeu
d’échecs de Wang Yisheng : œuvre patiente de sa mère qui les
a taillées dans des manches de brosses à dents à un moment
où ils vivaient dans une extrême pauvreté et qui les lui a
offertes en lui recommandant de ne pas négliger ses études
pour autant. C’est donc un témoignage d’amour maternel
sublimé qui donne toute leur valeur à ces pièces, pourtant
muettes car la mère était illettrée.
Quant au
jeu du jeune instruit Ni Bin (倪斌),
c’est au contraire un trésor familial datant des Ming qui
est, lui, métaphore de la société traditionnelle et de la
culture ancestrale. Il aura, lui, valeur d’échange…
3/
Quête des instants de bonheur simple
Contrastant avec la
littérature des cicatrices
(Shānghén
wénxué
伤痕文学)
apparue après la mort de Mao, qui dénonçait les souffrances
subies pendant la Révolution culturelle, en particulier par
les jeunes instruits, le contexte politique et social ne
sert que de toile de fond aux écrits d’A Cheng : les
difficultés y sont rarement soulignées de manière explicite
et directe, encore moins les traumatismes. Quand A Cheng,
dans sa brève autobiographie, évoque les années qu’il a
passées dans le Shanxi, en Mongolie intérieure puis au
Yunnan, il dit : « Je n’y suis guère resté plus de dix
ans », ce qui frappe comme un euphémisme caractéristique
quand les autres écrivains ont tendance à dénoncer cette
période comme étant des années perdues. Les souffrances des
jeunes instruits sont chez lui relativisées en les comparant
avec celles endurées pendant des siècles par les paysans.
Ses
personnages sont en fait à la recherche d’un mode de vie qui
permette de jouir des petits moments de bonheur de
l’existence dans la plus grande simplicité. C’est le cas, en
premier lieu, de Wang Yisheng et du narrateur du « Roi des
échecs » qui l’affirme en conclusion, à la toute fin de la
nouvelle :
夜黑黑的,伸手不见五指。王一生已经睡死。我却还似乎耳边人声嚷动,眼前火把通明
[…]。我笑起来,想:不做俗人,哪儿会知道这般乐趣?家破人亡,平了头每日荷锄,却自有真人生在里面,识到了,即是幸,即是福。…
Il faisait
nuit noire, on ne distinguait pas les cinq doigts de sa
main. Wang Yisheng dormait déjà profondément. J’avais
pourtant l’impression d’entendre encore des bruits de
voix et d’avoir la lumière des torches devant les yeux […].
Je me suis mis à rire en pensant : « comment pourrais-je
connaître un tel bonheur si je n’étais pas un homme
ordinaire ? Ma famille est détruite, tout le monde est mort,
je manie la houe tête rasée chaque jour, et pourtant, c’est
là qu’est la vraie vie ; quand on en a pris conscience, on
se sent fortuné et heureux. …
C’est en
fait, en ce début des années 1980, une première affirmation
de l’individu, des valeurs individuelles face à la
collectivité, et la revendication du bonheur individuel,
même dans la misère. On retrouve la même idée du bonheur
simple dans les nouvelles d’A Cheng de la même époque, qu’il
s’agisse de la découverte de merveilleux papiers découpés
dans une masure au fond d’une forêt ou de la contemplation
de cimes enneigées soudain éclairées par les première lueurs
de l’aube.
Ce bonheur
est à rechercher au quotidien, dans une harmonie avec la
nature. C’est bien sûr le thème principal de la deuxième
partie de la trilogie, « Le roi des arbres », mais l’idée se
trouve déjà dans « Le roi des échecs », en particulier dans
la sérénité qui se dégage de la description de la nature et
du paysage, comme dans les plus belles pages de prose
poétique classique célébrant, comme dans la peinture de
paysage, la fusion de l’homme dans la nature. C’est le cas
par exemple de la description, au chapitre trois, des jeunes
instruits qui étaient allés se baigner dans la rivière à la
nuit tombée, pour se laver :
这时已近傍晚,太陽垂在两山之间,江面上便金子一般滚动,岸边石头也如热铁般红起来。有鸟儿在水面上掠来掠去,叫声传得很远。对岸有人在拖长声音吼山歌,却不见影子,只觉声音慢慢小了。大家都凝了神看。许久,王一生长叹一声,却不说什么。
C’était
alors presque le soir. Le soleil se couchait entre deux
montagnes, et à la surface du fleuve roulaient des flots qui
semblaient d’or tandis qu’au bord de l’eau les rochers
avaient pris la teinte incandescente du fer chauffé au
rouge. Des oiseaux dont les cris se répondaient au loin
passaient en rasant la surface de l’eau. Sur l’autre rive,
un homme fredonnait un chant montagnard d’une voix
trainante, mais on n’entendait que la mélopée qui
faiblissait peu à peu, sans qu’on ait vu même l’ombre de
l’homme. Tout le monde était figé dans cette écoute. Un long
moment s’écoula, puis Wang Yisheng poussa un long soupir,
mais sans prononcer un mot.
C’est sans
doute là ce qui a fait le succès immédiat du « Roi des
échecs » qui est en outre fortement imprégné de taoïsme.
Le taoïsme
comme recherche des racines
Le fou
d’échecs Wang Yisheng apparaît comme l’incarnation du lettré
taoïste. Cependant, cette quête de la sagesse taoïste chez A
Cheng, au moment où il écrit « Le Roi des échecs », est à
replacer dans le contexte du
mouvement de recherche des racines.
Le
processus d’écriture même relève du taoïsme : comme il l’a
expliqué, A Cheng a écrit en très peu de temps, poussé par
une « impérieuse nécessité », d’une manière très semblable
aux peintres réalisant une œuvre en quelques coups de
pinceau après une profonde méditation. Mais ce qu’il a
exprimé, c’est un profond attachement aux valeurs
essentielles qui avaient disparu durant la période maoïste,
et pas seulement pendant la Révolution culturelle, y compris
la valeur toute simple des sentiments.
Un
mouvement de recherche des racines inspiré par
Wang Zengqi (汪曾祺)
– bien qu’il s’en soit défendu – qui s’est remis à écrire
en 1978, en redonnant vie à la langue et en replongeant aux
sources de la culture chinoise, en relatant ses souvenirs,
les us et coutumes de sa région natale, le Jiangsu, et la
beauté de ses paysages. De même, les écrivains « des
racines » se sont généralement faits les chantres de leur
région natale, comme
Han Shaogong (韩少功)
qui est la figure représentative du mouvement, mais bien
d’autres aussi, et jusqu’à aujourd’hui.
La
nouvelle se termine par une réflexion du narrateur qui
résume en quelques mots l’importance de ces « racines » dont
les échecs, justement, représentent une partie comme
émergée, avec tout un substrat très profond qui s’est
manifesté dans le recueillement quasi religieux de la foule
assistant au tournoi des neuf champions :
衣食是本,自有人类,就是每日在忙这个。可囿在其中,终于还不太像人。
Nourriture et habillement, tels sont les besoins vitaux de
l’homme, ceux qu’il doit satisfaire, jour après jour, depuis
la nuit des temps. Mais, s’il se limite à cela, il n’a
finalement plus grand’ chose
d’humain.
Et c’est
ce ren
人qui
est important ici, et qui va être au centre des débats
pendant toutes ces années 1980.
Adaptation cinématographique
Le Roi des échecs (《棋王》)
par
Teng Wenji (滕文骥).
Bibliographie
Noël
Dutrait, Analyse d'un succès : A Cheng et son œuvre.
Biographie et thématique, Études chinoises, année
1992/11-2, pp. 35-75